Angelina Jolie, au pays des amours contrariées

Par , le 09 janvier 2012 à 09h00 , mis à jour le 10 février 2012 à 18h44

Au pays du sang et du miel, le premier long métrage de fiction d'Angelina Jolie réalisatrice, s'inscrit dans un genre cinématographique: les romances contrariées et ambiguës, noires comme le souvenir, dans un contexte délétère. De Casablanca à Black Book, les exemples ne manquent pas. La preuve.

Au pays du sang et du miel Lust, Caution Black Book CasablancaImage tirée du film "Au pays du sang et du miel" et détails des affiches de "Lust, Caution", "Black Book" et "Casablanca" © DR

Tout a commencé à Casablanca...

  • Au pays du sang et du miel : Angelina Jolie sur le tapis rouge

    La réalisatrice présentait son premier film, à Paris, jeudi, en compagnie de son compagnon Brad Pitt et des deux acteurs principaux d'"Au pays du sang et du miel", Goran Kosti? et Zana Marjanovi?. Découvrez-les au micro de TF1 News, sans compter le philosophe Bernard-Henri Levy, "bouleversé" par le film.

    Publié le 16/02/2013 Au pays du sang et du miel : Angelina Jolie sur le tapis rouge
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En 1942, Hollywood s'enthousiasme pour un monument, puisant dans le genre noir, les vieilles recettes mélodramatiques et l'action patriotique. Son titre? Casablanca, adaptation d'une pièce de théâtre exotique transcendée par le réalisateur Michael Curtiz. Une histoire d'amour dispensant de vraies réflexions sur l'honneur, l'idéalisme, le sacrifice en pleine Seconde Guerre mondiale. Le nœud du récit, c'est le conflit intérieur de Rick Blaine (Humphrey Bogart) tiraillé entre ses sentiments pour une femme qu'il a aimé (Ingrid Bergman) et la nécessité d'aider le mari de cette dernière, chef de la résistance emprisonné en Allemagne (Paul Henreid). La mission: poursuivre le combat contre les nazis. Le résultat, nanti d'un budget conséquent pour l'époque (950 000 dollars), échappe à la démonstration grâce à sa romance magistralement mise en scène, parcourue par le thème musical de Max Steiner et incarnée par deux acteurs de légende (Humphrey Bogart et Ingrid Bergman). Une romance d'autant plus surprenante que son dénouement fut trouvé le dernier jour du tournage. En effet, les comédiens ne savaient pas à l'avance comment leurs personnages allaient finir - ou plutôt s'ils allaient finir ensemble - et découvraient les scènes au jour le jour. Afin de refléter les ambivalences du personnage féminin le cœur fendu en deux hommes, Curtiz manipula Ingrid Bergman en lui demandant de faire comme si elle les aimait indifféremment. Cette indécision fut paradoxalement l'atout le plus sûr de ce chef-d'œuvre qui glana l'Oscar du meilleur film en 1944 et qui reste considéré par l'American Film Institute comme le troisième plus grand film américain derrière Citizen Kane et Le Parrain.

Au pays du sang et du miel d'Angelina Jolie
De Visconti à Pasolini
            Comme s'il avait ouvert la brèche, le modèle de Casablanca fut décliné en différentes variations, bonnes ou mauvaises, scolaires ou sulfureuses. La plus célèbre reste sans doute Senso (Luchino Visconti, 1954), premier film en couleurs et en costumes du réalisateur de Mort à Venise, écheveau d'une passion amoureuse (une comtesse proche des patriotes italiens s'éprend d'un jeune lieutenant du camp adverse) dans un contexte brûlant (les derniers jours de l'Occupation Autrichienne). Un requiem, opératique en diable, qui prend à la gorge par surprise dans une séquence mémorable de cruauté où la Comtesse réalise que son amant pour lequel elle a trahi la cause italienne ne l'aime pas. Les personnages, allégoriques, sont les réceptacles de la bataille de Custoza, perdue le 24 juin 1866, par les troupes indépendantistes italiennes face à l'armée autrichienne. Au-delà de la dimension politique, une liaison tordue perdue dans la Grande Histoire, que Visconti perfectionnera par la suite dans Rocco et ses frères et Le Guépard pour les plus populaires, Les damnés (mélange de nazisme et de déviance sexuelle) et Mort à Venise (lente dévoration par des échanges de regard) pour les plus pointus. A chaque fois, l'incendie sexuel se propage en vent de révolte. Animé par la fougue, Pasolini ira plus loin et fera plus explicite avec Salo, ou les 120 journées de Sodome (1976). Ce crève-cœur se déroule au temps de la république fasciste de Salo en Italie : quatre détenteurs du pouvoir décident de passer cent vingt journées dans un grand château pour y assouvir leurs fantasmes sadiques. D'un pareil film, on se souvient des bourreaux espionnant des massacres à travers leurs jumelles, des scènes de cantine aux dérapages indécents, des déguisements et des banquets grotesques, d'une agonie lente et insoutenable. Pasolini adapte Sade (le plus grand poète de l'anarchie du pouvoir) et impose au regard ce que l'on n'a pas envie de voir (la dissociation nazi-fasciste et ses crimes contre l'humanité). Il donne une conclusion atroce de la trilogie hédoniste de la vie et des plaisirs (Le Décameron, Les Contes de Canterbury et Les Mille et une nuits) où les victimes, loin de l'attentisme, vendent leur corps aux bourreaux pour s'affranchir de la barbarie. Mais le plus étonnant dans ce film de bruit et de fureur réside dans ses brefs éclairs de tendresse, lorsque deux soldats entament une valse à la fin ou lorsqu'un des bourreaux a les larmes aux yeux parce qu'il tombe amoureux de sa victime.


Je t'aime, moi non plus

Nous sommes dans les années 70 et les productions cinématographiques, peu frileuses, n'ont pas peur des scandales. Ainsi, à cette époque bénie, entre La grande bouffe (Marco Ferreri, 1973) et L'empire des sens (Nagisa Oshima, 1976), une autre histoire d'amour tragique fit grand bruit : Portier de nuit, de Liliana Cavani (1974). Un ancien officier SS (Dirk Bogarde) reconverti portier de nuit dans un grand hôtel de Vienne se retrouve face à un fantôme de son passé (Charlotte Rampling). Quelques flashbacks nous mettent sur la piste : il a eu avec elle une passion sadomasochiste dans un camp de concentration. Rattrapés par le souvenir de leurs étreintes, ils renouent leur liaison d'antan. Une œuvre équivoque chic et choc, interdite en Italie, classé X aux Etats-Unis, totalement sous influence de Visconti, dans laquelle, au-delà du caractère sulfureux, un ogre et une poupée se consument d'amour.
Ang Lee a osé un décalque dans Lust, Caution (2007), un thriller d'espionnage brûlant dans lequel Tony Leung, très ténébreux, et Tang Wei, très lumineuse, évoquent les frasques sadomaso (la fameuse scène de la "ceinture") du couple maudit de Portier de nuit. En Chine, sous l'occupation Japonaise, pendant la Seconde guerre mondiale, une jeune étudiante qui rêve de devenir actrice est recrutée par le chef d'un groupe militant pour interpréter le rôle de sa vie: séduire un homme de pouvoir qui collabore avec les autorités japonaises et user de sa séduction naturelle pour le démolir. Mais le cœur a ses raisons... Une nouvelle affaire de raison et de sentiments par le réalisateur de Brokeback Mountain, dans lequel déjà les longueurs (sublimes) trahissaient l'absence de l'être aimé, l'état de frustration, le manque qui travaillait au corps. Des idées, pas toujours les plus faciles à illustrer, comme les parties de mah-jong pour symboliser les luttes de pouvoir permettent au spectateur d'entrer dans cette tourmente pudiquement, sur la pointe des pieds. Ang Lee raconte l'expérience de l'autre comme corps ennemi et la soif du sexe interdit qui évente par avance tout jugement, tout commentaire (ceux qui agissent au nom du bien peuvent être pires que les bourreaux). A l'arrivée, on pense aux fresques d'un Visconti jusque dans l'épreuve du temps qui transforme les personnages et les choix cornéliens et sacrificiels qu'ils sont amenés à prendre, sans s'enfoncer quelque part du côté du marais doré de la nostalgie cinéphile.


Dans sa manière de brouiller les pistes du bien et du mal et de filmer le parcours tumultueux d'une femme téméraire infiltrant le camp adverse pour séduire le bourreau rustaud, Lust, Caution n'est pas sans évoquer Black Book (Paul Verhoeven, 2006). Pendant la Seconde Guerre mondiale, dans les Pays-Bas occupés et sur le point d'être libérés par les Alliés, une femme rejoint la Résistance malgré elle au milieu du chaos : fuites, collaborations, trahisons, double-jeu, coups de théâtre et rebondissements... Verhoeven ne cherche pas à reproduire les tableaux ostensiblement léchés de Visconti et préfère entrer franchement dans le vif d'un sujet proche d'Une lueur dans la nuit (David Seltzer, 1992) : l'amour impossible de deux personnes qui n'auraient jamais pensé éprouver des sentiments aussi forts l'un pour l'autre tant leur haine aurait dû les séparer. En jouant sur les faux-semblants, Verhoeven filme la guerre comme un théâtre de l'absurde et rappelle qu'en temps trouble, personne n'est vraiment un salaud ni un vertueux. Aujourd'hui, avec Au pays du sang et du miel, Angelina Jolie renoue avec cette veine complexe en plantant sa caméra dans le bourbier des Balkans. A sujet complexe, traitement complexe : refus de la démagogie, du manichéisme, de la dramatisation excessive. Dans le dossier de presse, elle confesse : «Ce film n'est pas une solution. Ce n'est pas une déclaration, ni une prise de position politique, mais simplement un moyen de soulever ces questions, de réveiller des sentiments.» Et, dans cet abîme de chair et de sang, à mille lieues du glamour et des paillettes, la star ne démérite pas. Vraiment pas.  

Par Romain Le Vern le 09 janvier 2012 à 09:00
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6 Commentaires

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  • malicorne12, le 20/02/2012 à 20h31

    Pourquoi critiquer ce film et cette actrice sans fondement ? c'est ridicule, celui de Gerjeu a la palme

  • gerjeu, le 20/02/2012 à 17h13

    Cette fille n'a vraiment rien d'autre à faire que faire parler d'elle elle ferait mieux d'éduquer elle même ses enfants sinon à quoi bon les adopter

  • pascalcaen, le 20/02/2012 à 14h44

    Personne ne t'oblige. De plus, au vu de tes commentaires réguliers, je ne suis pas sûr que tu sois pour la paix entre les peuples.

  • diktatur, le 20/02/2012 à 14h39

    La guerre et le sang font partie de l'Homme....comme l'Amour et la Haine...

  • hulk1975, le 20/02/2012 à 12h55

    Des gens qui s'intéressent au cinéma pour ce qu'il est : un art.

  • zora63, le 20/02/2012 à 11h11

    Qui va aller voir un film pareil ? Marre de la guerre et du sang...

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