Elle force le respect. Elle force l'admiration. Sa vie, elle l'a offerte à son pays, sacrifiée sur l'autel de la liberté réclamée pour son peuple. Un petit bout de femme, fine, fragile, mais au caractère de fer. Ses partisans la surnomment d'ailleurs "le Papillon de fer". Un papillon, pris dans les filets de la junte birmane. Un papillon qui a déjà passé quatorze des vingt dernières années en détention. A part Nelson Mandela, c'est un record pour un dirigeant politique et surtout un prix Nobel de la paix.
Et malgré toutes ses années d'enfermement, Aung San Suu Kyi a gardé intacte cette aura exceptionnelle que peu de dirigeants d'opposition peuvent incarner. Ses rares apparitions devant sa maison de Rangoun sont un évènement. Elle reste le symbole de l'espoir démocratique, et donc une puissante menace pour la junte birmane. Pour cette raison, accusée d'avoir enfreint les règles en hébergeant un Américain, au terme d'une parodie de procès, la junte l'a condamnée en 2009 à dix-huit mois supplémentaires d'assignation à résidence. L'objectif majeur : l'empêcher de participer aux élections de 2010.
Une icône sans liberté
La recluse de Rangoun est devenue une icône. Lorsque la junte militaire daignait l'autoriser, elle sortait sur le seuil de sa maison, située au 54 University Avenue, pour adresser au Birmans des messages d'espoir. La silhouette est délicate, le visage lisse et beau, les cheveux sont relevés en chignon, piqué de pétales d'orchidée. D'une voie douce, elle faisait des discours inspirés de Gandhi et de Nelson Mandela son maître en dissidence, parlait de démocratie et répondait aux questions de ses partisans. En 2007, pendant la "révolution safran", bravant l'interdiction, elle est apparue le 22 septembre en larmes, les mains jointes en prière, juste le temps de dire son soutien aux moines bouddhistes qui manifestaient contre le pouvoir.
Née à Rangoun la capitale de la Birmanie le 19 juin 1945, Aung San Suu Kyi est la fille du général Aung San, héros de l'indépendance birmane, assassiné en 1947. Elle a été élevée dans les meilleures écoles du pays avant de poursuivre ses études à New Delhi en Inde, où sa mère a été nommée ambassadrice en 1960. Elle suit ensuite au St. Hugh's College d'Oxford des études de philosophie, d'économie et de sciences politiques. Travaille à l'Ecole des études orientales de Londres, puis comme secrétaire des Nations Unies à New York. Elle épouse en 1972 Michael Aris, un anglais spécialiste des civilisations tibétaines. Elle partagera sa vie entre la Grande Bretagne et le Bhoutan où ce dernier travaille, et donne naissance à deux enfants, Alexander en 1973 et Kim en 1977.
La non-violence de Gandhi
En 1988, Aung San Suu Kyi retourne vivre en Birmanie pour s'occuper de sa mère malade. Cette année là, le général Ne Win, à la tête de la junte militaire au pouvoir depuis 1962, est forcé à démissionner. Des troubles éclatent dans le pays, les manifestants réclament la démocratie, ils seront violemment réprimés Une nouvelle junte militaire, dirigée par le général Saw Maung, prend le pouvoir. Aung San Suu Kyi fortement influencée par la philosophie non violente du Mahatma Gandhi et de Martin Luther-King, participe en septembre 1988 avec d'autres opposants, à la création de la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND), dont elle deviendra présidente.
Son charisme et ses origines familiales prestigieuses font d'elle la figure de proue de l'opposition. Elle prend pour la première fois la parole en public, à la pagode Shwedagon devant 500.000 Birmans, invoque la figure paternelle. "Je ne pouvais pas en tant que fille d'Aung San, rester indifférente à ce qui se passe aujourd'hui dans mon pays". Puis elle ajoute " cette crise nationale est un deuxième combat pour l'indépendance nationale ". C'est un moment clé qui l'impose comme leader politique.
Prix Nobel de la paix
Aung San Suu Kyi, devient vite le symbole du désir populaire pour la liberté politique, elle est donc un danger. Le 20 juillet 1989, elle est arrêtée. Les militaires lui proposent la liberté à condition de quitter le pays. Elle refuse et sera assignée à résidence. Cela n'empêchera pas son parti la LND d'emporter à 82 % les élections générales en 1990.
Alors qu'elle s'apprête à occuper le poste de Premier ministre, la junte militaire refuse le résultat du scrutin, annule les élections et accentue la répression sur les opposants. La communauté internationale va condamner. Aung San Suu Kyi se verra décerner le prix Sakharov pour la liberté de pensée, et l'année suivante (1991), le prix Nobel de la paix qu'elle ne pourra recevoir.
Libérée de sa détention surveillée en 1995, les militaires cherchent à lui faire quitter le pays. Elle sait que si elle se rend en Grande-Bretagne pour voir ses enfants qui vivent avec leur père, elle ne pourra plus revenir. Là s'ouvre pour elle le début d'une longue série de sacrifices. Elle choisit de rester aux côtés de son peuple. En 1997, le gouvernement birman refuse un visa d'entrée à son mari qui souffre d'un cancer de la prostate. Elle ne le reverra plus. Il mourra deux ans plus tard. Elle n'a pas vu grandir ses deux fils, qu'elle n'a pas revus depuis 2000, et ne connait pas ses petits-fils. "D'autres Birmans souffrent plus que moi de ce régime", affirme-t-elle fréquemment pour justifier son terrible choix.
Parfois critiquée pour son intransigeance
Interdite d'activité politique, elle se retrouve enfermée à nouveau dans une maison d'arrêt de septembre 2000 à mai 2002. Libérée sous la pression des Nations Unies, elle commence une tournée de meetings. Mais elle est à nouveau sous les verrous, après une embuscade meurtrière commanditée par la junte, contre son cortège en mai 2003.
Depuis, la Dame de Rangoun comme l'appellent avec respect les Birmans vit en résidence surveillée dans sa maison coloniale délabrée. Sa santé s'est bien détériorée. Sans téléphone ni internet, tous ses moyens de communications sont surveillés, ainsi que ses éventuels visiteurs. Fervente bouddhiste, elle consacre ses journées à la méditation, à l'écriture et à la lecture de livres politiques et philosophiques. Elle ne possède qu'une radio et peut écouter la BBC et la Voix de l'Amérique. Aimant la musique, elle joue certains jours du piano.
Forte du soutien de l'Occident, Aung San Suu Kyi a toujours refusé le compromis. Ses appels aux sanctions économiques internationales et au boycott du tourisme ont été entendus, mais son intransigeance et son refus du dialogue quelquefois critiqués. Toutefois, la Dame de Rangoun est aujourd'hui la seule alternative politique crédible en cas de transition démocratique. Dans un pays si divisé, elle est la seule capable de faire l'unité autour d'elle.
Sylviane Moukheiber
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