- Retour en images sur la carrière de Bernard Giraudeau - 03 min 36 s
Il y a, comme ça, des êtres touchés par la grâce, que les dieux ont béni dès leur naissance. Des êtres à la fois beaux, d'une beauté sans concession, exigeants, qui vont poursuivre inlassablement un rêve éveillé, une quête permanente de l'impossible, mettant la barre toujours plus haut, avides de sensations, d'émotions, d'expériences. La peur, la montée d'adrénaline est leur ferment, l'oxygène nécessaire à leur survie. Se mettre en danger, au défi, explorer des territoires nouveaux, voilà le sel de leur vie, ce qui lui donne du sens. Bernard Giraudeau était de ceux là, défricheur de territoires inconnus, poète bourlingueur, aventurier au grand coeur. Lorsque la maladie s'est emparée de lui, il a dû plonger dans l'un des derniers territoires inexploré, qui lui était le plus étranger: lui-même. Il est décédé ce samedi 17 juillet à 7 heures du matin, dans un hôpital parisien.
Le bleu de son regard a longtemps fait écran. On restait à la surface de ce beau gosse du cinéma français, amateur de femmes, séducteur invétéré, léger comme un french lover. Petit à petit l'image s'est densifiée. Il a d'abord interprété les histoires des autres au cinéma, des comédies populaires, des films à succès, puis les rôles sont devenus plus ambigus, plus denses. Au théâtre aussi, les personnages ont gagné en épaisseur. Il est ensuite passé de l'autre côté de la caméra. Metteur en scène de films, L'Autre, 1991, Les Caprices d'un fleuve, 1996, documentariste, La Transamazonienne, 1992, Mon ami chilien, 1999. Ce qu'il aime surtout, c'est raconter des histoires, emmener les gens en voyage et imprimer en eux des images fortes, des paysages.
Remplir les silences du père
Jusqu'au jour où l'aventurier décide de poser son sac et écrit son premier livre, Le Marin à l'ancre, en 2001. Un recueil de lettres, adressées à Roland, cet ami myopathe condamné à ne pas bouger. Il lui écrit jusqu'à sa mort en 1987. Lui confie ses rêves, ses voyages, ses amours, sa peur du bonheur, de l'ennui, de l'habitude et l'emmène en voyage à Chypre et Madagascar. Premier succès d'édition, 65.000 d'exemplaires vendus, dont 20.000 en poche. Le voile se déchire, les lecteurs découvrent l'autre versant méconnu du célèbre acteur-réalisateur, une vie d'ancien marin, baroudeur et ascète qui choisit de raconter ses errances et vagabondages avec des mots d'écrivain et un talent certain.
Bernard Giraudeau est né le 18 juin 1947 à La Rochelle. Il passe son enfance au port de La Pallice, à observer les bateaux et leurs mystères, avec l'océan pour avenir et horizon. Petit-fils de cap-hornier, son père est officier de marine, souvent absent, en Indochine, en Algérie. Il lui envoie des lettres qu'il apprend à lire entre les lignes. Il lui faut remplir les silences. A 17 ans, il s'engage dans la marine, découvre lui, le petit mousse gringalet au béret à pompon, la violence de la mer. Une vie parmi les matelots, les quartiers-maîtres, la bibine, les grosses plaisanteries, les femmes dans chaque port. Il tente sans y parvenir de jouer les gros bras. Il découvre l'aventure, l'Afrique, l'Amérique du Sud. A 19 ans, il a fait deux tours du monde sur La Jeanne.
Courir après la beauté du monde
Retour sur la terre ferme, il découvre le théâtre et la danse. En 1970, il entre au Conservatoire de Paris, où il obtient le premier prix de comédie. En 1973, il tourne son premier rôle au cinéma, dans Deux hommes dans la ville, de José Giovanni, aux côtés de Jean Gabin et d'Alain Delon. Sa carrière d'acteur est lancée. Il n'arrêtera plus de tourner. Le Gitan de José Giovanni en 1975, Et la tendresse... Bordel! de Patrick Schulmann (1979), Viens chez moi, j'habite chez une copine de Patrice Leconte (1980), L'année des méduses de Christopher Frank (1984), Les Spécialistes de Patrice Leconte (1985), Le Fils préféré de Nicole Garcia (1994), Ridicule de Patrice Leconte encore (1995). Au théâtre, de beaux rôles sur les planches l'attendent, comme Beckett ou l'honneur de Dieu de Jean Anouilh en 1999, Petits crimes conjugaux d'Eric-Emmanuel-Schmitt en 2003, Richard III de Shakespeare en 2005.
Mais l'appel du voyage est toujours aussi pressant : l'Amazonie, le Chili, les Philippines, Djibouti, l'Indochine. L'ailleurs, les horizons lointains, les expériences fortes, les rencontres exotiques, il poursuit sa quête, vit toujours à cent à l'heure, ne se posant que pour mieux repartir. Il court après la beauté du monde, n'a pas peur d'affronter sa réalité. Mais un jour en 2000, la maladie surgit, l'attrape au lasso. Un cancer du rein. Il n'est pas surpris, dit-il : "Oui, je le savais, je m'y attendais. C'était justifié que les choses se passent comme cela. A un moment, je ne pouvais plus continuer, je voyais bien que j'allais vers quelque chose qui me rapprochait de l'abîme. Cela tenait à mon existence qui avait de moins en moins de sens, une course effrénée qui me maintenait en permanence dans un état d'angoisse, celle qui peut accompagner notre métier d'acteur, j'allais où ? Un manque de sens, de profondeur, de recherche sur l'essentiel... Et donc le cancer est arrivé et je n'étais pas trop étonné". (Libération le 10/05/2010).
L'écriture pour vivre
Est-ce la maladie qui provoquera le déclic de l'écriture ? Il se recentre sur lui-même. Cette fois c'est la quintessence des choses qu'il recherche. Le Marin à l'ancre, son premier livre, raconte son univers si particulier. Le succès va le pousser à poursuivre dans cette voie. Les Hommes à terre, son second livre, des histoires de marins à la dérive, qui voient leurs rêves assassinés au port d'arrivée. Ecrire, dit-il, "est une manière de sublimer ce qu'on n'a pas su vivre. De ne pas laisser mourir au milieu du fleuve tous ces regards que l'on a croisés ; ces peaux, ces lumières. De ne pas les laisser se gâter". En 2007, il publie Les Dames de nage, un roman très personnel, une lettre ouverte au monde, à l'amour, aux femmes rencontrées dans les ports, au bout du monde. Un succès auprès du public, il recevra le prix des lecteurs de L'Express.
Mais la maladie resurgit, poursuivant son chemin funèbre. Le rythme se fait moins effréné. Il s'éloigne petit à petit de la scène, ralentit aussi les voyages, mais n'abandonne pas l'écriture. Cher amour, publié en 2009, prix Mac Orlan, est un superbe roman-récit qui raconte ses dernières années, où il est question de la maladie, de son acceptation sans résignation, de la souffrance. "La maladie sans l'amour, c'est la mort", tient-il à rappeler. "C'est pour cela que j'ai appelé ce livre cher amour". Le marin conteur s'est embarqué pour un dernier voyage. Il ne pourra plus nous faire part de ses émerveillements. Il laisse l'image d'un homme passionné par la vie, qui n'a pas eu peur de chevaucher la sienne jusqu'à l'extrême.
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