L'âge, les années, ont glissé sur elle sans entamer son enthousiasme. Chaque nouveau rôle est une nouvelle aventure, professionnelle, humaine. A chaque fois, Danielle Darrieux aura pris des risques, se mettant des défis, surgissant là où on l'attend pas, sans se prendre au sérieux, mais travaillant toujours avec exigence. Elle n'a pas peur, car pour elle, ce qui est grave est ailleurs.
Ce parcours exceptionnel a peut-être ses racines dans cette capacité d'émerveillement que Danielle Darrieux a su protéger. Une âme d'enfant qu'elle a sauvegardé. Pour preuve, ce rôle incroyable et bouleversant Oscar et la dame rose d'après la pièce d'Eric-Emmanuel Schmitt où elle incarne sur scène en même temps, un enfant de 10 ans condamné par une leucémie et la dame qui lui rend visite. Un monologue qui lui vaut en 2003 le Molière de la meilleure comédienne.
"Je suis une actrice simple et naturelle", dit-elle d'elle-même et de son jeu. Je suis une actrice instinctive. C'est pour ça qu'on m'a donné mon premier rôle à quatorze ans, parce que je ne savais rien. Je me mets dans la peau de mes personnages. Je lis le truc, je sais si ça me plaît ou non", confie-t-elle au Figaro en 2006.
Les années noires de l'Occupation
Danielle Darrieux est née le 1er mai 1917 à Bordeaux. Son père est ophtalmologiste, sa mère musicienne et cantatrice. Elle fait des études musicales au conservatoire où elle apprend le violoncelle. Sa carrière débute en 1931, dans Le Bal de Wilhelm Thiele. Elle est tout juste adolescente, ne se destine pas au cinéma, mais rêve d'une carrière musicale.
Danielle Darrieux va incarner l'insouciance des années trente. Devient très vite la petite fiancée des Français, l'anti-star jouant les ingénues légères et touchantes, mais aussi les rebelles. En 1934, elle tourne Mauvaise graine de Billy Wilder où elle est une petite voleuse. C'est un rôle romantique qui lui apporte la gloire: Mayerling (1936) d'Anatole Litvak. Elle partage l'affiche avec une star, Charles Boyer, elle n'a que 19 ans. Abus de confiance (1937) sera le premier d'une dizaine de films avec Henri Decoin, qui fut à la fois son mari, son père et son pygmalion, et qui signera aussi Battement de cœur (1939), un succès triomphal, puis La vérité sur bébé Donge d'après Georges Simenon (1951) avec Jean Gabin pour partenaire.
L'occupation allemande va laisser une zone d'ombre sur sa carrière. Elle est à cette époque en contrat avec la Continental, société de production allemande installée à Paris et dépendante du ministère de la propagande de Goebbels. Danielle Darrieux sera vue pendant cette période noire dans des cocktails, galas et participera surtout à ce fameux voyage à Berlin, en 1942, qui jettera l'opprobre sur tous les acteurs qui le feront, comme Albert Préjean, Suzy Delair ou Viviane Romance.
Des personnages plus complexes
Elle s'expliquera par la suite, justifiera son attitude. Elle était mariée à l'époque à l'ambassadeur de la République Dominicaine en France, Porfirio Rubirosa, qui fût soupçonné d'espionnage et interné en Allemagne. Ce voyage, c'était - dira-t-elle - pour le voir. Puis, pour cause "d'attitude négative", elle sera interdite de tournage, placée ensuite en résidence surveillée à Megève avant de s'évader et de traverser la France avec de faux papiers pour se réfugier dans sa maison des Yvelines. Traitée de collabo, elle a dû cent fois se justifier.
Danielle Darrieux réapparaît au cinéma en 1949 dans Occupe-toi d'Amélie de Claude Autant-Lara. Mais c'est sa rencontre avec Max Ophuls qui va la faire entrer dans la légende. Elle tourne avec lui des films qui deviendront des classiques du cinéma français. : La Ronde (1950), Le Plaisir (1951), et surtout Madame de (1953), un rôle inoubliable, peut-être son plus grand, qui signe son véritable retour. "Ce que j'aime chez Ophuls, dit-elle au Figaro en 2006, c'est la légèreté dans le drame".
Un peu à son image, pas aussi légère qu'elle en a l'air. Durant ces années là, elle cherche à changer de registre, choisit des rôles de personnages plus complexes, plus sombres. Le bon Dieu sans confession (1953) de Claude Autant-Lara qui sera suivi par Le Rouge et le Noir, (1954) puis Napoléon de Sacha Guitry. Entretemps elle fait un petit détour par Hollywood, tourne L'affaire Cicéron de Mankiewicz (1953) avec James Mason.
| "Vieillir est un privilège. Ce qui est atroce, c'est de mourir jeune, pas de mourir vieux" |
Dans les années soixante, la Nouvelle vague s'intéresse à elle. Jacques Demy la fait tourner et chanter dans Les parapluies de Cherbourg (1964), et plus tard dans Une Chambre en ville (1982). Elle est la seule au générique à interpréter ses chansons. En 1970, à New York elle reprend le rôle de Katharine Hepburn dans la comédie musicale Coco, qui fera ensuite un triomphe à Londres. Tours de chant, chansons de cinéma, c'est l'autre carrière d'une actrice devenue pour un temps chanteuse.
Puis un jour, Danielle Darrieux est devenue la vieille dame qui séduit, attendrit. L'âge ne sera jamais un handicap. Elle s'en sert avec bonheur, humour, tendresse, gaîté. "Il n'y a rien de plus stressant et négatif que de se regarder dans la glace ou d'être nostalgique", avoue t elle, "Vieillir est un privilège. Ce qui est atroce, c'est de mourir jeune, pas de mourir vieux". Ce n'est pas une figure de style, mais bien une philosophie d'existence, elle qui a vu mourir son fils alors qu'il n'avait pas quarante ans. Les réalisateurs vont la solliciter encore et toujours : André Téchiné dans Le lieu du crime (1985), Benoît Jacquot dans Corps et biens, François Ozon dans Huit femmes (2002), Anne Fontaine dans Nouvelle chance (2006). Au théâtre aussi l'âge ne fait pas fuir les propositions, et, avec une mémoire intacte, elle affronte le public depuis les planches.
Un César d'honneur (1985) et un Molière d'honneur (1997) sont venus couronner l'ensemble de sa carrière. Elle les a rangés dans sa salle de bain. La récompense pour cette incroyable et délicieuse artiste, c'est essentiellement le plaisir et le bonheur de jouer.
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