Il est l'un de nos derniers monstres sacrés, un fou de théâtre qui aura passé plus de 68 ans sur les planches au service des grands auteurs, une passion devenue un sacerdoce. Un amoureux des mots, du verbe, un comédien de la langue, qui a travaillé sans relâche, ciselé ses rôles, endossé des personnages aux destins compliqués. "Quand je ne joue pas, je travaille à chercher ce que je vais jouer. Je vis tout à fait comme un bûcheur, un ouvrier qui travaille sur le sujet qui est celui de sa vocation", déclarait-il à l'AFP avant d'entrer en scène dans le Malade imaginaire de Molière. "Il faut la vocation, car sans ça, c'est un métier vraiment infernal."
Servir les grands auteurs, au plus près, au plus juste, avec cette humilité et cette dévotion si peu de mise aujourd'hui, sera sa signature, sa profession de foi. Camus, Anouilh, Beckett, Diderot, Molière, Strindberg, Harold Pinter, Thomas Bernhard. Il les décrypte, traduit, infuse, diffuse les rôles, ces mille interrogations et questionnements sur les mystères de la vie, de l'être, du théâtre. "La vie est pleine de mensonges", se plaît-il à dire "Il n'y a qu'au théâtre que l'on dit la vérité".
| "Il n'y a pas une seule vérité, mais plusieurs. Le théâtre en est avide" |
Michel Bouquet est un homme discret, que la célébrité n'a pas détourné du chemin qu'il se fraie au travers des mots. Il a su rester toujours identique à lui-même. Le théâtre, ce "paradis", est son refuge, lui qui n'a pas eu d'enfance. Troisième garçon né un 6 novembre 1925, d'une mère modiste et d'un père revenu mutique de la guerre de 1914, il est envoyé en pension, à l'âge de 7 ans, avec ses frères. Il subira la bêtise et la cruauté de ses camarades, des surveillants et des professeurs et se repliera sur lui-même pendant ces années de calvaire. C'est à cette époque, que sa mère l'emmène à la Comédie-Française, à l'Opéra-comique. C'est la révélation, la libération : il découvre la scène, les toiles peintes, "la vie vraie."
Pour échapper à l'internat, il commence des métiers d'apprentissage à 14 ans. Pâtissier, mécanicien-dentiste, manutentionnaire, employé de banque, pour aider sa mère seule à élever ses enfants, son père étant prisonnier de guerre. Un jour de 1943, il se rend chez Maurice Escande, sociétaire de la Comédie-Française, qui lui propose de suivre ses cours. Il est reçu ensuite au Conservatoire d'art dramatique de Paris, aux côtés notamment de Gérard Philippe.
Remarqué par Albert Camus, il jouera dans Caligula le rôle de Scipion (Gérard Philippe interprète le rôle-titre), puis il est repéré par Anouilh dont il deviendra l'acteur fétiche. Roméo et Jeannette, L'invitation au château (1947, etc, l'auteur écrira pour lui pas moins de cinq pièces. Sa carrière au théâtre est lancée, il a tout juste 19 ans. "Le théâtre est la plus belle invention qui soit. On y donne à voir l'homme face à d'autres hommes. On ne peut jamais le cerner entièrement, il reste toujours une part de mystère, d'indéchiffrable. Il n'y a pas une seule vérité, mais plusieurs. Le théâtre en est avide. C'est ce qui me tient à lui." (La Croix)
| "Il est bon de disparaître. Je n'en ai pas envie, mais la perspective ne m'effraie pas." |
Michel Bouquet enchaîne les rôles, les textes d'auteur et non des moindres. Avec Jean Vilar, il crée de nombreuses pièces pour le festival d'Avignon dès 1948. Travailleur infatigable, on retient, parmi ses prestations célèbres, En attendant Godot de Samuel Beckett (1978), Le Neveu de Rameau de Diderot (1984), La Danse de mort de Strindberg (1984), Avant la retraite de Thomas Bernhard (1998). Il sera deux fois lauréat du Molière du meilleur comédien : en 1998 pour Les Côtelettes, écrit et mis en scène par Bertrand Blier, et en 2005 pour Le roi se meurt d'Eugène Ionesco.
Devenu une vedette, le cinéma lui fait les yeux doux. Jean Grémillon, Henri-Georges Clouzot, François Truffaut. Claude Chabrol l'engage dans La femme infidèle et Juste avant la nuit. Pas moins de six films tournés avec lui. Et malgré une belle carrière cinématographique, et deux Césars du Meilleur Acteur - en 2002 pour le film d'Anne Fontaine Comment j'ai tué mon père et en 2006, pour l'interprétation de François Mitterrand dans Le promeneur du Champ de mars de Robert Guédiguian-, Michel Bouquet assure ne pas être " vraiment un homme de cinéma", ne se reconnaissant de filiation qu'aux auteurs de théâtre. Michel Bouquet est un indépendant chronique, "autonome" comme il dit, membre d'aucune troupe, d'aucun cercle. Il poursuit son chemin, le traçant comme il l'entend, prenant à bras le corps les personnages, les rôles, mais libre de les interpréter, les travestir ou les transcender.
Professeur au Conservatoire d'art dramatique de Paris de 1977 à 1987, il transmet à ses élèves sa philosophie du métier, ce dépouillement qui lui est si cher: "Etre acteur, c'est être rien. Pour devenir quelque chose, il ne peut se laisser encombrer par ce qu'il pense. Il doit être prêt à abandonner ce qu'il peut-être comme individu pour se fondre dans l'univers d'un autre..." (La Croix)
Une voix âpre, chargée d'une froide puissance, une présence rassemblée, concentrée, des personnages mystérieux, un peu fous, pas toujours sympathiques. Michel Bouquet n'a pas peur de déplaire ou de déranger. Encore sur scène à près de 85 ans et avec des projets en cours, un rôle à travailler, en l'occurrence la reprise du Roi se meurt à l'automne 2010. L'amour fou du théâtre d'un homme qui se définit comme un "simple" ouvrier de son art, et qui voit la mort s'approcher avec sérénité : "'La mort est la meilleure amie de l'homme', disait Mozart. Il y a vingt ans je ne comprenais pas cette formule. Maintenant, je trouve qu'il a raison. Il est bon de disparaître. Je n'en ai pas envie, mais la perspective ne m'effraie pas."
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