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Quentin Tarantino

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Boulevard de la mort, de Quentin Tarantino

Boulevard de la mort, de Quentin Tarantino /

Biographie de Quentin Tarantino

Né(e) le : 27/03/1963

Quentin Tarantino, ou l'art de fabriquer des films cultes avec des références connues de tout cinéphile qui se respecte

L'histoire est belle comme un conte pour « geeks » de cinéma (les monstrueux cinéphages). Elle est certes connue à présent mais on ne se lasse pas de se la rappeler. Il était une fois un jeune garçon prénommé Quentin qui ne rêvait qu'en celluloïd. En cinquième, âgé d'une douzaine de printemps, il écrivait déjà des scripts avec exubérance et une insatiable passion. Seulement, il ne dépassait pas la page 30, trouvant soudain une nouvelle idée qui l'intéressait davantage, ce qui est le lot de tout écrivain en herbe, passionné de partout et donc éparpillé par nature. Le temps passe et Quentin bouffe de la pellicule, et voit absolument tout ce qu'il y a à voir au cinéma, sans distinctions, se délectant de chef d'oeuvre, s'émerveillant de nanars. 

Il dépasse bientôt le cap de la trentaine de feuillets pour pondre un script de 500 pages qu'il compare avec humour à cette monstruosité genre « mon grand roman américain qui ne sortira jamais » où il déchaine son envie irrésistible de faire du cinéma. Chaque auteur rencontre sur son chemin cette oeuvre fouillis, cette boite à idées où il tente de faire tenir tout ce qu'il y a en lui pour aboutir au bout d'un moment à quelque chose de totalement inexploitable. 

Il continue d'apprendre en autodidacte.  Il est vendeur dans un video club, le « video archive », où il connait une période de félicité, puisqu'il vit totalement au milieu de sa passion, dort dans la boutique, voit tous les films qu'il peut à une cadence infernale. Il est certes totalement fauché mais il est heureux. Comme tous les passionnés qui se cherchent encore, seule sa passion l'emporte. Il est boulimique et développe sa vision du cinéma, hors des conventions et des films à Oscars, adorant Tony Scott, Stanley Kubrick, Brian de Palma, John Woo, Sergio Leone et Howard Hawks sans distinction. Il constitue sa base cinéphile. Avec le peu d'argent qu'il gagne et sa passion en bandoulière, il passe ses week end à faire son premier film, engloutissant toute son énergie à apprendre comment on met en scène. Celui-là ne sortirait jamais. 

Mais Quentin sait qu'il tient la sa voie, sa mission de justicier solitaire de tous les geeks qui respirent cinéma, parlent cinéma, bouffent cinéma (souvent loin du bon goût communément admis mais avec un jugement sûr et des opinions bien tranchées sur cet unique sujet). Pour lui, ça sera ça ou rien, car hors de cela, il n'y a rien. Dévoré par sa passion, il écrit à 25 ans un script intitulé True Romance (lui qui, à l'époque, n'a jamais vraiment eu de copine). Il sait que c'est là, qu'il tient son style, sa porte de sortie, son rêve. Et il est bien le seul à y croire. Pendant cinq ans, il va livrer l'âpre bataille de l'auteur qui voit son oeuvre incomprise partout, rejetée, refusée poliment car elle échappe aux formes habituelles et au structures imposées, on en déduit donc qu'il n'y connait rien et on ne mise rien sur lui. Totalement frustré et amer, il écrit un autre script, Tueurs-nés, qui éveille la même indifférence. Il est alors prêt à les vendre à qui en voudra, ne serait-ce que pour prouver qu'il est un auteur. Puis True Romance trouve preneur. Après quelques péripéties, Tony Scott en vient à lire le scenario de notre auteur obstiné  et s'attache fort au projet. Et le train est lancé, Quentin Tarantino est devenu un auteur et jouit enfin d'une certaine reconnaissance.

 

L'argent qu'il récolte en vendant ses deux premiers scripts lui permet de se lancer et de filmer sa première oeuvre Reservoir Dogs. Enfin il est un cinéaste après des années de galère et il concrétise la vocation (et l'obsession) de sa vie. Il a pu bénéficier de l'aide apportée aux jeunes réalisateurs par l'institut Sundance où il eut l'occasion de répéter son film dans de bonnes conditions.

L'oeuvre est d'une maturité étonnante, le style Tarantino est déjà là dans toute sa splendeur. Les dialogues sont brillants et interpellent dès la première scène. Les gangsters bavardent autour d'un café et une interprétation imparable et minutieuse nous est donnée des paroles de « Like a virgin » de Madonna. Ensuite on nous apprend la nécessité morale de laisser un pourboire aux serveuses. Bref on est totalement pris par surprise dans un univers à la fois absurde et fantaisiste mais aussi brut et naturel (on se dit que oui, on pourrait surprendre des conversations pareilles). Ils ont tous des noms de code étranges par lesquels ils s'apostrophent (Mr White, Mr Orange, Mr Pink...). Ensuite, une ellipse, l'un des malfrats est couché à l'arrière d'une voiture et pisse le sang car il a pris une balle dans le ventre, son complice le ramène à l'entrepôt où la bande doit se retrouver après un coup qui a manifestement mal tourné. Le coeur de l'histoire va être consacré à se soupçonner les uns les autres. 

Il y a une qualité presque théâtrale à ce film puisque tout se passe dans le même lieu (l'entrepôt). Mais la structure est éclatée, l'unité de lieu et de temps morcelée par des flash-backs (Tarantino n'est interessé que par la portée émotionnelle des évènements et pas vraiment par leur succession logique). C'est une constante dans son oeuvre. Les films ont bien un début, un milieu et une fin, mais dans le désordre. Il s'amuse également très souvent à vous laisser imaginer ce qui s'est passé, à combler les trous. C'est ce qui se passe ici puisque le hold-up est le centre du film, on voit ses conséquences, comment il a mal tourné, comment on l'a organisé mais on ne sait ce qui s'est passé que par ce que les personnages en disent, on ne le voit jamais. 

Une autre hallucination collective est celle de la fameuse oreille coupée, qui rappelle celle de la tronçonneuse au début du Scarface de De Palma. Beaucoup de gens soutiennent qu'ils ont vu Michael Madsen couper l'oreille de ce pauvre flic en otage, or il n'en est rien. Mais comme Tarantino mise beaucoup sur la suggestion et l'évocation, la violence du film n'en est que plus frappante, même si elle est également source de dérision, notamment grâce à la musique, « le super son des seventies », qui rythme l'histoire (voire en ponctue les séquences). 

Il y a aussi une troupe d'acteurs que l'on retrouvera souvent par la suite chez le cinéaste (Tim Roth, Harvey Keitel, Michael Madsen et d'une manière plus indirecte Chris Penn, présent dans True Romance).Notons aussi la présence d'Edward Bunker, ancien taulard et grand écrivain dans le rôle de Mr Blue, et celle du réalisateur dans celui de l'infortuné Mr Brown.  

Tarantino impose également très tôt un univers autoréférentiel, Vic Vega est le frère de Vincent Vega dans Pulp Fiction, on évoque ailleurs dans le film une certaine Alabama (nom de l'héroïne de True Romance). Ce film pourtant minimaliste porte déjà aussi des hommages (Quentin dirait des pillages) à d'autres cinéastes, des héros charismatiques à la John Woo, une embrouille entre tuands rappelant l'Ultime Razzia de Kubrick, une violence poussée à bout et par conséquent parodique comme dans les westerns spaghetti... Et une figure de style chère au Tarantino des débuts déjà présente dans True Romance, le « mexican standoff » (en gros, tout le monde braque tout le monde). Il imposait là une oeuvre jubilatoire, un nouveau ton, extrêmement personnel.

 

Il continua en 1994 avec Pulp Fiction et connut une consécration inattendue avec ce film exigeant et ésothérique à certains égards (c'est lui qui le dit). Cette oeuvre est plus foisonnante que la première et marque une évolution dans le style du cinéaste. Il va plus loin dans son jeu avec la structure. On prend le train en route, la majeure partie du film nous permettra de rattraper notre retard avant de revenir en arrière. Tarantino nous déboussole. 

Ce film est également polyphonique et éclaté (presque un film choral). On suit le destin de plusieurs personnages: Vincent Vega et son ami Jules Winnfield (les tueurs: John Travolta revenu pour l'occasion de son purgatoire et l'impeccable Samuel L.Jackson), Mia Wallace (Uma Thurman qui colle déjà parfaitement à l'univers du cinéaste), Marcellus Wallace le big boss, le boxeur Butch (Bruce Willis) et sa femme Fabienne. Cette humanité bigarrée est liée par un scénario ouvertement « Pulp » (comme un roman de gare au rebondissements rocambolesques) et traduisant le goût du réalisateur pour tout cet aspect d'une culture populaire longtemps méprisée (faite de B.D et de télévision). Il y a de l'ironie à avoir vu ce film récompensé au festival de Cannes puisqu'il en est l'exact opposé dans l'esprit (d'où l'accueil houleux de sa palme d'or en 1994). 

Le film s'ouvre de nouveau sur des considérations indispensables à la survie de l'humanité, que personne n'avait jamais osé mettre dans un film (les différentes traductions du Big mac à travers le monde, la nécessité d'adapter ces noms au système métrique, le blasphème absolu de manger des frites à la mayonnaise, l'engagement sentimental que suggère un massage de pied). Pour tromper leur attente en attendant de buter un mec, les portes-flingues bavardent donc de choses et d'autres. 

Si ce film est un chef d'oeuvre -car c'en est un-, c'est qu'il est bourré de ces situations interlopes que l'on attendait pas dans ce contexte. Ainsi, Travolta connait de nouveau une scène de dance d'anthologie (redevenant ainsi l'incarnation du cool), doit éviter une overdose à la femme de son boss (Uma Thurman, jeune fille branchée et déjantée). Il doit surtout faire face à « the Bonnie situation »: lorsqu'il est contraint d'appeler un Mr « fix-it » (Harvey Keitel), pour nettoyer une voiture après qu'il ait par accident explosé la cervelle d'un pauvre bougre à cause d'une bosse sur la route. On pourrait encore citer comme anthologiques l'histoire de la précieuse montre de Butch (dans un monologue fleuve du grand Christopher Walken) ou la rédemption finale de Jules Winnfield. 

Bref ce film est un monument de second degré. Il est un plaisir de cinéma absolu et décomplexé, plein de virtuosité et de trouvailles, où Tarantino enchaine les moments cultes comme des perles et nous convertit à son univers. On découvre que l'on peut rire des choses les plus trash, que l'on peut s'adapter à un ton qui explose les conventions narratives traditionnelles avec comme seule issue, le divertissement pur, dopé à l'humour noir, et une dose de fun absolue.

 

Tarantino surprend en 1997 avec Jackie Brown. On se retrouve devant un film sobre, tout entier hommage à son actrice principale, Pam Grier, icône de la blaxploitation des années soixante-dix (par exemple dans Foxy Brown). 

Comme il l'a fait pour John Travolta et le fera par la suite avec David Carradine, il redécouvre des acteurs un peu oubliés, voire ringardisés, et révèle la grandeur de ces interprètes qui sont des références pour lui. C'est particulièrement vrai pour ce film dans lequel Robert Forster compose un prêteur sur gages désabusé, touchant, sensible et amoureux de la belle Jackie. Elle est, comme Travolta et comme Carradine, l'incarnation d'une grâce décontractée, une femme élégante, avec un charisme impressionnant et une incomparable aura. Elle compose un personnage qui a vécu, qui a un passé, ce qui ne fait qu'ajouter à sa beauté et à sa présence. 

On retouve une galerie de portraits pittoresques. Samuel L. Jackson campe un trafiquant d'armes, Ordell, passionné et intarrissable sur son « métier », impitoyable lorsqu'il s'agit de se séparer de ses « employés ». Robert de Niro est un braqueur lunaire et peu loquace tout juste sorti de prison. Bridget Fonda est une fille qui passe son temps à se défoncer en regardant des trucs improbables à la télé. Jackie Brown est rattrapée par les flics (dont Michael Keaton dans le rôle de Nicolette que Soderbergh reprendra dans Hors d'atteinte). Elle doit collaborer avec eux pour faire tomber Ordell. Elle échafaude un plan pour échapper aux flics et à Ordell avec un bon paquet de fric, grâce à la complicité du prêteur sur gage totalement sous le charme. 

Cette adaptation d'un roman d'Elmore Leonard est donc le récit d'une arnaque classique, et cela suit presque une structure classique. Sauf que l'entourloupe finale est vue du point de vue de chacun de ceux qui participent au coup. Par ces scènes « multiangles », on suit l'évolution de chacun des personnages (ce qui est souvent la seule condition qui structure les films de Tarantino). Ainsi on retrouve le goût du cinéaste pour imposer un cours du récit qui lui soit propre. Cependant comme l'arnaque garde longtemps secrète sa finalité aux yeux du spectateur, il n'a pas besoin de trop en faire pour le déboussoler. Sa mise en scène et son montage sont donc plus sages.

 

Avec le diptyque des Kill Bill, Tarantino se déchaine, se livre à un festival de références qui fait l'effet étourdissant et jouissif d'un grand huit de cinéma et une envie d'applaudir comme un gosse à chaque séquence. Cette déclaration d'amour au cinéma de genre et à tous les cinémas est un moment qu'on n'oublie pas, car il se permet toute les audaces formelles, dans un jeu vertigineux de clins d'oeil cinéphages. On les débusque au début puis on lâche l'affaire et on s'émerveille. 

Jamais hommage aussi vibrant ne fut rendu à une cinéphagie polymorphe qui va -en gros- des films de Kung-fu aux western spaghettis, des mangas au Blood simple des frères Coen, jusqu'à une touche intimiste que l'on découvre avec surprise à la fin du second volet. Kill Bill est une offrande aux fruits de la culture pulp que nous sommes tous peu ou prou, nourris de télé, de jeux vidéos et de dessins animés, ayant intégré les nouveaux codes que cela impose dans l'art. 

La structure est purement tarantinesque, le découpage par chapitres hautement trompeur puisque tout est dans le désordre (le début du premier volet si situe après sa fin et la confrontation avec Oren Ishii et les crazy 88), le début du second volet pourrait faire office de prologue au premier film (la répétition du mariage et la raison de la vengeance de la mariée). Tout est donc lié. L'intertextualité et la destructuration sont poussées à un degré rare entre les deux films. Un montage unifié des deux films fut présenté par le réalisateur à Cannes (on nous le promet en DVD depuis des lustres). 

Cependant, cette démarche est discutable. Car c'était visiblement la volonté du réalisateur de diviser ces films. Le premier est avant tout un film centré sur l'action, en hommage aux films de sabre et de vengeance (comme Lady Snowblood) et aux légendes du kung-fu (la combinaison d'Uma Thurman lors du massacre final est la même que celle de Bruce Lee, dans son ultime film, Le jeu de la mort). Le second film repose beaucoup plus sur les sentiments et le passé des personnages qui s'étoffe, beaucoup plus axé sur les dialogues (la tirade de Bill sur les super-héros) et au style plus habituel de Tarantino (bourré toutefois de références aux Western Spaghettis, aux chefs-d'oeuvre de Sergio Leone surtout le Bon, la Brute et le truand et Il était une fois dans l'ouest).On retrouve également des noms de code improbables comme dans Reservoir dogs

Au niveau de la B.O on retrouve des musique empruntées à d'autres films (celle d'Ennio Morricone -bien sûr- et de Bernard Hermann auteur des B.O d'Hitchcock) ainsi que des variations autour du « Bang, Bang  (my baby shot me down) » de Nancy Sinatra avec des arrangements de Robert Rodriguez dans le volume 2. La partie animée du premier volet (sur les origines d'Oren) a été confiée à l'équipe responsable de Ghost in the shell et Jin-Roh, brigade des loups (deux sommets du genre). Le film est donc foisonnant, profondément hétéroclite, un patchwork cinéphile. Avec la passion vorace de Tarantino pour lier le tout. 

L'ensemble se tient par la rage de vengeance du personnage principal. Uma Thurman et son réalisateur sont en osmose parfaite, dans l'une de ces collaborations miraculeuses que l'on voit parfois au cinéma (entre Geena Rowlands et John Casavetes, Jean-Luc Godard et Anna Karina ou dans un autre genre Jacques Demy et Agnès Varda). L'idée de cette histoire leur est commune, le scénariste a laissé quelques blancs dans son scénario pour que son actrice puisse s'exprimer. L'un de ses duos de cinémas, un film de complices comme Tarantino les aiment et comme il le fait régulièrement avec Robert Rodriguez (pour Une Nuit en enfer, Grindhouse et dans une moindre mesure Sin City). Mais, le jeu d'Uma Thurman impressionne. Elle rappelle Clint Eastwood dans la trilogie des dollars, ce personnage très marqué, très typé, très maltraité aussi, qui parle assez peu  dans le premier volet. Puis sa vulnérabilité apparaît, son prénom et son histoire se révêlent. Après un début dans la vengeance impassible, on finit par la connaître, le second volet lui donne un passé. Elle joue à merveille le type de l'héroïne sans pitié et dure à cuire (presque à la Charles Bronson). Elle effectue graduellement au long des deux films un retournement puisqu'à la fin du second elle se libère enfin de sa rage. Elle compose là l'un des plus beaux personnages de ces dernières années, à la fois identifiable comme une super-héroïne (forcément névrosée), profondément humaine et fragile. Uma Thurman restera longtemps liée à ce rôle et à ce réalisateur. L'osmose, l'alchimie artistique est si parfaite entre eux que l'on espère d'autres collaborations. Car elle est véritablement l'âme du film.

Sonny Chiba incarne Hattori Honzo, celui qui a perfectionné l'art de fabriquer des sabres et qui va briser son serment de ne plus faire d'instruments de mort car il épouse la cause de l'héroïne. Chiba est l'un des héros de Tarantino, comme on le voit dans True Romance (dans la scène où Alabama rencontre Clarence lors d'une rétrospective de la trilogie des Street fighter). Il opposait au style aerien et chorégraphié de Bruce Lee, son style plus brutal et  violent. Grand cascadeur et expert en son domaine, il enseigna aux acteurs les rudiments du combat de sabre. Gordon Liu, autre figure mythique du cinéma d'arts martiaux (héros de la 36ème chambre de Shaolin ainsi que sa suite), se trouve à la tête des crazy 88's et incarne le vieux maitre d'art martiaux, Pai-Mei, puissant et invincible au combat, mais totalement irrascible, impitoyable et un tantinet sadique (correspondant en cela à la figure proverbiale et typique du vieux maitre). Pour incarner Gogo la jeune garde du corps d'Oren (et accessoirement totalement psychopathe), on découvre Chiaki Kuriyama (remarquée dans Battle royale).Tarantino a pour l'occasion adopté la langue et l'ambiance du Japon, ainsi qu'une mise en scène très respectueuse des codes du genre (les zooms rapides par exemple). 

Lucy Liu incarne une femme traumatisée par la mort de ses parents (beau flash black sur son enfance en forme d'animé japonais), devenue après sa vengeance une tueuse impitoyable et qui prit la tête des Yakuzas de Tokyo. Darryl Hannah est monumentale et parfaitement dans le ton dans le rôle de l'ennemie jurée de The Bride, Elle Driver. Elle joue avec maestria de l'oeil unique de son personnage borgne, poussant très loin son expressivité. Elle embrasse avec délice sa froideur impitoyable, jusqu'à devenir un personnage incontournable. Elle est la méchante parfaite, typique de perversité et de traîtrise. Elle s'y investit à fond. Michael Madsen incarne le frère de Bill, Bud, un homme tombé en disgrâce, videur dans une boite de nuit, un peu loser mais toujours aussi imaginatif dans le domaine de la torture (c'est lui qui tire du gros sel à bout portant sur l'héroïne et l'enterre vivante). Il est parfait dans l'univers de Tarantino. Empreint d'une résignation décontractée et désenchantée, il incarne un personnage plus sombre et qu'il rend plus complexe que ses anciens partenaires des vipères assassines. 

Enfin il y a Bill, David Carradine, figure mythique du feuilleton Kung-Fu (auquel Samuel L. Jackson faisait déjà référence à la fin de Pulp Fiction). Il a une aura, savamment montée en épingle pendant tout le premier volet (où l'on ne voit que ses mains et où l'on entend que sa voix), une présence et un charisme naturel dans le second film, ce petit quelque chose de plus comparable à l'effet que produit Pam Grier dans Jackie Brown ou John Travolta dans Pulp Fiction. Ces acteurs là savent apporter leur supplément d'âme, les souvenirs qui sont liés à eux (peut-être l'ombre de tous les personnages qu'ils ont incarnés) dans un film à leur mesure. Ce sont des acteurs qui ont connu le creux de la vague et qui, dans l'univers de Tarantino, renaissent comme des phénix (ce qui était aussi le cas de Harvey Keitel à l'époque de Reservoir Dogs). Ils ont connu des carrières chaotiques et sous la caméra bienveillante de Tarantino, renouent avec ce qui faisait leur grandeur.

Kill Bill a souvent une ambiance de pastiche, un peu parodique, avec des personnages très caractérisés, mais il demeure profondément respectueux de ses influences. Le cinéaste a souvent dit qu'il n'était pas ironique contrairement à ce qu'on pourrait croire et parfaitement sincère dans sa démarche artistique. Ce qu'il a d'attachant c'est qu'il fime à l'ancienne, en usant d'assez peu d'effets numériques, ce qui fait que son cinéma s'attire d'emblée une sympathie nostalgique. Sa manière de filmer n'a rien d'alambiquée, à l'opposé de Tony Scott qu'il aime. Quand il épouse un style, il le fait avec sobriété, à l'aide de procédés classiques et les intègre à son univers. Certes Kill Bill est un film bourré de références, expérimental même à certains égards, mais il n'est pas sans âme. Au coeur du film, il y a cet homme qui a ingurgité tous les cinémas et qui ne s'en cache pas, qui s'est composé sa grammaire en autodidacte et qui s'amuse. Contrairement à ce qu'on peut en dire parfois. Tarantino ne fait pas d'esbroufe, mais il a tellement digéré ses références qu'elles font partie de sa personnalité et de son style, chacun de ses films est un vibrant hommage à un cinéma sans chapelles, et son enthousiasme inépuisable envers tous les genres de films y compris les méprisés, a quelque chose de profondément émouvant.

A la fin de Kill Bill volume 2, Uma Thurman fait un clin d'oeil complice à la caméra. Et après cette vengeance rageuse et ce bain de cinéma, on ne peut qu'être reconnaissant, et on a envie de lui rendre ce petit signe de connivence. Plus que l'histoire, ce qui émeut dans Kill Bill, c'est l'ensemble de ce regard nostalgique et tendre qu'il porte sur un art auquel il a voué sa vie. Et si on partage un peu de sa passion et de sa folie, on ne peut qu'être très touchés par ça. Parce que ce film est comme une friandise défendue où tout ce qu'on s'interdisait, ce qu'on considérait comme mineur, pas sérieux, dépourvu de noblesse, grossier, devient permis, éclate dans toute sa splendeur déchainée. Dans la vengeance sanglante de the Bride, on retrouve mélangés dans un cocktail sublime les procédés de De Palma (le split-screen), l'univers de Sergio Leone, la violence stylisée du cinéma de Hong Kong, la beauté des combats de sabres, la distinction du Noir et Blanc.

Les deux Kill Bill sont des films qui invitent à en revoir beaucoup d'autres, comme un survol vertigineux de toute la richesse de sensations que le cinéma peut offrir. 

 

Et l'on retrouve ce gamin, ce jeune homme au milieu de son vidéo club qui ressemble à une grotte pleine de trésors. Il a eu la générosité de nous faire partager sa folie cinéphile, dans la lignée de quelqu'un comme Martin Scorsese. Et cette enthousiasme-là ,dans le cynisme ambiant, est loin d'être de trop. 

 

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