"Cinq chefs d'Etat africains - Abdoulaye Wade (Sénégal), Blaise Compaoré (Burkina Faso), Laurent Gbagbo (Côte d'Ivoire), Denis Sassou N'Guesso (Congo-Brazzaville) et Omar Bongo (Gabon)- ont versé environ 10 millions de dollars pour la campagne de Jacques Chirac en 2002."
Retiendra-t-on de Robert Bourgi qu'il a brisé l'omerta en révélant au Journal du Dimanche du 11 septembre 2011, son rôle de porteur de valises au service de l'Etat français pendant 25 ans et les détails des fonds secrets de la Françafrique ? Provoquant le scandale, il assure que des mallettes débordant de billets en provenance d'Afrique auraient été remises par son intermédiaire au président Jacques Chirac et à son secrétaire général, Dominique de Villepin. Les intéressés démentent.
Né au Sénégal en 1945, dans une famille de grands commerçants libanais musulmans chiites, Robert Bourgi suit des études de droit avant d'enseigner à la faculté d'Abidjan, où il rencontre Laurent Gbagbo, alors professeur d'histoire, qui deviendra président de la Côte d'Ivoire en 2000. Mais il a d'autres ambitions que d'endosser la toge : la politique l'intéresse.
Jacques Foccart, le monsieur Afrique du général de Gaulle puis de Georges Pompidou, qui avait noué des relations d'affaires avec son père Mahmoud Bourgi, le présente à Jacques Chirac. En 1978, il lui fait rencontrer le président ivoirien Félix Houphouët Boigny, l'homme du concept de la Françafrique, par la suite Denis Sassou Nguesso, président du Congo, puis Omar Bongo président du Gabon, dont il deviendra proche.
Acteur de la Françafrique
Bon connaisseur de l'Afrique et de ses dirigeants, Robert Bourgi devient un intermédiaire et un conseiller indispensable entre la France et le continent africain. Dans les années 1980, il travaille pour Jacques Chirac à la Coopération. A la mort de Jacques Foccart en 1997, dont il deviendra l'héritier spirituel, Bourgi craint de se trouver fragilisé. Mais Chirac devenu président de la République, le présente à Dominique de Villepin, dont il devient conseiller pour les affaires africaines.
Son champ d'action se concentre sur quelques pays d'Afrique de l'Ouest, anciennes colonies francophones qui maintiennent des liens étroits avec la France. Lui sert les intérêts des présidents Bongo, Sassou N'Guesso, Wade et Gbagbo, tout en rendant service à la France, chargé parfois de mener à bien une "diplomatie parallèle".
Mais en septembre 2005, il passe dans le camp de Nicolas Sarkozy. Disgrâce en chiraquie ou trahison ? A peine élu, le jeune président lui remet le 27 septembre 2007 les insignes de la Légion d'honneur, le qualifiant de "grand serviteur" de la France et "grand connaisseur de l'âme africaine", l'engageant à "participer à la politique étrangère de la France avec efficacité et discrétion".
Robert Bourgi, qui parle aussi bien le français, l'arabe que le wolof, et dont le carnet d'adresses est bien rempli, deviendra l'émissaire officieux du président. Il initie Claude Guéant alors secrétaire général de l'Elysée aux arcanes africaines et devient son protégé. Mais ses méthodes, son influence dérangent de nombreux diplomates. On lui reproche de se mettre en avant et de vouloir faire fructifier ses propres affaires.
Une succession de couacs
En mars 2008, ses commentaires auprès des médias sur l'éviction de Jean-Marie Bockel du ministère de la Coopération, à la demande du président gabonais Omar Bongo, parce qu'il voulait signer " l'acte de décès de la Françafrique ", lui vaudront un blâme de Guéant :" M. Bourgi connaît bien l'Afrique et ses dirigeants. A ce titre il est utile dans la compréhension que nous avons de ce continent, mais cela ne fait de lui ni notre agent, ni notre porte-parole", corrige alors Claude Guéant.
L'année suivante, il commet une autre gaffe, alors que la France ne soutient pas un candidat particulier dans la succession d'Omar Bongo, il déclare au Monde : "Au Gabon, la France n'a pas de candidat, mais le candidat de Robert Bourgi, c'est Ali Bongo. Je suis un ami très écouté de Nicolas Sarkozy. De façon subliminale, l'électeur le comprendra".
Sa cote a pâli. Avant son retour en 2011 au Quai d'Orsay, Alain Juppé, ministre des Affaires Etrangères, aurait exigé et obtenu la mise à l'écart du sulfureux avocat. Marginalisé par l'exécutif, Robert Bourgi est aujourd'hui un homme déçu, blessé, humilié. Par ailleurs, les fils des dirigeants africains qu'il représentait hier, s'éloignent de lui une fois au pouvoir.
Est-ce pour toutes ces raisons qu'il a rompu avec la discrétion consubstantielle à ses activités de conseiller et d'intermédiaire, et à sortir dans la lumière pour lancer ses accusations ? Pourtant, son "maître" Jacques Foccart, lui avait conseillé de "rester à l'ombre pour ne pas attraper de coup soleil", et surtout que "les vrais secrets ne s'échangent qu'à deux, jamais à trois".
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