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Robert De Niro

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Biographie de Robert De Niro

Né(e) le : 17/08/1943

" You talkin' to me? " Une phrase étrange prononcée par un homme seul devant un miroir, manifestement au bord de la folie, plein de fureur à peine contenue, comme une bombe à retardement. Le regard à la fois effrayant et malicieux.

Taxi Driver de Martin Scorsese avec Robert de Niro. Un grand acteur est révélé. Il y a des moments comme ça, des petits miracles. Ce qui était un tournage de dix semaines, le petit film d'une tribu, celle du jeune Scorsese, un peu dans la même atmosphère que Mean Streets où le jeune Bobby tenait le rôle énergique de Sonny Boy et semblait déjà plein de promesses. Un jeune acteur, sur le petit film d'un jeune metteur en scène qui allaient marquer une nouvelle ère pour Hollywood.

C'est la première image qui vient lorsqu'on évoque Robert de Niro, presque comme un réflexe, une association d'idées naturelle. Car quelque chose a changé en 1976 et l'apparition de Travis Bickle, marginal et amer, exclu de la société qui va se venger d'elle. Une frustration et une violence exprimée comme jamais auparavant dans un New York nocturne et désenchanté, une errance et une perdition totale au volant d'un taxi, une claque.


Aller jusqu'au bout pour incarner un univers

Pourtant, ce n'était pas là la première apparition impressionnante du jeune acteur. En 1974, reprenant le rôle créé par Brando en interprétant le jeune Vito Corleone, lui vaut son premier oscar. Il se contenta d'expliquer qu'il n'avait pas eu à faire grand chose puisque le personnage existait déjà, il s'est fondu dans le sillon de Brando (rien que ça!). Un an auparavant, son interprétation de petite frappe dans Mean streets était criante de vérité, totalement plausible, d'une violence presque gouailleuse et un personnage forcément condamné à ne pas se sortir des embrouilles qu'il attise.

Il inaugurait ici son jeu très expressif, ce visage qui parvient à dépeindre toutes les émotions, à faire passer tous les états d'âme. De Niro a cette caractéristique assez unique pour un adepte de la méthode de l'actor's studio, il n'hésite pas à grimacer, à pousser sa performance quand il en a besoin. Or la technique de la « méthode » est souvent plus intériorisée (à l'image d'Al Pacino ou de Marlon Brando). De Niro ose l'outrance qui le distingue. Ce n'est pas pour cela qu'il ne fait pas dans la sobriété quand son rôle l'exige (dans Mission notamment), mais il reste ce visage qui, quand il se parodie devient un catalogue de rictus caractéristiques (dans Mon beau-père et moi ou Mafia blues). C'est cette audace d'expression qui est sa marque.


Il y a aussi son perfectionnisme, hallucinant, sa totale dévotion aux rôles qu'il aborde, une immersion extrême, auprès de Scorsese surtout, de qui il est l'ami, l'alter ego et le collaborateur, beaucoup plus qu'un acteur fétiche. C'est d'ailleurs lui qui amènera le sujet de Raging Bull à un réalisateur au creux de la vague qui doutait de sa vocation après quelques films communs éprouvants qui ne rencontrèrent pas l'accueil escompté (dont La Valse des Pantins et New York, New York). Pour New York, New York, De Niro avait appris le saxo, par souci d'authenticité puisqu'il incarnait un musicien (amoureux de Liza Minelli). Ce qui témoignait déjà d'un souci de véracité assez inhabituel. Pour incarner Jake la Motta, il poussa cela à un niveau assez hallucinant. On modifia le plan de tournage en fonction de sa prise de poids. L'acteur fut d'abord entraîné par le boxeur lui-même jusqu'à être totalement capable de boxer de manière convaincante et professionnelle (La Motta disait qu'il aurait pu le faire monter sur un ring). Puis, pour incarner sa déchéance physique, il n'y alla pas de main morte et prit trente kilos. On ne doutera donc pas de son engagement. De même pour le mythique et déchirant Voyage au bout de l'enfer de Michael Cimino, il vécut auprès de mineurs sidérurgistes pour s'imprégner de l'ambiance dans laquelle son personnage vivait. De Niro est connu pour être un acteur concentré, préparé, investi. Les exemples ne manquent pas. On peut admirer quelqu'un comme Brando pour sa nonchalance et admirer De Niro pour une qualité inverse: son grand sérieux et son grand professionnalisme.

On sent en lui un registre très large qu'il exploitera à plusieurs reprises. Il est l'un de ses acteurs qui peuvent être aussi à l'aise dans la comédie que dans le drame. Etrangement, en interview, il se révèle être très réservé et d'une timidité presque sauvage. Pourtant, en tant qu'acteur, son inventivité n'a pas de limites. Il peut être le sociopathe Travis Bickle, le boxeur de Raging Bull, le musicien, le beau-père psycho-rigide, le psychopathe manipulateur des Nerfs à vif, le joueur de génie de Casino, le mercenaire repenti devenu jésuite, l'autiste qui s'éveille, le fan de base ball hystérique, le flic hémiplégique et homophobe... Tout cela avec une authenticité égale. La variété de son registre est tout bonnement sans précédent.


Exprimer l'Histoire

Pacino dit de son ami et collègue qu'il sait installer une ambiance, instaurer un climat pour servir le film, que ça fait partie de son génie. Il a aussi ce grand talent, plus rare, de pouvoir incarner un symbole, une époque, donner le sentiment de l'histoire, la vraie, qui se joue à travers le destin du personnage qu'il incarne. C'est une dimension de son talent qu'on oublie souvent, de par ses rôles marquants avec Scorsese, mais c'est pourtant ce qu'on retrouve dans son oeuvre de réalisateur, en particulier pour Raisons d'état : un intérêt profond et un vrai don pour raconter un contexte historique tourmenté, que ça soit à travers ses compositions de comédiens ou son oeuvre de metteur en scène.

En dehors de sa collaboration avec Scorsese (qui engendra quelques chef d'oeuvres), il s'inscrit dans la mémoire collective en participant aux films hors normes, gigantesques d'ambition, et dans des univers très différents : Il était une fois en Amérique, Voyage au bout de l'enfer, Mission.


Très tôt déjà, avec 1900 de Bernardo Bertolucci, en 1975, fresque de plus de cinq heures, il démontrait sa capacité à habiter un personnage en faisant ressentir sa très longue évolution, marquée par l'histoire d'un pays en pleine transition, l'Italie. Les destins parallèles du jeune Gérard Depardieu, métayer, et de Robert De Niro, fils de propriétaires devient une parabole de la lutte des classes qui fit rage dans l'histoire troublée des quarante premières années du vingtième siècle. Il fallait des acteurs de cette envergure pour incarner et donner une humanité profonde à ce qu'ils représentaient, des personnages pris dans les convulsions de la grande Histoire (entre communistes et fascistes). Les acteurs servent ici les convictions du metteur en scène et épousent son ambition unique avec une maîtrise rarement vue. Le lien qui les relie est complexe, d'abord amical dans leur enfance, puis franchement antagonistes, et tout, dans ce projet hors normes, passe à merveille (jusqu'à la musique d'Ennio Morricone).

Son rôle est primordial dans l'ultime film de Sergio Leone, Il était une fois en Amérique, qui est avec Le Parrain l'un des plus grands films sur la mafia jamais réalisés. C'est d'abord l'histoire d'une vie, celle de Noodles, interprété avec sobriété par De Niro et de son amitié profonde avec deux autres gamins du Bronx. On les voit évoluer, se trahir, on découvre la magnifique Jennifer Connelly, on voit Noodles vieillir, tenter de recoller les morceaux d'une vie qui se brise, ses amours et ses amitiés qui avec le temps disparaissent et le laissent, vieillard avec ses fantômes et son passé. Et De Niro est comme un spectre dans ce film étrange, qui revisite des épisodes de sa vie comme dans une hallucination d'opiumane (Leone a d'ailleurs toujours laissé planer le doute à ce sujet, « et si ce n'était que cela? »). On admire la finesse de l'interprétation de l'acteur qui n'en fait pas des tonnes quand il vieillit mais trouve cette discrétion, ce tassement, cette lassitude qui est le propre des vieilles gens et qui impressionne, beaucoup plus qu'une voix brisée. Ce film a un grand souffle et donne le sentiment de traverser une existence. Et De Niro, à toutes les étapes de la vie de son personnage, la fait ressentir avec profondeur.


Voyage au bout de l'enfer (traduction très discutable de « The deer hunter », beaucoup plus efficace et suggestif) est un choc. Le film de Michael Cimino est un traumatisme inhabituel dans une vie de cinéphile, comme peu d'oeuvres ont pu l'être. Il a une puissance tragique et lyrique, et des moments d'émotions intenses. Un moment qui vous change véritablement, comme un expérience humaine et forte. Le début du film nous plonge dans la vie d'un groupe d'amis soudés, un lien qui n'a jamais été montré avec autant de justesse au cinéma. L'alchimie entre les acteurs est ahurissante. Ils sont véritablement proches, leurs personnages se chambrent, s'agacent, se connaissent comme seules les amitiés proches y parviennent. Pour moi, c'est un grand film sur l'amitié. Autant dans cette interprétation collégiale et approximative de « I love you baby », dans l'ivresse du mariage, dans l'horreur du vietnam, lorsque De Niro veut ramener son meilleur ami dans cette effroyable jeu de « roulette russe ». Il y a dans ce film la force des grands traumatismes sur pellicule, comme Johnny Got his gun, sauf que celui-ci n'est pas un brulôt. Cimino est simplement du côté des vétérans délaissés et patriotes (à contre pied de son époque), et compose un film presque choral, bouleversant de gravité mais aussi de tendresse, de chaleur humaine. Le lien commun à tout ça, c'est le personnage de Robert De Niro, d'abord discret, puis véritablement celui qui tient le groupe d'amis ensemble, qui les sauve et qui les porte à bout de bras. Il y a la dernière apparition du touchant John Cazale, et le rôle déchirant de Christopher Walken. Bien des gens ont été marqués par cette histoire, par le visage défait de De Niro quand son meilleur ami se tire une balle dans la tête devant lui à la fin. Un film qui donne des frissons à chaque fois qu'on s'en rappelle, jusqu'à cette belle musique à la guitare sèche. Quelque chose d'exceptionnellement émouvant.

Mission de Roland Joffé est l'un des plus beaux films (sinon le plus beau avec le Nouveau Monde de Terrence Malick) sur l'arrivée des européens en Amérique et leur volonté d'imposer leur culture, leurs lois, leurs croyances et surtout leurs suprématie aux peuples autochtones qui étaient les habitants légitimes de ce nouveau continent. Robert De Niro incarne un mercenaire impitoyable qui est la terreur des Indiens. Mais après avoir tué son frère parce qu'il aimait la même femme que lui, il subit une grave crise de conscience et veut expier son crime. Il va faire pénitence en suivant une expédition jésuite et en traînant un lourd fardeau. Il va alors s'allier aux frères missionnaires et s'opposer aux européens qui veulent asservir les indiens plutôt que de les respecter et de s'émerveiller de ce qu'ils sont capables de faire. Son personnage est donc d'abord un destructeur, occidental typique, pour qui la fin justifie les moyens, quel que soit le nombre de morts que cela sème. Lui est opposé Jeremy Irons, prêtre intègre et pur, opposé à toute violence, une figure de saint alors que De Niro est un pécheur repenti. Leur antagonisme ne s'efface d'ailleurs jamais totalement puisque malgré sa rédemption c'est par les armes et contre l'avis de son maître spirituel que De Niro va défendre la mission dont les européens veulent l'évacuation. L'acteur exprime ici les deux facettes de sa nature, capable de violence et de cruauté, de fureur mais aussi d'une grande douceur et d'une grande humanité (à l'image du prêtre protecteur qu'il incarnerait plus tard dans Sleepers). Il parvient dans ce rôle exceptionnel à concilier ces deux extrêmes, à être les deux aspects opposés d'un même moment d'histoire. Son personnage rongé de culpabilité découvre peu à peu la vie qu'il s'employait à détruire. Ce parcours et le duo très complémentaire avec Irons (le guerrier contre l'esprit pur, le souillé contre l'ange) renforcent la force tragique du film et l'injustice qu'il dénonce, transformant ces deux justes que tout oppose en martyrs d'une juste cause.


>Les Incorruptibles aurait pu n'être qu'une adaptation de série télévisée sans imagination, comme Hollywood les affectionne souvent. Revoir la tribu moraliste et vertueuse d'Eliott Ness n'augurait rien de vraiment excitant. Seulement... Brian de Palma est à la mise en scène, Sean Connery en mentor charismatique de Kevin Costner, un peu falot dans le rôle de Ness (personnage dont la principale caractéristique est d'être un bon samaritain, ce qui laisse peu de marge de manoeuvre), et surtout, il y a De Niro qui campe un Al Capone excentrique, à la hauteur de sa légende, une crapule médiatique et corrompue jusqu'à l'os qui le hisse au rang des grands méchants de cinéma. Il propulse le film à un autre niveau, devenant presque un personnage cabotin, une figure facétieuse de B.D, l'affreux idéal pour lequel on ne peut s'empêcher d'avoir une petite tendresse.

De Niro ne fonde pas son jeu sur l'intériorité et se grime souvent, force le trait, épouse une apparence plutôt que de se consacrer à la suggestion comme quelqu'un comme Pacino ou Brando. Il est souvent « bigger than life », moins soucieux de naturalisme que ses illustres collègues, mais conscient des effets et de l'accentuation nécessaire qui imprimera la pellicule. Donc quand il y va, c'est à fond. Comme le Max Cady, psychopathe haut en couleurs des Nerfs à vif de Scorsese, croque mitaine tout à la fois pittoresque et troublant (à l'image du méchant original créé par le grand Robert Mitchum). Alors pour incarner le saint patron des truands à leur âge d'or, De Niro n'a pas peur d'aller loin, d'en faire presque un personnage pittoresque, une sorte d'anti-héros populaire. Opposé aux good guys typiques, il sera le bad guy ultime: retors, drôle, totalement imprévisible et une véritable boule de violence et de fureur, une menace prête à exploser à n'importe quel moment. Dans ce film, De Niro, en plus d'incarner le symbole d'une période (la prohibition), incarne tout simplement avec une légitimité incontestable, une grande figure presque folklorique et traditionnelle au cinéma, celle qui fascine depuis son invention (reprenant ainsi le registre légendaire d'Edward G Robinson, d'Humphrey Bogart, de Paul Muni). Il passe définitivement un cap avec ce film, en incarnant parfaitement un personnage légendaire et passe du statut de grand acteur à celui de monstre sacré.


Être un monstre sacré

Puisque De Niro parvient à se fondre et à se transformer pour des rôles absolument démesurés, l'étrange Angel heart d'Alan Parker. Le diable a notamment été incarné par des acteurs qui lui imposèrent leur patte, Nicholsonisé dans Les sorcières d'Eastwick, Pacinoïsé dans l'Associé du Diable, voilà un rôle qui permet en général aux comédiens de s'en donner à coeur joie. De Niro prend le contre-pied de cela. Plutôt que d'en faire une figure pittoresque et grand-guignolesque, il en fait quelqu'un d'élégant et d'absolument glaçant, de stoïque. Cela se justifie dans l'ambiance particulière du film, beaucoup plus proche du film noir des années 50 avec un détective (Mickey Rourke) sur une affaire louche plutôt qu'une variation fantasmagorique autour de l'ange déchu. L'enquête est marquée par la tradition vaudou du sud des Etats unis mais ne bascule pas dans une sorte de mythologie et reste finalement assez « naturaliste ». Le jeu de De Niro est composé en conséquence. Il joue sur le mystère et la fascination, ce qui ne le rend que plus terrifiant. Lui qu'on a connu déchaîné (notamment dans Taxi Driver et les Nerfs à vif), même dans le coup de théâtre final, il ne sé dépare jamais de son élégance. Il est un businessman distingué venu honorer un contrat. On ne peut qu'admirer l'habileté et l'ambiguïté du scénario extrêmement bien construit et pour une fois, le « twist final » n'a rien d'un artifice. De Niro a ici une présence presque aristocratique.

Frankenstein exploitait sa présence immense dans un autre registre. On a tous dans un coin de notre mémoire cinéphile, le visage ravagé (et figé) de Boris Karloff. Kenneth Branagh a pris le pari -risqué- de faire une reprise, extrêmement fidèle au roman de Mary Shelley, finalement un peu éclipsé par la pléthore de films inspirés par la créature du bon docteur Frankenstein. L'adaptation du réalisateur est donc avant tout littéraire, marquée par le romantisme sombre de l'oeuvre originale. La créature est donc beaucoup moins monstrueuse que tourmentée, tenaillée par ce besoin de reconnaissance que l'humanité lui dénie. Il veut avant tout appartenir à une communauté qui ne veut pas de lui, assez proche de la problématique d'un Elephant man. Le docteur Frankenstein est obnubilé par l'idée de surmonter la mort et totalement inconscient de l'enfer d'existence qu'il va infliger à sa création. De Niro, maquillé, presque sous un masque, parvient à rendre toute l'expressivité de son personnage, sa souffrance, son isolement, sa solitude, sa malédiction. Il reprend l'un de ces rôles où il excelle et où il se transforme, tout en gardant cette émotion permanente qu'il parvient à exprimer, d'un simple regard. Beaucoup de rôles « maquillés » courent le risque de n'être que des performances, des prouesses d'effets spéciaux. Mais dans la déchéance de Jake La Motta ou la véritable damnation de cette créature, les transformations physiques de De Niro traduisent avant tout l'état psychologique de son personnage, et c'est ce qu'on retient de sa prestation, bien au delà de son apparence.


Heat de Michael Mann offrait un très grand rôle au comédien. Avec les années, on s'est d'ailleurs rendu compte que le film était bien plus important que son argument marketing (la confrontation de deux acteurs légendaires) et qu'il avait révolutionné le genre du le polar, jusqu'à devenir une référence absolue (Olivier Marshall entre autres revendiquait cette influence en réalisant le très bon 36 quai des orfèvres). De Niro incarnait un braqueur de haute volée, Pacino était le flic tenace à sa poursuite. Ce qui frappe dans quelques uns des « bandits » que l'acteur a incarnés, c'est leur côté sérieux et professionnel. C'est le cas dans Casino où il était un patron de casino rigoureux et perfectionniste jusqu'à la maniaquerie. C'est également le cas de son personnage dans les Affranchis, qui même s'il est beaucoup plus amical, se méfie en permanence et fait tout pour ne pas se faire prendre (y compris flinguer ses amis de longue date). Chez Scorsese, il est souvent celui qui ne se fait pas prendre, un mec intelligent qui met sa sagesse au service du crime et du profit qu'il peut en tirer. Dans Heat, c'est le même profil mais poussé plus loin. Il est sans attaches, sans aucune vie privée, inconnu même des flics et parvenant sans cesse à passer entre les mailles du filet. C'est seulement acculé et sur une impulsion vengeresse (dont on sent qu'elle est un événement rare chez ce personnage à sang froid), qu'il va risquer sa peau. Même le flic obsessionnel s'était presque résigné à ne pas le cueillir. La scène -anthologique- de ce dialogue entre Pacino est De Niro est un rêve devenu réalité. Car tout en restant leurs personnages, on sent que l'enjeu est autre, que la complicité entre les deux partenaires et cette rencontre de dix minutes transcende le film. Mann l'a filmé avec deux caméras, ce qui fait que les comédiens la jouent comme une scène de théâtre. Leurs styles se complètent magnifiquement, comme une improvisation de jazz jouée par deux virtuoses. Pacino raconte un rêve, De Niro réagit, rebondit, ils font avancer la scène ensemble, on sent qu'une large part du dialogue est improvisée. Un lien inattendu presque amical et complice se tisse entre le flic et le hors la loi. Jusqu'à l'image finale du film où ils se tiennent la main. Dans ce film il y a en permanence, au delà de cette scène, l'énergie de Pacino qui vient compléter la sobriété de De Niro. Leur rencontre et leur complémentarité, c'est l'histoire du film entier, une sorte de fascination mutuelle, de jeu. Leur alchimie donne un ton étrange à cette traque dont ils sont tout deux les acteurs. Le flic poursuit le méchant et va l'épingler parce que c'est son boulot, mais presque à contrecoeur, ce qui fait de ce film un polar très particulier. Ce lien c'est celui qui se manifeste dans leur scène commune mais aussi dans cette mise en scène magistrale, en constant jeu de miroir, où l'un renvoie sans cesse à l'autre. Sous la baguette de Michael Mann, le duo envoûtant tient toutes ses promesses. A l'heure où ils vont se retrouver sous la caméra de Jon Avnet, on ne peut qu'espérer que la magie opère de nouveau. Seulement le réalisateur de 88 minutes n'a pas la même envergure que Michael Mann.

Jackie Brown offre un rôle improbable et assez inhabituel à Robert De Niro. Tarantino n'a jamais caché son admiration pour le bonhomme et se devait en bon cinéphage, de l'engager dans un film si l'occasion se présentait. On imaginerait, connaissant le metteur en scène, qu'il livrerait un hommage ultra référentiel à l'acteur, dans un rôle à sa gloire. Or il a précisément fait le contraire et a donné à son interprète un rôle totalement improbable et assez unique dans sa longue carrière. Il est donc lunaire et taciturne, un personnage un peu en dehors de tout, un côté pied niquelé et branleur qui va se défoncer en regardant la télé d'un oeil torve au coté de Bridget Fonda, écouter les palabres de Samuel L.Jackson, trafiquant d'armes monomaniaque et soucieux de lui en foutre plein la vue. Il va également être mêlé à l'arnaque finale qu'il va contribuer à faire foirer (ou à faire réussir selon le point de vue). Bref il est ici un loser magnifique, un côté magnifique, marginal, big-lebowskien pourrait-on dire...Et puis il y a ce flegme qui lui est propre qui est détourné ici jusqu'à une indifférence qui confine à la léthargie.


On sent que De Niro commence à s'amuser de lui-même, à casser l'image que l'on se fait de lui, ce qui l'amènera à quelques dérives un peu trop poussées dans l'autodérision. Dans ces quelques films, il va ouvertement cachetonner. Mafia Blues est très sympathique comme parodie des Sopranos et malgré des baisses de régime, on s'amuse beaucoup à voir De Niro forcer son jeu et ses rictus, dans cette caricature de mafieux qu'il était le seul à pouvoir pousser si loin (car il s'autoparodie sans complexes). Le film et l'idée, même si elle est grandement réchauffée sont plutôt sympathiques (dans la lignée de Brando en caricature de Don Corleone dans Premiers pas dans la mafiae succès arrive, logique et pas forcément immérité. Le deuxième volet sera un échec, mérité, tant le film est poussif et catastrophique, la formule totalement usée (on ne réchauffe pas le même plat deux fois). Et là c'est assez déshonorant, même pour lui. Pour la série des beau père et moi constat est un tantinet plus reluisant. En beau père psychorigide et paranoïaque (mais forçant sur les mêmes rictus), il est très drôle. Dans le second volet, son rôle est renouvelé par sa confrontation avec les parents de son beau fils, totalement extravertis et vieux babas cool (Dustin Hoffman et Barbra Streisand s'en donnent à coeur joie), on s'amuse encore, même si les gags sont inégaux. Cependant, la sortie prochaine d'un nouveau volet amène automatiquement une question: est-ce bien nécessaire? Avant Raisons d'Etat, on pouvait se demander si De Niro allait se contenter d'incarner des rôles alimentaires où s'il en trouverait encore à sa mesure, tant il s'abandonnait à ces prestations un peu faciles, ou se contentant de faire un doublage de prestige pour Gang de requins.

Père et flic, petit film policier et polar de très bonne facture, donne en 2004 une réponse plus que rassurante. Dans cette histoire bouleversante d'un père pris entre les obligations de son métier et les problèmes que lui pose son fils totalement paumé et totalement junky (l'excellent James Franco). Le décor de ce film est assez étonnant, un quartier de New York abandonné, des parcs forains désertés donnent une ambiance étrange et enivrante à ce film. Mais c'est véritablement l'émotion du rapport père-fils qui est l'âme du film. Et De Niro retrouve sa finesse, sa force de suggestion, ce sentiment constant qu'il parvient à évoquer à chaque réplique. Comparé à la fièvre rebelle, sauvage et autodestructrice de James Franco, il y a sa douleur, sa sagesse, une protection inquiète pour son fils incontrôlable soupçonné de la mort d'un flic. De Niro revient à sa sobriété première, à cette élégance qui faisait sa grandeur et sa noblesse. Opposé à la marginalité désespérée de James Franco, digne d'un James Dean en perdition, les deux acteurs parviennent à donner à ce film noir une tonalité profonde, touchante et puissante.


Des hommes d'influence de Barry Levinson est un film hautement intéressant car assez rare: une vraie satire, drôle et provocatrice. Le président des Etats-Unis est en fâcheuse posture après avoir eu une aventure avec une jeune fille. Or il est en pleine campagne de réélection et doit absolument détourner l'attention de l'opinion publique. A cette fin, une opération top secret est lancée. Son but est d'organiser une fausse guerre avec l'Albanie pour titiller la fibre patriotique des américains et se maintenir dans les sondages. Robert De Niro est une sorte de Barbouze de la communication, un « mister fix-it » au service du pouvoir, lançant de fausses infos pour protéger le locataire de la Maison Blanche de la vindicte populaire. Il est celui qui truque les guerres, qui manipule les médias et les roule dans la farine. Associé à un producteur hollywoodien très impliqué (Dustin Hoffman survolté), à un chanteur de country lunaire chargé de trouver des chansons emblématiques pour accompagner le tout (Willie Nelson, lunaire et hilarant), De Niro incarne avec une jubilation réelle ce personnage totalement cynique. De plus, on connait sa fascination pour le monde du renseignement qui trouve son aboutissement avec son deuxième film en tant que réalisateur, Raisons d'état. Des hommes d'influence se situe dans une tradition beaucoup plus irrévérencieuse que sa vision très rigoureuse de la CIA. Cependant il donne à voir une société américaine totalement gangrenée par le monde de l'image, totalement artificielle, ou plus personne ne distingue le vrai du faux et où ça n'intéresse finalement plus grand monde tant que le spectacle est bon. Ce message est rare, hautement subversif mais profondément juste, sur notre monde surchargé d'informations qui finissent par nous maintenir dans le noir d'une ignorance paradoxale. Servi par des acteurs allègres, il aborde d'un ton léger et au vitriol ce problème fondamental dans notre ère d'information. Cette oeuvre est tout sauf anodine.

Il était une fois dans le Bronx livrait voici une douzaine d'années la vision tendre et humaine de l'univers de son enfance, le même que celui de Scorsese, celui des Affranchis et de Mean streets. Cependant le regard de De Niro, pourtant interprète emblématique de Scorsese, dans un univers très voisin de celui de son ami, est bel et bien différent. Il n'a pas le cynisme, ni la fascination pour le Mal qui sont la marque de Scorsese. Il décrit avant tout la vie d'un quartier à travers le point de vue d'un enfant, tiraillé entre les gangsters qui font la loi et imposent le respect, et l'intégrité de son père, un travailleur honnête, un gars bien qui tient à le préserver de ces mauvaises influences. De Niro campe ce chauffeur de bus, l'un de ces américains moyens que les gangsters de Scorsese méprisaient ouvertement (des losers qui suaient sang et eau pour rien). Ici ce n'est pas même le cas, car s'il y a bien rivalité entre le père du jeune garçon et le caïd du quartier, on sent qu'ils se respectent mutuellement. L'interprétation de De Niro est donc plus nuancée par essence car il se situe à la croisée des chemins, respectant chaque camp, un peu à l'image sans doute des gens du quartier, et n'épousant pas totalement le point de vue des truands comme c'est souvent le cas.


Sa mise en scène est certes académique et classique. On n'y trouve pas les audaces narratives de Scorsese, on y songe forcément, mais il a un regard très touchant, très juste également, plein de nostalgie, ce qui fait de sa première oeuvre, un moment de cinéma profondément attachant, un beau film sur l'enfance et les forces souvent contraires qui forgent le caractère d'un homme.

C'est cette sensibilité profonde qui ressort de sa carrière. Pour sa seconde réalisation au sujet plus ambitieux et plus aride, on peut penser qu'il apportera cette humanité et cette chaleur à son film, comme il l'a toujours fait avec constance. Quand il ne cachetonne pas en faisant du De Niro et en se caricaturant lui-même, il est toujours immense. Il semble avoir trouvé le bon équilibre et assume son statut de grand acteur qui a contribué à changer la face du cinéma. Et son statut de monstre sacré, de référence absolue, lui permet à présent de s'impliquer dans des projets qui lui tiennent à coeur. Raisons d'Etat pourrait fort bien être le début de quelque chose, où il tiendrait les promesses de son premier film en tant que cinéaste. Il est une légende certes. Mais il ne se laisse pas statufier. Il est en action, devant et derrière la caméra. Et l'ampleur de son talent, de son inventivité et de son expérience lui permettent à présent d'aborder tous les genres.

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