"C'était avant tout sa mauvaise tête imperturbable qui l'empêchait d'être ordinaire". Johannes Rau, président allemand, à propos de Stefan Heym, après son décès.
Le 4 novembre 1989, lors de l'énorme manifestation joyeusement contestataire organisée à Berlin-Est, Stefan Heym prend la parole : "C'est comme si on avait défoncé une fenêtre après toutes ces années de stagnation intellectuelle, économique et politique, après toutes ces années de stupidité et de puanteur, de phraséologie creuse et d'arbitraire bureaucratique".
Le parcours de cette forte tête est emblématique du siècle qui s'achève. Né en 1913 à Chemnitz (future Karl-Marx-Stadt du temps de la RDA), dans une famille de commerçants juifs, militant antinazi dès son adolescence, il s'exile à Prague puis à Chicago en 1935, où il poursuit des études de littérature. En 1942, journaliste dans une revue antifasciste à New York, il publie son premier roman en anglais Hostages, basé sur un fait réel, la prise en otage de son père par la Gestapo.
En 1943, il s'engage dans l'armée américaine et participe au débarquement de Normandie. Chargé de la rédaction d'articles et d'émissions de radio justifiant l'engagement américain dans le conflit, il refuse de participer à la propagande antisoviétique. Il raconte cette expérience dans son deuxième roman, The Crusaders, publié en 1948, et devient une cible du maccarthysme. En 1951, il part pour l'Allemagne de l'Est.
Choyé puis censuré
Choyé par le régime, Stefan Heym publie, dans le Berliner Zeitung, une série de reportages enthousiastes en Union Soviétique. Mais ses relations avec l'état est-allemand ne tardent pas à se détériorer. Son roman Une semaine en juin, qui traite de la révolte des Berlinois de l'Est en 1953, est censuré. Protégé par sa notoriété, il se définit comme socialiste critique, fustigeant un parti qui "prétend représenter la classe ouvrière mais n'est fait que de tyrans petits-bourgeois". Il est mis au ban de l'Union des écrivains est-allemand, ses livres sont publiés à l'Ouest. Il pourrait s'exiler encore une fois. Mais il reste, véritable poil-à-gratter du régime. Stefan Heym plaide pour une alternative socialiste, et se méfie du "rachat" de la RDA par la RFA.
Elu au Bundestag en 1994, sur les listes du PDS, parti néo-communiste, il prononce, en tant que doyen, l'allocution inaugurale du nouveau Parlement à Berlin, dans ce Reichstag qu'il avait vu brûler en 1933. Son discours fait scandale, car il compare la réunification imposée par l'Ouest à l'Anschluss, l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne en 1938. Le gouvernement refuse, dans un premier temps, de publier sa déclaration. Il se démet de son mandat de député en 1995.
Le 17 décembre 2001, le président allemand Johannes Rau, une partie de la classe politique et de nombreux intellectuels rendent hommage l'écrivain. "La littérature allemande a perdu un grand homme, la République l'un de ses citoyens les plus engagés, déclare le président, estimant que "c'était avant tout sa mauvaise tête imperturbable qui l'empêchait d'être ordinaire".
Dominique LOEILLET
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