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Woody Allen

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Woody Allen

Woody Allen / Crédits : Agence Angeli

Biographie de Woody Allen

Né(e) le : 01/12/1935

Woody Allen est considéré à juste titre et à son corps défendant, par excès de modestie, comme un maître du cinéma.

Récompensé partout, à Venise, à Cannes, aux Oscars, même s’il est contre le fait de concourir à quoi que ce soit et choisit de préférence être présenté hors compétition. Il est un auteur avec un univers qui lui est propre, extrêmement identifiable et intime. On a pu lui coller pas mal d’étiquettes, toutes très réductrices, voire carrément erronées lorsqu’on le qualifie d’intellectuel. Il fait certes un cinéma intelligent, bien conçu, raffiné, spirituel, mais dénué de ce pédantisme ou de cette dimension péjorative ou hermétique qu’on associe souvent à ce terme. Beaucoup de gens disent détester Woody Allen, sur ce seul critère, sans rien connaître de son œuvre tendre, riche, polymorphe et attachante, au large éventail, allant de la comédie à gags pure au drame psychologique le plus complexe.



Ici on va en explorer quelques facettes, rendre hommage à la richesse prolifique de son talent exceptionnel. Même s’il déçoit parfois, même s’il est de moins bons millésimes, et que d’un seul coup, par le miracle d’une rencontre ( avec une actrice : Diane Keaton, Mia Farrow, Scarlett Johansson) ou par une influence (Chaplin, Fellini et surtout Bergman), Allen revient de toutes ses forces à chaque décennie, avec toute son inventivité et sa verve, jusqu’à se renouveler totalement aussi, à un âge où ses codes devenaient des automatismes.

L’évoquer quand on l’aime, c’est aussi parler peu ou prou d’un de ces compagnons qui accompagnent votre vie, qui vous font sourire aux heures sombres et dont l’œuvre fait partie intégrante de votre univers. C’est parler d’un cinéaste qui compte peut-être plus que d’autres, parce que chaque année, on attend avec plaisir de le retrouver, comme un vieil ami. Souvent on lui pardonne d’avoir fait un moins bon film et on applaudit plus fort quand il en sort un très bon. L’un de ces artistes qui vous font tendre l’oreille quand vous entendez son nom à la télé ou à la radio, parce qu’il y a cette étrange connivence, installée de films en films, qui peu à peu l’a fait entrer dans votre vie.



Alors, dans ce survol de son œuvre forcément subjectif, tous ses films ne seront pas évoqués mais ceux qui semblent plus importants. Ceux qui montrent New-York et l’Amérique qu’on aime, avec ce petit sourire précieux qui vous reste à la fin de beaucoup de ces films et qui vous a rendu plus léger.

Au commencement, Woody, de son propre aveu, cherchait les meilleures blagues possibles, dans la tradition la plus burlesque, pour faire rire le public du mieux qu’il pouvait. Il était au départ un comédien de stand-up, fonctionnant à la punch-line (comme on le voit dans Annie Hall) . Il était aussi un grand cinéphage, amateur de Chaplin, des Marx Brothers, d’Autant en emporte le vent. Il commence par écrire les scénarios de Quoi de neuf Pussycat et Casino Royale. Assez déçu par leur mise en image, il décide de passer derrière la caméra. Son premier film est un film japonais remonté et doublé par ses soins intitulé Lily la tigresse que Woody Allen désavouera car la production avait jugé bon de modifier quelques dialogues, jugés sans doute trop osés. Pourtant ce fut un succès.



Ses premiers films sont ceux d’un comédien de talent, doué d’un sens du dialogue inné, des chutes hilarantes. C’est d’ailleurs étrange car lorsque son style s’affirme au milieu des années 70, cet humour potache s’estompe (mais ne s’efface jamais totalement) et le sourire est plus diffus, mais plus constant, à la vision de film comme Manhattan. Car dans sa (longue) maturité, Woody Allen sera davantage un créateur d’ambiances que de situations, lorsqu’il tentera de renouer avec le comique de ses débuts, dans Escrocs mais pas trop, Hollywood Ending ou Le Sortilège du Scorpion de Jade, le résultat sera assez décevant et sans saveur.



Woody Allen est plus qu’un clown, un comédien drôle, c’est un auteur comique qui à ses débuts se limitait aux gags mais s’est assez vite senti à l’étroit. La carrière de Woody Allen est avant tout celle d’un homme qui a dépassé, démenti et ridiculisé toutes les étiquettes qu’on a voulu lui coller. Il est plus qu’inclassable puisque aussi crédible dans une comédie pure comme Prends l’oseille et tire toi que dans le drame psychologique Interiors ou Match Point. Dans ses grands films il cultive le flou entre les genres (on ne peut pas qualifier Manhattan de drame mais on ne peut lui enlever la marque d’une certaine mélancolie existentielle). Woody Allen est autant l’héritier des Marx Brothers que de Bergman et n’est jamais aussi bon que lorsqu’il brouille les pistes, se renouvelant quand on ne l’attendait plus, quittant New York pour Londres, pour Match Point et Scoop, dans un estomaquant nouveau souffle pour un auteur que l’on croyait ramolli, bien installé dans son style, comme beaucoup d’auteurs vieillissants et sans beaucoup d’espoir de réanimation. Woody Allen est un phoenix donc, un serpent aux peaux multiples, déroutant et fascinant, un auteur toujours à suivre malgré une longue carrière, on n’est jamais à l’abri d’une surprise et de grands bouleversements en forme de films qui font date.

1970’s

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe (sans jamais oser le demander)


Ce film à sketchs est emblématique de la première période burlesque de Woody Allen, à savoir ceux qui sont fait pour vous faire rire le plus fort possible. La situation est prétexte à des gags, du pastiche de Shakespeare (où un bouffon pas drôle et graveleux essaie de s’attirer les faveurs de la reine), à l’attaque d’un sein géant (échappé du labo d’un savant fou) qui terrorise la population par des jets de lait terrifiant, à un médecin qui tombe amoureux d’une brebis (et commence une liaison passionnée avec le quadrupède) et surtout à l’acte sexuel vécu de l’intérieur au sens propre, avec poste de commandes au cerveau, genre centre de contrôle de la NASA (avec applaudissements à la clé quand l’acte est consommé malgré un diner chargé en victuaille et alcool et un sabotage de la conscience, ligotée par un envoyé de la culpabilité qui a failli tout faire capoter) et crise existentielle d’un spermatozoïde interprété par Woody (le déguisement vaut le détour), terrorisé à l’idée de sauter dans l’inconnu (fertiliser l’ovule). Ce dernier sketch est un véritable morceau de bravoure.



Bref ici, tout est énorme, drôle, parfois très potache et graveleux… avec l’écueil habituel des films à sketchs, forcément inégaux. Mais revoir ce film ou ces films permet de voir d’où Woody Allen vient, l’irrévérence dont il est capable, et aussi son humour qui peut être assez proche d’un Scary Movie, ce qui peut surprendre étant donné la réputation qu’il a de réalisateur « intello » (à cause des lunettes dit-il), alors qu’il peut être un « vaurien » (toujours selon lui). Le fait est que voir un docteur respectable commander un diner romantique dans une chambre d’hôtel pour consommer sa passion avec une brebis arménienne (ce qui est un adultère grave puisque la brebis est mineure), c’est assez subversif. Et drôle, dans le sens gras.



Il est d’ailleurs déconcertant, pour qui le connaît mal, de découvrir d’où Woody Allen vient et révélateur aussi sur sa manière de réfuter l’étiquette de cérébral qu’on lui appose d’une manière finalement assez réductrice. Il a certes le sens de la réplique fine et spirituelle mais il a aussi le sens du burlesque le plus débridé (son imitation de Blanche Dubois, héroïne du Tramway nommé désir, dans Woody et les robots) qui n’a aucune réticence à être de mauvais goût. Il n’a ici déjà aucune limite, ni tabou. Il est donc logique qu’il ait transcendé les étiquettes. On ne peut pas le classer, le cerner totalement. Capable d’une farce décomplexée comme celle ci et du drame passionnel de Match Point, et souvent à la croisée de plusieurs genres.

Annie Hall

La première surprise vint de ce bijou d’inventivité que fut Annie Hall. A la croisée de plusieurs genres ce film protéiforme est, à n’en pas douter, l’affirmation définitive de la patte allenienne. Un narrateur très impliqué, omniprésent, changeant à loisir le cours du film, en bouleversant la temporalité.



Par des procédés, Woody joue avec son média, le bouleverse, en repousse les limites : flashbacks sur les anciens mariages, intrusions oniriques des personnages dans des épisodes du passé qu’ils voient et commentent, bouleversement de l’espace temps, rupture de l’illusion cinématographique de différentes manière : s’adresser directement au spectateur pour le prendre à témoin (« Vous étiez là, vous avez entendu ? ») ou encore sous-titres pour littéralement lire dans les pensées des personnages (opposées à ce qu’ils disent, bien évidemment), le fantôme d’Annie Hall qui quitte son corps dans la scène où elle n’a pas envie de faire l’amour entrainant cette réflexion de son malheureux partenaire apercevant son double spectral et s’exclamant : « Tu vois, c’est ce que j’appelle être distante ».

Cette dimension ludique de la mise en scène rapproche (assez étrangement d’ailleurs) Woody Allen du Tarantino de Kill Bill, jusqu’à l’épisode du dessin animé au milieu du film classique (Alvy Singer fantasmant sur la méchante reine de Blanche Neige) et à l’utilisation du fameux « split screen » Brian de Palmesque pour les scènes de psy parallèles du couple principal ou encore dans la comparaison des deux familles celle, très bourgeoise et bien élevée de Annie et celle tapageuse de Alvy.



Jusqu’aux choses les plus anodines, comme la promenade en amoureux filmée en caméra subjective au bord de l’Hudson, ou les apartés utilisés beaucoup au théâtre qu’il adapte au cinéma (s’adresser au spectateur sans que les autres personnages puissent entendre) ou bien encore, arrêter chaque passant dans un improbable micro-trottoir pour régler ses peines de cœur ou revenir sur les bancs de l’école près de ses anciens camarades dans un exercice totalement anachronique où les gamins finissent par dire ce qu’ils sont devenus (à noter des répliques hallucinantes dans la bouche des gosses : « Nom de Dieu, Alvy, même Freud parle d’une période de latence », ou mon préféré :« J’étais accro à l’héroïne, maintenant je suis passé à la méthadone »).

A bien des égards, Annie Hall transgresse toute la grammaire cinématographique académique et s’invente un univers, celui de son auteur, dans une inventivité constante et jubilatoire. Woody Allen ose tout, mélange tout et ça marche. Ce film est probablement celui qui est le plus autobiographique (Alvy Singer est un comédien de stand up qui écrit pour les autres comme Woody à ses débuts) mais on oublie aussi qu’il est d’une audace et d’un foisonnement incroyable.

Manhattan

Sans doute le film le plus emblématique de Woody Allen, celui dont on ressent l’influence dans ce genre des comédies romantiques new yorkaises, dans Quand Harry rencontre Sally, Sex and the city et beaucoup d’autres. Peut-être est-ce dû à son traitement très classique, en noir et blanc, utilisant beaucoup de plans fixes et de plans séquences, forçant le spectateur à s’installer dans la scène (à l’inverse de la caméra survoltée de Maris et Femmes). Aussi est-ce dû au nombreux plan d’ensemble de New York, aux intermèdes musicaux de Gershwin, à cette atmosphère qui rappelle un peu Capra, un âge d’or retrouvé, renouvelé dans l’écriture, une légèreté que l’on ne soupçonnait plus au cinéma à la fin des années 70.



Après Annie Hall, le film est formellement très sobre, presque austère en comparaison. Woody Allen, à chaque film, explore une différente manière de mettre en scène. Dans Stardust Memories, on sentait l’influence de Fellini, dans Ombres et brouillard, celles du cinéma expressionniste allemand des années 30, dans Interiors (et beaucoup d’autres) celle d’Ingmar Bergman. Ces films sont d’ailleurs bien plus que soumis à des influences. Ils seraient presque des hommages ou des citations, des univers où Woody Allen se fond et mue en Zelig de la mise en scène. Dans Manhattan, on sent toujours l’influence écrasante de Bergman, mais moins « littérale » que dans des films comme Interiors ou September. Manhattan est avant tout le grand étalon de l’univers de Woody Allen, moins foisonnant que Annie Hall mais aussi représentatif.

« New York était sa ville et le serait toujours ». Malgré ses infidélités londoniennes récentes, ce réalisateur est viscéralement lié à New York. Au point que, quand on aime Woody Allen, il nous communique l’amour de sa ville, nous la voyons avec ses yeux, au point d’entendre « Rhapsody in blue » de Gershwin dans notre tête à chaque plan d’ensemble de Manhattan. Au point de s’imaginer prendre un verre chez Elaine’s, haut lieu allénien, en s’interrogeant sur l’art avant d’aller se faire un expo d’art contemporain (à laquelle on aura du mal à entraver quelque chose) ou un cinéma. Et rentrer en taxi, marcher pendant quelques blocs, peut-être aller voir le soleil se lever sur le pont de Brooklyn en se disant que cette ville est à tomber. Ça, c’est pour le mode de vie.

Les personnages ensuite, Isaac l’écrivain déboussolé, perdu au milieu de son ex devenue lesbienne (Meryl Streep) qui s’apprête à sortir un bouquin sur leur rupture, une jeune fille avec qui il passe des moment magnifiques et harmonieux (Mariel Hemingway) mais avec qui il ne se voit pas d’avenir, et une femme névrosée, snob et suffisante aux jugements sectaires, tranchés et élitistes avec qui son meilleur ami a une liaison extraconjugale (Diane Keaton). Ces « gens de Manhattan » qui entretiennent leur détresses existentielle pour se fermer à la vraie misère du monde, c’est ce que le film veut raconter. La portée sociologique est tout de même présente, ces êtres citadins qui désordonnent leurs histoires de cœur, juste pour sentir que quelque chose se passe dans leur vie et finalement passer à côté de l’essentiel et de leur bonheur. Isaac quitte par exemple la lycéenne encore innocente pour la pseudo-intello brillante, blasée, cérébrale et passablement perturbée. Il préfère les problèmes à la tranquillité.



Tous ces problèmes sérieux et bergmaniens distillés par la grâce du ton de Woody Allen, par ses répliques dont lui-seul a le secret (par exemple : « Je dois avoir un problème, je me rends compte que la plupart de mes relations n’ont pas dépassé la durée de celle d’Hitler et d’Eva Braun » ou « J’ai encore assez d’argent pour tenir un an si je vis comme Gandhi »), pour désamorcer la gravité des propos, pointer le dérisoire et rire de lui (ce que Bergman ne fait pas). C’est la grandeur de ce film et ce qui fait qu’il est si important. Il nous présente des gens qui se débattent pour trouver leur bonheur (ou le fuir), très finement et très justement, mais n’oublie jamais la légèreté, le côté dérisoire de leur situation.

Woody Allen est un pessimiste qui a su garder le sourire. C’est peut-être ce qui fait sa marque. Celle de quelqu’un qui nous rappelle que le rire est la politesse du désespoir et qui nous exhorte dans la bouche de Mariel Hemingway à la toute fin du film d’avoir un peu plus de foi dans les gens.

1980’s

Hannah et ses sœurs


Cette période est marquée par la collaboration entre Woody Allen et celle qui fut longtemps considérée comme son égérie (et qui ne s’en est pas vraiment remise) Mia Farrow. Souvent, auprès d’elle, Allen bâtit des films chorale (September, Comédie érotique d’une nuit d’été, Radio Days) où les destins s’entrecroisent. Jamais autant qu’à cette époque, son cinéma n’a ressemblé autant au théâtre, avec à chaque film la même troupe d’acteurs, ce qu’il a perdu par la suite en partie dans les années 90 où le casting changeait de films en films (mais pas l’équipe technique, un générique de Woody Allen est reconnaissable pour ça, la graphie et les collaborateurs sont les mêmes). Hannah et ses sœurs est le plus emblématique de cette époque autant au niveau de ses thèmes que de cet esprit de troupe.



Dans ce film, Allen réinvestit d’une manière plus personnelle et plus riche que dans Interiors le thème Tchekovien des « Trois sœurs ». L’une Mia Farrow, est la mère de famille modèle, au remariage apparemment heureux avec Michael Caine qui lui a des vues sur l’une de ses belles sœurs, la belle Lee. Cette dernière, compagne d’un vieux peintre misanthrope et reclus (rappelant fort Ingmar Bergman), n’est pas insensible à ses avances. La troisième sœur est une aspirante artiste, actrice puis écrivain, ne sachant trop que faire pendant la plupart du film et souffrant d’un complexe d’infériorité terrible par rapport à ses sœurs. Woody Allen campe lui, le premier mari de Mia Farrow, totalement hypocondriaque et survolté, auteur de sketches pour la télé et en pleine crise existentielle et spirituelle, se lamentant sur sa mort certaine, l’absence de Dieu, les tumeurs, la stérilité, le volume trop haut des concerts de rock…

Alors que le personnage de Woody est clairement comique (mais pas grotesque), la confrontation des sœurs et de leurs problèmes familiaux ou conjugaux est, elle, plus sérieuse (tout en demeurant légère). Encore un clin d’œil à Bergman dans le personnage du peintre pessimiste, sage et acariâtre, même si dans ce film, Allen se l’approprie franchement et le met à sa sauce (ce qui n’est pas toujours le cas, comme dans Une autre femme ou Interiors où il est d’une déférence totale). Car Michael Caine, le tiraillé entre deux sœurs, est un peu grotesque, mais très juste aussi dans sa maladresse et on est très loin de la solennité adultérine du grand maitre suédois dans Scènes de la vie conjugale. Allen pousse même l’irrévérence jusqu’à taquiner son vieux modèle avec ce peintre très misanthrope, sage, sans aucun doute, mais aussi totalement fermé aux petits plaisirs simples, aux divertissements dont la jeune femme a besoin. Quelqu’un pour qui tout est grave et sans espoir.

Il ridiculise aussi cette image avec l’hypocondriaque, obsédé par sa mort prochaine ou lointaine. Il la croit d’abord imminente s’imaginant une tumeur au cerveau, puis plus éloignée, mais tout aussi insupportable, puisqu’il mourra un jour. Cette idée l’effraie tant que ça le pousse au bord du suicide.

On sent que le réalisateur est ironique par rapport aux problèmes de ces milieux aisés qui s’en créent pour tromper l’ennui. Car au fond, le personnage de Michael Caine n’a aucune envie de quitter sa femme, pas plus que celui de Woody Allen n’a envie de mourir. Ils font ça pour combler le vide, pour se prendre au sérieux, se rendre intéressants (comme nous tous) et pour masquer leur existence vaine. A bien y réfléchir, ce film est avant tout, dans tous ses personnages, la critique des maladies imaginaires, physiques ou morales, celles que s’inventent les désœuvrés pour se compliquer la vie.



Au fond, c’est la même idée que dans Manhattan. La seule à se sortir vraiment de sa routine et à se révéler, c’est la troisième sœur pétrie de doutes sur son devenir, et qui manque tant de confiance en elle (contrairement à tous les autres). Elle finit par trouver sa sérénité et affirmer son talent en dénonçant les travers familiaux dans un premier livre prometteur craquelant le vernis de la belle petite famille modèle. Les autres se rabibochent aussi, parce qu’ils sont au fond conscients de leur supercherie et unis pour étouffer les imperfections et sauver les apparences.

Aucune rupture spectaculaire mais une évolution des choses, un jeu de chaises musicales, où des personnages qui se sont d’abord croisés se remarquent et tentent leur chance pour aspirer à leur place au soleil, loin des grandes préoccupations métaphysiques ou névrotiques, à la recherche de ce petit rien en plus et à portée de main qui leur rendrait la vie supportable.

La rose pourpre du Caire

Woody Allen rend périodiquement hommage au cinéma et à sa magie au sens propre. Dans son sketch de New York Stories, sa mère rentre dans la boite d’un magicien et y disparaît, sans réapparaitre. Et d’un coup la voilà qui envahit le ciel de New York en parlant aux passants de ses relations ratées et autres joyeusetés. Il s’amuse souvent avec le fantastique que peut lui offrir sa forme d’art, où toute situation improbable si elle est bien amenée, est acceptable. Il lui rend aussi hommage d’une manière nostalgique dans Radio Days. Il ne cesse jamais, en bon cinéphile, de se sentir reconnaissant de pouvoir s’oublier devant un film, de s’y sentir mieux (comme son personnage dans Hannah et ses sœurs). Le cinéma comme seul remède pour vous soulager de la vie imparfaite, injuste et douloureuse, l’endroit où tout devient possible.



Mia Farrow incarne donc l’un de ces personnages qui trouvent le salut devant un film, qui s’y projettent totalement, qui se laissent envahir par l’atmosphère de cette lanterne magique et ses artifices, ses ombres de vies aventureuses qui sont si loin du quotidien des spectateurs. L’un de ces personnages capables de vous réciter un dialogue par cœur ou d’avoir un film en exemple pour illustrer chaque moment de la vie. Bref, une fanatique de ciné. Et qui n’a jamais rêvé qu’Ava Gardner le remarque et sorte de l’écran pour faire connaissance et plus si affinités (non, je ne parle pas de moi !) ? Prendre la magie au sérieux, au pied de la lettre, jusqu’à se laisser envoûter par elle.

Il s’agit donc d’une femme au foyer désespérée (pour reprendre une expression en vogue) et malheureuse en mariage pendant la grande dépression qui trouve le réconfort devant les grands films d’aventures hollywoodiens. Elle va en revoir un compulsivement, « la Rose pourpre du Caire », pour échapper à sa morne existence. Un tel intérêt finit par attiser la curiosité de l’explorateur Tom Baxter, personnage clé du film, qui finit par sortir de l’écran pour tomber amoureux de sa spectatrice assidue. Seulement dans le monde réel, ça provoque une belle panique, l’argent d’un personnage de cinéma ne vaut rien, les voitures ne démarrent pas quand il s’assoit à leur volant (il faut une clé), il n’y a pas de fondu en noir quand il embrasse une fille (ce qui est déconcertant) et être un personnage de fiction en cavale irrite l’acteur qui vous a créé et qui veut vous renvoyer à votre écran d’origine pour ne pas ruiner sa carrière… Bref Tom Baxter est indésirable et inadapté et son histoire avec la si attendrissante spectatrice est vouée à l’échec.

Encore une fois, Woody Allen s’amuse de toute les possibilités que lui offre son média en le tirant en même temps vers des situations absurdes et amusantes mais aussi mélancoliques, car la vie n’est pas comme dans les films. Ce qui aurait tendance à contredire totalement Godard sur le cinéma qui serait la vérité 24 fois par seconde (alors que c’est exactement le contraire). Le cinéma c’est le bonheur d’être dupe, de prendre ses rêves pour des réalités, le temps d’une heure ou deux (ou trois quand on a de la chance) avant de retrouver la réalité pas juste, sans bon timing, ni bonne réplique, toujours bricolée et bâclée in extremis. Allen est plus du côté de Truffaut qui pense que « le cinéma c’est mieux que la vie ».

D’ailleurs quand Mia Farrow retrouve son quotidien, que Tom Baxter est retourné à son écran, l’acteur et ses producteurs à Hollywood et que tout ce fantasme cinéphilique prend fin, que cette femme redevient désespérée et dépossédée de ses illusions (au sens propre), où va t’elle trouver le salut ? Où retrouve t’elle le sourire ? Où se console t’elle ? Au cinéma. Devant Fred Astaire et Ginger Rogers chantant « Heaven, I’m in heaven ». Un peu comme l’hypocondriaque angoissé d’Hannah et ses sœurs qui retrouve le goût de vivre devant un film des Marx Brothers (La Soupe au canard) qu’il avait aimé gamin.



Et finalement c’est ce même réconfort que l’on retrouve à chaque film de Woody Allen, à l’ouverture de ce générique, avec ces vieilles chansons de jazz au générique, ce fond noir et ces lettres blanches, cet univers qui s’ouvre avec l’impression de retrouver un vieil ami à chaque fois. Vous avez laissé votre fardeau à l’entrée, quand vous avez pris votre billet à l’ouvreuse au visage familier à l’entrée du ciné. Comme l’héroïne quand elle se présente au guichet. Ce film est un grand hommage à cet oubli que seul le cinéma procure, cette trêve dans l’existence qui permet toutes les fantaisies, comme une parenthèse enchantée avant de retrouver la grisaille.

Cette histoire en est la belle métaphore. Un film sur le cinéma, aussi important à mon sens que La Nuit Américaine, puisque vu du point de vue du spectateur et de tout ce qu’il y projette, Pour une fois, ce n’est pas le point de vue un peu fermé et privilégié, des « professionnels de la profession » qui font l’illusion, mais de ceux qui l’aiment et s’y laissent prendre.

Crime et délits

Voilà un film d’une grande finesse psychologique, d’une grande justesse dans le regard sur l’existence, très désabusé et très pessimiste. Une œuvre grave et qui ne laisse pas indifférent et ne dégage pas cette sorte de légèreté qui est la marque du metteur en scène. Il inaugure ici avec maestria le thème qu’il reprendra avec moins de réussite dans Melinda et Melinda, à savoir mélanger le tragique et le comique au sein d’une même histoire.



Martin Landau y trouve un très beau rôle à la mesure de l’immense acteur qu’il est. Il incarne un ophtalmologiste reconnu, prospère et respecté, empêtré dans une relation adultère avec une femme fragile (Angelica Huston) qui menace de faire des révélations sur ses « indiscrétions » financières, pour nuire à sa réputation, et veut rencontrer sa femme, ce qui détruirait son ménage. Acculé, le notable, en proie à un grand trouble moral, fait appelle à son frère mafieux pour se débarrasser de cette femme. Il est ensuite rongé par la culpabilité et vit dans l’appréhension d’un châtiment qui, d’après son éducation religieuse et morale, ne manquera pas de s’abattre sur lui. Mais la colère de Dieu se fait attendre…

L’autre pan de l’histoire, plus léger mais tout de même assez mélancolique, c’est le personnage de Woody Allen, réalisateur de documentaires maudit (il ne les consacre qu’à des sujets ambitieux), contraint de consacrer un film à son beau frère pour l’argent. Ce dernier est un parfait cuistre, ignare et suffisant, producteur de série télé merdique, d’un seul coup invité dans les milieux les plus prestigieux (colloques dans les grandes universités) pour y faire partager les clés de son succès et donc de la sagesse supposée qui va avec. Alan Alda est monumental dans ce rôle d’égocentrique et son duo avec le personnage de Woody, l’hostilité entre eux, est très réjouissant. En faisant le documentaire sur ce fat consommé, le documentariste tombe sous le charme de la belle productrice (Mia Farrow), que le producteur abject courtise aussi et la belle n’est pas seulement spirituelle mais aussi très ambitieuse et sensible à la réussite…

Ce film est donc immoral jusqu’au bout. Personne n’a ce qu’il mérite. Il y a crime mais pas châtiment d’un côté, et de l’autre un homme sensible et intelligent qui se fait éclipser par un inculte grossier et suffisant, qui en plus a la fille spirituelle et fascinante à la fin… Bref, tout ça est sans espoir, et ça ressemble finalement beaucoup à la vie. On ressort de ce film relativement démoralisé mais aussi très lucide. C’est assez déroutant de ne pas avoir de choses qui rentrent dans l’ordre à la fin, qui répondent à une certaine logique qu’on nous a conditionnés à tolérer comme la seule acceptable : le bien qui triomphe du mal.



Woody Allen dans sa veine sérieuse, la même qu’il a repris pour Match Point (l’histoire de l’ophtalmologiste adultère en est finalement un avant goût), montre que la vie n’est ni morale, ni juste, totalement dépourvue de sens (sauf ceux qu’on veut y voir), ou de vérités immuables et que les pires péchés peuvent être oubliés si celui qui les commet est respectable. De plus, l’amour véritable n’est pas souvent partagé.

En somme, il nous confronte à l’injustice fondamentale de l’existence avec laquelle chacun s’arrange comme il peut, biaise pour conserver le bon rôle ou pour voir une logique qui la rendrait supportable. C’est assez déconcertant et inhabituel de trouver ce genre de réflexion dans un art comme le cinéma, dominé par l’illusion et la volonté d’être diverti.

Il appuie là où ça fait mal. D’où le sentiment déconcertant et assez grave que l’on ressent à la fin de ce film. On a le sentiment d’avoir vu un très bon film et qui nous laisse sans réponse, sans espoir de salut ou de justice. Exactement comme pour Match Point comme on le verra dans la seconde partie de ce dossier.

Les deux décennies évoquées ici sont celles d’un style qui évolue, ou qui se cherche. Woody Allen cherche, se répète, expérimente, jusqu’à se réinventer. La période est intéressante car elle est inégale. Le réalisateur arrive au bout de ce style qu’il s’est inventé dans les années 70, qu’il a affirmé dans les années 80. Il doute d’ailleurs et met en scène ce doute (dans Harry dans tous ses états), peu à l’aise avec les étiquettes qu’on lui appose, lui qui les rejette et les transcende toutes. Avec Match Point, c’est pourtant bien un auteur revigoré qui nous est révélé, tendance qui semble se confirmer avec Scoop.



1990’s

Maudite Aphrodite


Woody Allen aime jouer avec les styles. Il le fait régulièrement. Dans Guerre et Amour, il s’inspire et pastiche les grands romans russes (Tolstoï et Dostoïevski). Dans Comédie érotique d’une nuit d’été, il signe un film de groupe très pastoral et shakespearien (version légère) sur fond de Mendelssohn. Tout le monde dit I love you rend hommage à la comédie musicale, Ombres et brouillard fait référence à l’expressionisme allemand (M le maudit de Fritz Lang). Stardust memories est très fellinien… mais Woody, même sous influence, parvient à garder son empreinte. Ici, il signe l’un des films les plus originaux qu’il lui ait été donné de faire, toujours avec cette même volonté de transgresser les genres en jouant avec les codes.

Il utilise en intermède et pour commenter les moments clés de son film, un chœur antique, tout ce qu’il y a de plus classique, aux personnages costumés comme pour une tragédie grecque et déclamant tous à l’unisson. Le chœur commente l’histoire légère et totalement en décalage avec sa solennité, celle de Lenny Weinrib, à la recherche de la mère biologique de son fils adoptif très intelligent. Elle s’avère être une charmante idiote (campée par l’excellente Mira Sorvino) doublée d’une actrice porno et prostituée à ses heures, ce à quoi Lenny était loin de s’attendre. Il s’attendait à ce que son fils surdoué ait une noble ascendance et tombe de haut, pourtant la jeune femme vulgaire le fascine (alors que son mariage bat de l’aile).



Le chœur remplit son rôle classique, il n’agit pas mais commente, laisse des messages sur le répondeur de Zeus, apparaît pour verbaliser le conflit intérieur du héros à la conscience torturée. A un moment dans le film, au second plan, le chœur se met à entonner un thème romantique pour aider deux tourtereaux à se rapprocher et au générique de fin, tous les membres du chœur se exécutent un numéro de danse déchaîné (comme dans une comédie musicale) chantant une chanson légère et guillerette. Il est donc à la fois totalement détourné et remplit très exactement son rôle de ponctuation du récit.

Le réalisateur peaufine ici le type d’antihéros qui a toujours été le sien, récurent pendant toute la décennie pour le meilleur (Harry dans tous ses états) ou pour le moins bon (Hollywood Ending ou Le Sortilège du scorpion de Jade, oui je compte large pour la décennie). Son personnage est faible, craintif, maladroit, lâche, acerbe, vulnérable et attachant. Ce personnage fétiche reprend ici tous ses droits. Tombant sous le charme de la fille stupide (et à la voix criarde) mais attendrissante et la sauvant finalement de sa condition par un « deus ex machina » dans les règles de l’art.



Personnellement, c’est avec ce film très léger et drôle car très anachronique (un procédé antique et solennel pour une situation moderne et presque triviale), que j’ai découvert Woody Allen et son audace formelle et inventive, son sens du dialogue percutant et de la situation décalée. Plusieurs fois Lenny apparaît dans le théâtre antique où le chœur est censé être isolé, brisant l’illusion comique et la cohérence comme il le faisait déjà dans Annie Hall. Ce qui est toujours très inhabituel et surprenant.

On ressent à l’issue de ce film comme une reconnaissance d’avoir passé juste ce moment de légèreté là. On est émus, parce que comme le chante le chœur au générique de fin « when you’re smiling, the whole world smiles with you » (quand tu souris, le monde entier sourit avec toi), et c’est réellement ce qu’on éprouve. Comme quoi la catharsis de ce vieil Aristote, (la purgation de toutes nos passions que le théâtre antique est censé provoquer), fonctionne toujours, quel que soit le contexte. Et ça fait du bien.



Woody Allen la provoque par le biais, vraiment pas évident de la comédie. Il nous fait nous sentir mieux. Par ce jeu avec les codes, cette confusion des genres et des temporalités, il maintient son spectateur en alerte et ne le lâche jamais, pour qu’il perde un peu de ses soucis dans son cinéma. Et ça fonctionne aussi bien maintenant que dans l’antiquité (où y avait pas encore de cinéma pour ceux qui suivent pas, mais un beau théâtre bien codifié). Finalement, l’air de rien, Woody Allen et ce film s’inscrivent clairement dans cette tradition antique.

Tout le monde dit I love you

Ah… Ce film. Prenez New York en toutes saisons, Venise, Paris, que des endroits romantiques. Ajoutez-y un casting de premier ordre (Julia Roberts, Edward Norton, Nathalie Portman, Drew Barrymore, Tim Roth, Goldie Hawn et Alan Alda), des numéros de danse et de chant distillés avec goût tout au long de l’histoire, pas en forme d’intermède (comme c’est souvent le cas dans les comédies musicales où on attend que la chanson finisse pour que l’histoire continue) et vous obtenez ce film drôle et gracieux, élégant, léger, qui rappelle l’âge d’or d’Hollywood (Capra, Lubitsch), avec les dialogues géniaux de Woody Allen en prime. Si vous avez un peu de cœur et de bon gout, c’est un petit miracle, ce film.



L’action se passe donc à New York, dans une famille recomposée : le couple marié et heureux (Goldie Hawn, Alan Alda), avec trois filles et un frère, étrangement républicain conservateur dans une famille démocrate (mais on sera soulagés de savoir que c’était dû à une tumeur au cerveau). L’une des filles, intelligente et pétillante issue d’un premier mariage entre Woody Allen et Goldie Hawn, sert de narratrice au récit.

Le personnage de Woody Allen collectionne les liaisons désastreuses et retombe toujours sur son ex femme pour pleurer sur son épaule, ainsi que sur celle de son mari avec qui il est ami. Sa fille, vive et spirituelle, lui arrange un coup avec une belle névrosée (Julia Roberts) que la mère psy d’une de ses amies traite et dont elle connaît toutes les perversions (grâce à un trou dans le mur qui lui a permis d’écouter les confidences de la belle). Drew Barrymore campe la sœur plus âgée et romantique, pas passionnément amoureuse de son futur époux, Edward Norton, très falot et gentil garçon conventionnel, ce qui la pousse un moment dans les bras d’un sociopathe fraichement libéré de prison (Excellent Tim Roth).

Le charme de ce film tient d’abord à son rythme qui mêle les histoires et fait se croiser les personnages dans des lieux différents et symboliques. Cela lui donne un rythme allègre et trépidant, qui convient bien à la légèreté des numéros musicaux. Un film poétique aussi et émouvant (la dernière scène de danse entre Woody Allen et Goldie Hawn sur les quais de la Seine). Une atmosphère un peu désuète et nostalgique aussi (les lieux « carte postale »), relevée par le même mauvais esprit qui caractérise Woody Allen et l’empêche de sombrer dans la naïveté inhérente au genre.



Parce qu’il y a toujours cette impossibilité d’accéder au bonheur, qui, même si elle est traitée dans la légèreté et l’allégresse est toujours là. C’est peut-être pour ça que l’univers de Woody Allen entraine un sourire différent, une ambiance. Parce qu’au fond, il met en scène, que ça soit dans ce film ou dans les autres cette souffrance intrinsèque qui est la nôtre, et même si, souvent, il nous en fait sourire, elle nous touche au cœur.

C’est un rire émouvant qui est le sien, un rire auquel on s’identifie si fort que parfois ça nous donne des frissons d’émotion. Même si ce film est rythmé et musical, il parle très souvent de gens qui ont raté des relations, qui sont morts sans avoir profité de la vie (la très belle scène de l’enterrement du grand père et la chanson « enjoy yourself, it’s later than you think »). Ce qui renoue avec un thème allenien presque constant, celui de « l’inconvénient d’être né », pour citer un beau titre de Cioran.

Harry dans tous ses états

Woody Allen avec Maris et Femmes (son dernier film avec Mia Farrow, avant le scandale retentissant de leur séparation) avait expérimenté un nouveau procédé de mise en scène. Une caméra très nerveuse et très mouvante, des plans hachés, un montage très énergique, pour traduire la confusion et l’hystérie ambiante avec la volonté avouée de ne pas vouloir faire un film « joli ». Il voulait être irrespectueux de tous les codes qui entravent la liberté de certains metteurs en scène qui appliquent à la lettre une grammaire cinématographique restrictive et perdent en spontanéité.



Harry dans tous ses états est une traduction assez dommageable de « deconstructing Harry » que l’on pourrait traduire plus littéralement, par Harry déconstruit, ce qui permettrait de rendre justice au travail du réalisateur sur ce film et de comprendre sa démarche d’émancipation des codes du « bien filmé », dans laquelle cette œuvre s’inscrit. Il veut vraiment pénétrer l’univers de son personnage au bord de la crise de nerfs, Harry Block, écrivain en crise et en panne d’inspiration, en proie à tous ses démons. La temporalité est explosée, le montage presque confus, pour rendre l’état du personnage qui ne sait plus où il en est, bourré de pilules en permanence et éprouvant la peur de la page blanche. Il doit aussi faire face à ses anciennes maitresses qui viennent lui reprocher de s’être servi d’elles pour écrire ses bouquins (le cauchemar de tout écrivain !), il se souvient de ses histoires anciennes, toutes désastreuses, avec ces ex femmes, ses amis, son fils, jusqu’au marasme de la cérémonie honorifique que son université organise pour lui. Bref Harry est au trente sixième dessous et rate tout ce qu’il entreprend.

La seule chose stable dans sa vie, ce qu’il n’a pas raté et qui n’est pas chaotique, c’est l’écriture. Je ne sais plus qui a dit que la vie était le brouillon de l’écriture : on pouvait prendre tout ce qui a foiré et l’arranger pour que ça finisse par bien tomber. Ce film est en tous cas une belle réflexion sur la création. Sur l’homme foireux qui peut engendrer d’une belle œuvre, contredisant au passage, le cliché romantique de la vie indissociable de l’œuvre. Après tout, l’homme le plus pourri peut engendrer d’un chef d’œuvre, voire de plusieurs (regardez Céline, Otto Preminger ou Richard Wagner). Dans ce film, un homme immature, irresponsable, cynique et totalement déséquilibré accouche d’une œuvre légère, inventive et bien finie.



D’ailleurs, les seuls moments stables du films sont ces sortes de sketches en forme de flash backs ou l’écrivain se souvient de telle ou telle nouvelle (Robin Williams l’acteur flou, Demi Moore la psy qui se laisse atteindre beaucoup trop profondément par les troubles de ses patients, le vieil homme respectable qui a tué et mangé sa première femme, le vendeur de chaussures obsédé sexuel qui s’offre une nuit de luxure en usurpant l’identité de son meilleur ami, Harry Block aux enfers…). A bien des égards, il s’agit là d’un film à sketches mais qui évite tous les écueils du genre parce que ces sketches très drôles sont liés par l’histoire très forte de Harry Block, le bien nommé, hanté par les histoires du temps où il n’était pas bloqué, aux grandes heures de sa veine créatrice.

Woody Allen renoue avec les procédés oniriques qu’il affectionne, brisant l’obligation de naturel et de réalisme à laquelle on réduit souvent le cinéma. Ainsi les personnages fictifs parlent à l’écrivain qui les a créés et le rencontrent dans de beaux moments de poésie surréaliste. Ils tentent de le remettre d’aplomb, lui font la morale (ce qui confirme qu’ils sont son unique équilibre). Il peut aussi par exemple –fantasme suprême- aller voir ce que les gens disent de lui quand il n’est pas là. Son écriture est d’ailleurs le seul espace où il s’autorise à être libre, honnête, à distance et critique (l’épisode d’anthologie avec Billy Cristal dans le rôle du diable).



Une autre « loi » du film, c’est que lorsque le personnage pense à un épisode du passé, on y est projetés, cet épisode est clairement montré. Procédés transgressifs déjà présents dans toute l’œuvre de Woody Allen (en particulier dans Annie Hall et Zelig où le personnage principal très fantaisiste est projeté dans des situations bien réelles), fasciné par la magie, et toujours enclin à exploiter son invraisemblance et l’atmosphère onirique qu’elle procure (souvenez vous de la dernière scène d’Ombres et Brouillard où le personnage trouve refuge auprès d’un illusionniste, pour se réfugier de l’autre côté d’un miroir et échapper au tueur qui le poursuivait).

Ici c’est dans son imaginaire que Harry finit par trouver le réconfort, comme il l’a toujours fait, malgré les crises et le chaos du monde réel. Et c’est le cas de tous ceux qui créent, qu’ils soient bons ou mauvais, reconnus ou obscurs, c’est l’écriture, qui, de bien des façons leur a sauvé la vie comme la voix de Woody le dit si joliment à la toute fin du film.



Il s’agit là du dernier grand cru de Woody Allen pour cette décennie. Il y a bien sûr eu de bonnes années, comme Accords et désaccords avec Sean Penn (qui rappelait très directement La Strada de Fellini). Mais pour l’essentiel, le metteur en scène était fatigué, recyclant des thèmes qu’on avait déjà vus dans son œuvre. Celebrity ressemble à Manhattan en moins bien et plus survolté, avec un Kenneth Brannagh imitant Woody jusqu’à en être agaçant. Escrocs mais pas trop est certes amusant mais anecdotique (et ressemblant très fort à Prends l’oseille et tire toi). Il a fait aussi des films qui ressemblent à des blagues étirées jusqu’à la trame (Le Sortilège du Scorpion de Jade, Hollywood Ending), ou qui confinaient au radotage (Anything Else et Melinda et Melinda). On le croyait usé et perdu, on se résignait à le voir diminué, comme l’un de ces réalisateurs séniles qui répètent la même formule qui a fait leur succès, qui sont devenus l’ombre d’eux-mêmes.
Et Scarlett Johansson fut…

2000’s

Match Point


C’est le film du renouveau, celui qu’on attendait pas. Il y a dans ce film quelque chose des grands romans classiques (Crime et châtiment de Dostoievski y est très directement cité).



Le héros est un ambitieux, un ambitieux, un Rastignac (et un imposteur), qui fera tout pour arriver dans la haute société londonnienne. Il arbore une intégrité et une distinction qui font illusion. Il est prof de tennis et se lit d’amitié avec Tom Hewlett dont il va épouser la sœur Chloé. Le père de sa femme fera jouer ses relations pour trouver une bonne place à ce gendre idéal. Seulement, dans ce beau plan de réussite, notre jeune loup rencontre une jeune actrice, Nola (qui galère), sensuelle et sans avenir qui bouleversent ses plans. Il entame une liaison passionnée avec elle. Jusqu’à mettre en danger sa vie rêvée et son mariage de conte de fée et sa situation de « self made man ». Il cherche un moyen de préserver sa vie et pour se débarrasser de sa maitresse devenue indésirable. Prêt à tout et voyant la jeune fille enceinte et déterminée à ne pas s’avouer vaincue, il en vient à la dernière extrémité : l’assassiner.

Le sujet est assez proche de Crimes et Délits. Sauf que le personnage de Jonathan Rhys-Meyers est plus un arriviste qu’un notable, ce qui rend son geste encore plus inéluctable. D’autre part, il n’est pas en proie au doute comme Martin Landau. Il est d’une froideur plutôt effrayante et d’une décision assez inébranlable alors que le personnage de Landau devenait criminel presque à son corps défendant et il tue par procuration. Ce héros là est perpétuellement calculateur et surtout, il n’est pas le jouet de la fatalité mais il agit, il est celui qui presse la détente. Et l’acteur dégage ce côté discrètement trouble, manipulateur et malsain. Il ne traverse aucune crise spirituelle. La fin justifie les moyens. De plus, il obtient toujours ce qu’il veut et ne se laissera pas entraver. La morale ne commence à le torturer que lorsque les flics le soupçonnent du meurtre. En dehors de ça, il est glacé et glaçant, totalement faux et retors, mais pas à la manière du « méchant classique », plutôt à celle d’un brillant escroc qui sait mentir, aller contre lui-même, et duper tout le monde. La seule fois où il cède à une pulsion profonde qui le rend humain c’est quand il tombe amoureux de la belle Nola. Il ne peut y résister donc il se laisse aller au chaos. Jusqu’à ce que la maitresse torride redevienne femme inquiète et qu’elle n’attise plus sa passion. Là, il reprend le contrôle de lui-même et redevient celui qu’il s’est inventé, l’imposteur froid et insoupçonnable. Il fait un peu songer d’ailleurs à Patrick Bateman, le psychopathe golden Boy du roman American Psycho de Bret Easton Ellis. Il ne se fera jamais prendre parce qu’il renvoie avant tout la seule chose qui est l’absolution ultime : la réussite et le succès. Si vous avez cela, vous ne pouvez être un criminel. C’est simplement incompatible (la même idée que dans Crimes et délits).



Les acteurs sont tous sobres et excellents et Scarlett Johansson crève l’écran. Car Woody Allen a créé là un personnage très sensuel et beaucoup moins déconnectée que tous les autres. Le rôle de la maitresse était montré sous un jour assez ingrat dans Crimes et Délits, le personnage d’Anjelica Huston harcelait littéralement Martin Landau. Ici, comme on ne peut s’identifier au héros ni entrer en totale empathie avec lui (car il est fourbe et traitre, le bougre), la maitresse qui le dévie de son chemin tout tracé et éveille l’humain qui est en lui (assoiffé de sensualité, mais qui ne le serait pas en face de la belle tentatrice ?), est le seul personnage attachant du film. Sa femme Chloé est victime de sa supercherie (excellente et touchante Emily Mortimer), et son beau-frère est dupe de son jeu. Seule Nola finit par le voir tel qu’il est : une fraude. Et même si au bout du compte, elle se transforme en femme bafouée (et donc en harpie), on ne perd jamais ses raisons de vues. Parce que cette fois, on comprend l’évolution de la relation entre les deux amants, de la tension sexuelle qui les a réunis à l’ambition sociale qui les sépare. Bref, l’histoire d’une liaison assez classique, excepté la fin.

Et c’est ce qui choque dans ce film : sa sobriété et son classicisme. Ça ne ressemble en rien à un film de Woody Allen. Il a déjà bouleversé son style par le passé, mais souvent sous influence, celle de Bergman étant la plus notable. Ici, il se réinvente littéralement. Beaucoup de ses fidèles furent déconcertés par ce film parce que tout y était nouveau, sobre, minimaliste et original. A aucun moment on ne peut jouer au jeu des influences. On est là en face d’un nouveau Woody Allen.



Changeant de pays, il a changé d’écriture et de mise en scène. On a beau chercher nos repères, nos habitudes, en dehors du générique, on est ailleurs. Des dialogues très calmes, feutrés, collant au milieu grand bourgeois qui fascine le héros. La mise en scène est d’un raffinement extrême et ne se ressent pas, ce qui est assez rare. Tout est vu d’un point de vue très profond et psychologiquement fouillé, plein de silences chargés, de non-dits (à l’opéra, sous la pluie, lors d’un diner). Le réalisateur filme le suggéré, ce qui est sous-entendu sans jamais l’appuyer. La scène du crime est tout bonnement l’une des plus intenses de ces dernières années, une longue séquence ample et sans coupes frénétiques filmée au rythme lancinant d’un air d’opéra.

Ce film est d’une maîtrise, d’une perfection formelle que l’on n’avait pas vue depuis Kubrick. Déroutant parce qu’il semble venir de nulle part, il ne semble pas être de son auteur, ainsi que de nombreux aficionados le remarquèrent. Pourtant la scène des mortes qui reviennent hanter le héros, même si elle est classique, s’intègre assez bien à son univers, quant au milieu, c’est finalement celui qu’il a déjà évoqué dans beaucoup d’autres films.



C’est simplement le film d’un réalisateur en pleine maturité qui n’a plus rien à prouver et qui continue d’explorer toutes les possibilités que le cinéma a à lui offrir. Là où la surprise vient c’est qu’on ne l’attendait pas, ce grand bouleversement, dans la routine (voire le train de sénateur où le réalisateur s’était installé ces dernières années.

Une sorte de morale se dégage de ce panorama non exhaustif de la filmographie de Woody Allen, une unité de message malgré les changements de style.
De la comédie au drame, le sentiment dominant qu’on en retire et qui est propre à Woody Allen c’est que quitte à être là et à souffrir, autant prendre le partie d’en rire ou d’en profiter sans scrupules.



Car jusqu’à preuve du contraire, cette existence, c’est tout ce qu’on n’aura jamais. Peut-être est-ce pour ça que tant de gens admirent ses films ou les trouvent émouvants en même temps que revigorants. Le comique classique aurait tendance à vous faire oublier le désespoir, la noirceur, la maladie ou la mort. Lui vous y confronte d’une manière à chaque fois différente, souvent pleine de dérision et d’irrespect qui vous fera rire, mais il s’agit de ça. C’est plus profond qu’une histoire drôle car ça touche à quelque chose qui nous inquiète tous.
Comment trouver l’amour, le réconfort, la consécration ? Comment ne pas être malade ? Comment ne pas avoir peur de la mort ou de l’injustice aveugle ? Dans un haussement d’épaule cynique, sarcastique, drôle et pessimiste ou grave et désabusé, dans un numéro de danse, dans une chanson. Ces choses qui font que la vie en vaut la peine.



Il y a cette belle scène dans Manhattan où l’auteur énumère toutes les raisons qui vous sauvent la vie (Louis Amstrong, Bergman, Brando, Flaubert…). Le cinéma de Woody Allen, c’est une raison de vivre, de s’accrocher. Parce qu’au fil des scènes, vous souriez, vous vous laissez embarquer par les numéros chantés et à la fin, vous vous dites que même si tout est toujours foireux, rien n’est jamais perdu. Tout le monde dit I love you, malgré tout, et se réserve une parcelle d’espoir. C’est pour ça que chaque année, on attend le dernier film de Woody Allen, pour renouer avec cet espoir là.

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