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L'ivresse du pouvoir

Edité par
le 03 mars 2006 à 10h19
Temps de lecture
5min
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PartenariatsLCI présente ISABELLE HUPPERT, FRANÇOIS BERLÉAND, PATRICK BRUEL, dans L'IVRESSE DU POUVOIR, Un film de CLAUDE CHABROL

 Un film de CLAUDE CHABROL

Scénario, adaptation et dialogue

ODILE BARSKI et CLAUDE CHABROL

Sortie: Le 22 FÉVRIER 2006

Durée : 1h50

www.pan-europeenne.com 

www.livressedupouvoir.com 



PRESENTATION

Jeanne Charmant Killman, juge d'instruction, est chargée de démêler et d'instruire une complexe affaire de concussion et détournements de fonds mettant en cause le président d'un important groupe industriel. Au fur et à mesure de ses investigations et de ses interrogatoires, elle comprend que son pouvoir s'accroît : plus elle pénètre de secrets, plus ses moyens de pression augmentent.

Mais dans le même temps, et pour les mêmes raisons, sa vie privée se fragilise.

Et bientôt vont se poser à elle deux questions fondamentales : jusqu'où peut-elle augmenter ce pouvoir sans qu'elle ne se heurte à un pouvoir plus grand que le sien ?

Jusqu'où la nature humaine peut-elle résister à l'ivresse de ce pouvoir ?

Peut-être en sortira-t-elle brisée ?



Entretien avec CLAUDE CHABROL

"Je continue à croire aux rapports de classe et à souhaiter que les plus exploités puissent presser le nez de ceux qui les exploitent pour voir s'il en sort du lait ou du sang."

Vous ouvrez le film avec cet avertissement : "toute ressemblance avec des personnages connus serait, comme on dit, fortuite..." C'est un joli pied de nez à la réalité dont s'inspire le film...

Je l'ai fait surtout pour indiquer au spectateur qu'il faut se laisser porter par des ressemblances éventuelles, mais pas les rechercher. On s'est d'ailleurs arrangé pour ne nommer aucune personne réellement existante : il s'agit donc d'un univers entièrement fictif ! Pour autant, sans qu'il y ait de personnes bien définies par la réalité dans l'histoire, le film laisse entendre qu'il existe quand même, parmi ceux qui ont le pouvoir, certains qu'on pourrait qualifier de racailles et qu'on pourrait nettoyer au Kärcher...

Quand j'ai décidé de faire ce film, j'ai commencé par dresser une liste des pièges à éviter, et notamment celui de l'identification immédiate et celui de l'imaginaire absolu. Car, de toute évidence, si le film n'avait aucun rapport avec la réalité, il n'aurait guère d'intérêt... En fin de compte, ce qui m'intéressait était de prouver la vraisemblance des événements qu'on relate par une réalité proche.

Il y a très peu de films en France sur les scandales politico-financiers.

Il y a eu dans les années 70 des œuvres de dénonciation, comme les films d'Yves Boisset par exemple. Mais je n'ai pas cherché, quant à moi, à dénoncer des événements connus de tous, mais plutôt à montrer quelles peuvent être les répercussions sur l'esprit humain d'un pouvoir, quel qu'il soit, et jusqu'où il peut entraîner les individus.

Quel type de recherches avez-vous menées ?

J'ai consulté les coupures de presse et les ouvrages publiés à l'époque de l'affaire. Mais comme je me suis retrouvé plusieurs fois face à des articles présentant des versions contradictoires, je prenais celle qui m'arrangeait le plus pour les besoins du scénario. C'est ce qui correspond, à mon sens, au travail de tout bon historien - et c'est d'ailleurs pour cela qu'il n'y a jamais de certitude en histoire.

On sent un plaisir de certaines formules qui échappent pourtant à l'écueil des mots d'auteur.

J'ai effectivement essayé d'éviter les mots d'auteur, sans pour autant éviter les mots de politiciens. Il y a notamment une phrase dont je suis assez fier, lorsque le sénateur Descarts déclare avec gourmandise "Les Nègres sont furibards !"

C'est typiquement une phrase d'homme politique.

Vous passez d'un enjeu collectif à un enjeu intimiste, et inversement, avec une fluidité déconcertante.

C'était capital pour moi. J'avoue que j'ai de plus en plus envie de fluidité, d'autant que je n'en trouve presque plus au cinéma. Il y a actuellement un parti-pris de staccato qui me gêne beaucoup car les metteurs en scène ont tendance à confondre cela avec le rythme. Il faut dire aussi que j'ai été aidé par la structure même du scénario qui nous faisait changer de lieux fréquemment : on passe du général - dans les bureaux du Palais de Justice - à l'intime - dans les appartements. Cette opposition en devient quasi schizophrénique : il y a, d'un côté, la vie intime et, de l'autre, l'expression du pouvoir que traduisent les face-à-face de part et d'autre du bureau de la juge. C'est pour cette raison que, dans la sphère privée, les personnages se retrouvent côte à côte, tandis que j'ai réservé les champs/contrechamps, qui reflètent les antagonismes, aux scènes de bureau.

L'Ivresse du Pouvoir est une œuvre davantage comportementaliste que psychologique.

Absolument, même si le film peut donner l'impression contraire. Je crois que cela vient du fait que j'ai été plus nourri de littérature comportementaliste que d'analyses psychologiques : c'est le cas notamment de la littérature anglo-saxonne, mais aussi de Proust dont je me suis aperçu qu'il n'était guère plus psychologique ...

On a le sentiment que vous évitez tout jugement moral lié à l'affaire, mais que c'est plutôt dans les rapports de classe que vous êtes le plus sévère ...

C'est le principe du "petit chef" : tout être est le petit chef de quelqu'un ! Ce qui m'intéressait dans la position du juge d'instruction, c'est que - en théorie - il a tout pouvoir, alors qu'en réalité il n'a que le pouvoir qu'on lui donne. Et cette réalité est vraie à tous les échelons : l'ensemble des personnages sont ivres de pouvoir, même si cela ne se voit pas d'emblée. Dès qu'on contrecarre un peu leur pouvoir, ils restent pantelants sans savoir quoi faire. Par exemple, lorsque Jeanne déclare au président du tribunal "Achetez-vous une paire de couilles !", il est totalement abasourdi parce que cela ne fait pas partie de la règle du jeu.

La construction fait songer à une structure théâtrale : les auditions constituant la scène où se déroule l'action, et les tractations entre politiques et affairistes le chœur commentant cette action...

L'idée du commentaire de l'action me travaille depuis longtemps. J'avais déjà fait une tentative dans Les Innocents aux Mains Sales (1975) : on voyait deux flics qui suivaient les événements, mais qui se retrouvaient toujours avec un métro de retard... Ils en arrivaient à des conclusions à partir de ce qui venait de se passer, sans jamais prévoir ce qui allait se passer ! C'est un peu la même chose dans L'Ivresse du Pouvoir : il y a un décalage constant entre ce que fomentent les politiciens et l'action dans laquelle Jeanne est engagée. J'adore ça !

Si au départ notre sympathie va davantage vers la juge, Jeanne nous semble progressivement une sorte de Robespierre en jupons, tandis qu'on éprouve de la compassion pour Humeau ...

Bien entendu, le titre du film s'applique également à Jeanne : elle poursuit un idéal de justice, mais le pouvoir qu'elle incarne la grise. Ne dit-elle pas avec jubilation que le juge d'instruction est le personnage le plus puissant de France ? A l'inverse, je voulais que Humeau soit assez pathétique, surtout lorsqu'on le découvre cloué à son fauteuil à l'hôpital...Pour moi, l'idéal était qu'à la fin du film, les deux personnages aient pitié l'un de l'autre. C'est à ce moment-là qu'elle comprend l'inanité de toute l'affaire, tandis que lui l'a compris par la force des choses, en prenant des coups de bâton sur la tête. Elle prend conscience du fait que le pouvoir est à coulisses et qu'il en reste toujours assez au-dessus du personnage le plus puissant qui soit...

C'est la septième fois que vous dirigez Isabelle Huppert.

Franchement, j'aurais eu beaucoup de mal à faire le film sans elle. Je ne vois pas qui d'autre aurait pu incarner cette sorte de fragilité forte qui la caractérise. J'aime bien son côté "petite femme qui se bagarre" qui a la faculté de me toucher profondément. En outre, je savais qu'à aucun moment Isabelle n'essaierait de plaider sa cause par rapport au spectateur, mais qu'elle se justifierait perpétuellement vis-à-vis d'elle-même : elle s'accepte en assumant son personnage sans jamais tricher par rapport au spectateur - et c'est ce qui est si difficile à obtenir chez les acteurs.


Ses lunettes sont mauves, et ses gants comme son sac à main sont rouges ...

Isabelle voulait même qu'on appelle le film Les Gants Rouges. Ce titre avait le mérite d'évoquer le fait qu'à partir du moment où on exerce un pouvoir à l'encontre d'êtres humains, les mains rougissent...

Philippe (Robin Renucci) est un personnage complexe. On pourrait dire que Jeanne fouille la fange, tandis que lui la soigne...

Bien entendu ! Il est terriblement conscient que, certes, ce n'est pas mal de remuer la vase, mais que cela ne suffit pas... C'est un personnage totalement désespéré tout au long du film : il ne parvient pas à se raccrocher à sa femme parce qu'elle détient un pouvoir, alors que lui ne peut consentir que des efforts. En outre, il s'est mésallié en épousant Jeanne puisqu'il s'est marié avec "la fille de la concierge", alors qu'il est issu d'un milieu bourgeois.


Félix (Thomas Chabrol) incarne une sorte de conscience et d'amant hypothétique pour Jeanne...

Comme son nom l'indique, Félix est un être heureux - heureux par l'insouciance, et le refus de l'ambition - au milieu de gens qui ne le sont pas : c'est un personnage qui ressemble un peu à Thomas. Et c'est cette dimension qui attire Jeanne, alors que lui n'éprouve que de l'affection pour elle et qu'il voudrait sincèrement lui venir en aide. J'aime beaucoup ce type de relations ambiguës qui ne sont pas sexuelles, tout en conservant une part de mystère.


Contre toute attente, Jeanne et Erika (Maryline Canto) s'entendent à merveille...

C'est parce qu'elles ont la même taille ! Sérieusement, je suis convaincu que si l'une avait été plus grande que l'autre, cela aurait créé un rapport de domination.


La relation Jeanne / Sibaud (PatrickBruel) est intrigante, faite de séduction, mais aussi de trahison...

Dans sa prétention incroyable, Sibaud se dit qu'il va s'en faire une alliée à moindre frais, et qu'il va l'utiliser pour provoquer la chute de Humeau : Patrick Bruel joue la satisfaction du mâle repu d'une manière formidable. Jeanne est sensible à la cour qu'il lui fait, et se sent donc trahie par lui, comme si son amant la quittait... D'où son attitude assez vacharde pendant la perquisition.


Comment avez-vous choisi François Berléand et Jean-François Balmer ?

Je trouvais d'abord qu'ils avaient plusieurs points communs : ils n'ont pas d'ego surdimensionné et n'hésitent pas à en faire voir à leur propre image.

Ensuite, j'avais déjà dirigé Balmer, dans Madame Bovary et Rien ne va plus, mais jamais Berléand ! Et je me suis aperçu qu'il avait travaillé avec tout le monde, sauf avec moi ! En outre, j'aime bien faire appel à des acteurs d'horizons différents et me rendre compte après coup qu'ils se connaissent : c'est le cas de Berléand qui connaît Isabelle Huppert depuis ses tout débuts. En revanche, je veille toujours à ne pas me retrouver avec des acteurs qui ne peuvent pas se supporter car c'est désastreux pour le film... C'est pour cette raison que, sans rien connaître des rapports entre Berléand et Balmer, j'ai évité de les faire tourner ensemble, pour m'apercevoir par la suite qu'ils étaient copains comme cochons !


Comment avez-vous résolu de filmer les auditions, qui ne sont pas des scènes particulièrement cinématographiques ?

Il était impossible de filmer d'authentiques face-à-face parce qu'il y avait presque toujours un autre personnage - le greffier - dans le champ. Il ne s'agissait donc pas d'une confrontation pure...

Quand la caméra est sur Isabelle, la présence du greffier est invisible, alors que lorsqu'on cadre l'interrogé, le greffier est tantôt dans le champ, tantôt hors champ : j'ai décidé de le réintroduire dans le champ au moment où la personne interrogée s'imagine qu'il est là et refuse par conséquent le principe du face-à-face. Bien entendu, la juge voudrait faire oublier la présence du greffier, mais c'est impossible...


Quelle lumière souhaitiez-vous pour le film ?

Avec Eduardo Serra, le chef-opérateur, nous voulions que le spectateur sente si nous étions le matin ou le soir. Nous souhaitions également éviter à tout prix toute dominante.

Nous avons donc privilégié une lumière naturelle.


Avez-vous tourné en décors naturels ?

Oui, et je dois dire que je préfère, car les acteurs ne jouent pas de la même manière en studio et en décors naturels. Et quand on veut rester proche de la réalité, il vaut mieux être en décors naturels... Nous avons fait plusieurs repérages au Palais de Justice pour capter des détails qui ont leur importance, comme le fait que le juge d'instruction - ce personnage si puissant - ne passe pas par l'escalier principal, mais par un escalier latéral, ou encore que le bureau du juge n'est pas très reluisant. J'ai également revu Délits Flagrants (1994) de Depardon pour éviter de commettre trop d'erreurs, et j'ai fait valider le film par la doyenne des juges d'instruction qui nous a donné sa caution.


ENTRETIEN avec ODILE BARSKI (scénariste)

Comment abordez-vous le travail d'écriture ?

J'épluche une documentation considérable que je mène parallèlement au travail dramaturgique. Je dois dire que ma formation de sociologue m'aide précieusement dans cette phase de recherche, qui est un préalable nécessaire à tout travail d'écriture.

Pour autant, la documentation n'est qu'un sac dans lequel je puise : ce n'est que le matériau de l'édifice, mais ce sont les plans de l'édifice qui m'intéressent.

J'essaie de repérer le noeud tragique ou comique et la trajectoire des personnages : y a-t-il quelque chose de particulier dans cette trajectoire qui nous permette de parler du monde contemporain qui fuit le réel ? C'est à partir de cette fuite de la réalité que la fiction peut s'en emparer à nouveau pour nous remettre les pieds sur terre et, si possible, nous faire rire un peu...

Qu'est-ce qui vous intéressait dans l'affaire dont s'inspire le film ?

Ce n'est pas l'éclat de cette grande affaire, dont on a tant parlé, qui m'intéressait, mais au contraire l'envers du décor. Une femme particulièrement endurante, Jeanne, se dit qu'elle va pouvoir rendre la justice dans un monde où, à mesure qu'elle se rapproche de son but et d'une certaine vérité, cette vérité même se dérobe - de même que sa vie lui échappe. Dans cet univers, tout est dissimulé au sous-sol, les richesses comme les consciences : Jeanne s'engage donc dans une sorte d'exploration, où les pôles illusoires du pouvoir sont très éloignés d'elle.


Quel est votre regard sur les personnages du film ?

Ce qui me semble intéressant, c'est la perte d'identité et de singularité de tous ces personnages : plus personne n'est responsable, plus personne n'est comptable de rien, et ceux qui sont mis en examen prétendent ne rien savoir. A l'inverse, Jeanne se croit investie du pouvoir héroïque d'être comptable de tout, y compris de ce monde pourri. C'est une comptabilité folle dont jamais elle ne viendra à bout. Quand,

enfin, elle s'approche de la vérité, on lui retire l'affaire... En réalité, la grande folie de ce monde - dont le film fait état -, c'est la folie économique et la spéculation débridée qui s'emballe et se clone...


Jeanne est obsédée par la propreté, chez elle comme dans son travail...

Absolument. Elle n'aime pas la poussière, et elle veut toujours vérifier ce qui se cache sous les tapis. C'est parce qu'elle a le nez sur l'affaire qu'elle se fait avoir : elle voudrait voir de très près une réalité qui n'est appréhensible que de très loin. Elle se dit qu'en faisant un pas après l'autre, elle avance vers la vérité et se prend à l'ivresse de cette marche...

Jeanne s'engage aussi dans une sorte de revanche sociale.

Elle a un vrai contentieux : elle vient d'un milieu modeste qui l'a utilisée, et elle veut désormais utiliser ceux-là mêmes qui l'ont utilisée ! Il s'agit donc de la revanche d'une femme. Elle se venge de ne pas détenir les codes sociaux, mais en revanche elle a le code pénal ! Un duel s'engage alors entre des hommes qui ont complètement perdu pied avec la réalité et une femme qui est de plain-pied dans la réalité - mais qui va perdre pied peu à peu...


Elle perd pied, mais finit par se retrouver face à sa problématique personnelle...

Ce que je trouve beau, c'est la manière dont l'affaire prend brutalement fin parce qu'on passe à autre chose... Autrement dit, Jeanne a cru escalader les marches du pouvoir, alors qu'elle a été utilisée - comme ceux qui l'ont utilisée seront utilisés à leur tour - si bien qu'on finit par ne plus savoir d'où vient ce pouvoir... On lui retire un "jouet" sur lequel elle comptait, pour ne plus être le jouet du destin, et elle se retrouve avec la seule chose qu'elle ne sait absolument pas par quel bout prendre : sa propre vie. Car le film est aussi l'histoire d'un couple qui a déserté. A la fin du film, elle jette l'éponge et un face-à-face pourra peut-être s'engager sur un autre terrain que celui de l'affaire...

Le couple qu'elle forme avec Philippe n'incite guère à l'optimisme...

C'est un couple éminemment sinistre. Ils ne savent plus ce que se parler d'être à être signifie. Ils n'ont d'ailleurs pas d'enfant, probablement parce qu'ils n'ont rien à transmettre. Jeanne règle son compte avec sa belle-famille : elle explique à son neveu que sa belle-mère lui a offert des couteaux qui coupent moins bien qu'auparavant. Sans doute lui font-ils moins mal depuis qu'elle les retourne contre des adversaires qui symbolisent, à ses yeux, les pairs de cette belle-famille longtemps honnie...


Jeanne et Humeau ne sont pas si éloignés l'un de l'autre.

Ils ont en commun de ne pas être passés par les Grandes Ecoles et d'avoir gravi l'échelle sociale au mérite. Humeau le reconnaît. Jeanne ne l'avouera jamais. Il lui renvoie cette image qu'elle refuse et c'est précisément ce qu'elle lui fait payer. Il faut bien voir que ce sont des personnages profondément névrosés.


Deux personnages sont construits symétriquement : Félix et Erika qui servent à Jeanne d'interprètes du monde environnant...

Pour ne pas devenir complètement folle, Jeanne a besoin d'oreilles, elle qui fait installer des micros partout aimerait bien qu'on l'écoute de temps en temps ... Elle revendique ça, ce qui ne l'empêche pas de se montrer dure envers les autres. C'est un jeu qui lui procure une pauvre jouissance : quand son mari se défenestre, vers la fin du film, elle est dégrisée. Elle se rend compte alors que tous les parcours ne sont pas balisés d'avance : elle n'avait rien prévu parce que la vie est imprévisible...


Entretien avec ISABELLE HUPPERT (JEANNE CHARMANT KILLMAN)

Vous avez interprété pour Claude Chabrol des personnages de pure fiction et d'autres ayant réellement existé. Est-ce que vous abordez les rôles de la même manière ?

Oui, du moins consciemment. Qu'il s'agisse de personnages forts existant dans un imaginaire collectif comme Madame Bovary, ou de personnages totalement inédits comme celui de Rien ne va plus, on s'approprie très vite les rôles au point qu'on en oublie d'où ils prennent leur source. C'est la seule manière de se libérer d'une représentation imposée au profit d'une représentation imaginaire qui apportera bien plus de réalité au "personnage".

Vous incarnez un personnage à plusieurs facettes.

C'est ce qui en fait l'intérêt. C'est elle qui assure la circulation entre la sphère publique et la sphère privée.

Elle est à la fois magistrate, femme mariée, amie du jeune neveu et le film s'attache à montrer comment une telle affaire peut affecter le comportement des êtres non seulement dans leur vie publique mais aussi dans leur vie privée et affective.

Le scénario était-il aussi elliptique qu'à l'accoutumée ?

Peut-être un peu moins que La Cérémonie et Merci pour le Chocolat. Mais j'ai beaucoup plus de facilité à lire un scénario dépouillé qui ne donne qu'une ossature du récit et qui laisse davantage de place à l'imaginaire. Quand un scénario est trop descriptif et tend vers la littérature, cela ne m'inspire pas confiance...

Jeanne découvre un peu tard qu'elle n'a pas tant de pouvoir qu'elle le croyait.

Elle le découvre d'autant plus douloureusement qu'elle est lâchée par ses pairs. Ce n'est pas tant que la machine contre laquelle elle se bat lui résiste : c'est de l'intérieur qu'on la lâche et ce n'en est que plus terrible - moins pour elle que sur ce que cela révèle des rapports extraordinairement pervers entre la politique et la justice. D'où sa phrase à la fin du film "Qu'ils se démerdent !".

Pensez-vous que Jeanne éprouve de la compassion pour Humeau quand elle le découvre à l'hôpital à la fin du film ?

A ce moment-là, il n'y a plus d'enjeu et elle est assez touchée de le voir aussi diminué. Pour autant, elle n'éprouve pas de culpabilité : elle ressent une forme de compassion extérieure à ce qui s'est passé entre eux précédemment. Il y a chez elle une sorte de conformité et d'adaptation fonctionnelle à la situation qu'elle vit au moment où elle la vit.

Vos accessoires sont particulièrement étudiés : vous portez un sac et des gants rouges, et des lunettes roses...

Ses lunettes, plutôt originales, révèlent un signe d'affirmation de soi et une pointe de féminité. Elle aime être en représentation, ce qui renvoie à la théâtralité du dispositif de l'audition. En outre, on imagine davantage un juge bien habillé qu'un flic : contrairement au policier, le juge n'a pas besoin d'anonymat et peut se permettre d'être bien identifiable. Il peut affirmer des indices de son pouvoir et de ses certitudes. Et puis, une certaine élégance donne à Jeanne de l'assurance face à ces hommes qui défilent devant elle.


Comment avez-vous travaillé votre relation avec Sibaud ?

Elle se laisse séduire par lui, mais elle se venge férocement de lui quand elle découvre qu'elle a été manipulée plus que manipulatrice. Quand elle est légèrement sous l'emprise de sa séduction, c'était vraiment intéressant à jouer car il fallait faire sentir qu'il s'agit d'un sentiment qu'elle ne maîtrise pas complètement, mais qu'elle tient tout de même à distance. Comme une petite brèche dans l'édifice de ses convictions.


Le rapport entre Jeanne et Félix est assez troublant.

Félix incarne le contraire exact de ce qu'elle représente. Il est dans la jouissance du moment, alors qu'elle est dans la jouissance de l'action. La posture de Félix lui confère une qualité d'écoute et de compréhension de l'événement qui peut amener Jeanne à réfléchir. Car il ne s'agit pas d'une écoute passive...

On dit toujours que Chabrol parle peu aux comédiens...

Étrangement, il ne m'a jamais autant parlé que sur ce film ! Il était d'une acuité particulière et me donnait de petites indications qui changeaient des précédents tournages. Il était incroyablement attentif au moindre détail. Et le film est tendu à l'extrême, comme un arc prêt à lancer sa flèche.

Claude Chabrol parle de la "fragilité forte" qui vous caractérise et qu'il n'aurait pas trouvée chez une autre comédienne.

J'essaie d'échapper à la caricature. Rien de pire qu'une attitude surjouant une supposée définition sociale ou professionnelle d'un personnage... Personne n'est identifiable à sa fonction : il y a forcément un être humain mouvant, derrière un flic ou un juge qui ne ressemble en rien à l'idée que l'on peut s'en faire. Ce qui m'intéresse, c'est de mêler constamment force et fragilité. Même quand Jeanne est en audience, où elle est censée incarner le pouvoir, je tâche de ne pas interpréter le personnage d'un bloc. Je voulais qu'on sente ce qui se passe au-delà de l'interrogatoire : il y a une matière humaine et inconsciente qui se tisse en dehors du discours et de la position de chacun.


Chabrol dit aussi que vous n'essayez pas de vous justifier par rapport au spectateur, mais que vous assumez votre personnage sans tricher vis-à-vis du spectateur...

C'est quelque chose que je partage profondément avec lui. Je ne vois pas pourquoi il faudrait tenter d'arrondir les angles. Il y a toujours un petit fond de méchanceté ou de dureté chez les héroïnes chabroliennes dont il ne faut jamais faire l'économie car ses films reposent systématiquement sur le même dispositif : il plonge un personnage féminin dans un univers hostile - y compris dans L'Ivresse du Pouvoir - et la protagoniste agit comme une caisse de résonance du monde qui l'entoure. Elle se bat, elle survit avec la même violence que celle dont elle doit triompher. Souvent, sans succès. Il n'y a rien de cynique dans le cinéma de Claude Chabrol. C'est un humaniste.


Entretien avec FRANÇOIS BERLÉAND (HUMEAU)

Quel est votre regard sur Humeau ?

C'est un personnage d'origine modeste qui n'a pas suivi la voie des Grandes Écoles, mais qui s'est fait tout seul et a réussi à devenir un grand commis de l'État : c'était là une dimension qui me plaisait beaucoup. J'étais également intéressé par le cheminement intérieur du personnage, entre cette assurance incroyable que donne le sens du devoir accompli, au début du film, et le moment où il finit par craquer...

Il y a une sorte de candeur chez lui.

Absolument. Il ne voit pas le mal qu'il y a à se servir de la carte bleue de l'entreprise :

il considère qu'en dirigeant un grand groupe public, il n'est pas rémunéré à sa juste valeur et que c'est donc une compensation légitime. Quand il prend la tête de la société, il se contente de poursuivre l'action de ses prédécesseurs - comme le financement des partis politiques, par exemple. Au fond, lorsqu'il est convoqué par la juge, il n'est qu'un fusible qui saute, rien de plus.


On a le sentiment que vous vous êtes pris d'affection pour lui.

Oui, et je le revendique ! J'ai beaucoup de mal à comprendre l'acharnement dont il a été l'objet. Pendant très longtemps, on ne s'est pas indigné qu'un ministre bénéficie de nombreux avantages en nature, alors qu'on s'en est pris à un grand patron parce qu'il était lâché par ses pairs... En réalité, il a payé pour les autres qui, eux, sont toujours en liberté... On retrouve cela dans mon personnage qui en devient terriblement pitoyable et donc humain.


Que pensez-vous du personnage de Jeanne ?

C'est une femme redoutable ! C'était extraordinaire de voir Isabelle Huppert s'approprier totalement le personnage, avec cette méchanceté jubilatoire, ce regard terrible et cette voix tantôt cruelle, tantôt douce. En jouant les scènes d'audition avec elle, je me suis dit que ces confrontations avaient dû se dérouler de cette manière dans la réalité.


Vous avez une vraie complicité avec Isabelle Huppert.

On se connaît depuis l'âge de 14 ans ! On s'était déjà retrouvé dans quelques films, comme L'École de la Chair de Benoît Jacquot ou Les Soeurs Fâchées d'Alexandra Leclère, mais c'est la première fois que nous avons à jouer une situation de face à face et que nous tournons ensemble plusieurs scènes majeures. Pendant le tournage des séquences d'audition, on se parlait peu de choses personnelles parce qu' Isabelle a besoin de rester dans une concentration totale par rapport à son personnage et que notre complicité aurait pu rendre l'exercice de la confrontation difficile... Mais au moment des scènes à l'hôpital, vers la fin du tournage, la tension est redescendue d'un cran et on a commencé à se détendre...


Entretien avec PATRICK BRUEL (SIBAUD)

C'est la première fois que vous tournez pour Claude Chabrol.

J'aime beaucoup son univers et j'avais entendu parler de l'ambiance formidable de ses tournages...

J'espérais qu'un jour il fasse appel à moi. Notre rencontre a eu lieu par un heureux hasard : alors que je faisais une lecture d'une pièce avec François Berléand, celui-ci m'apprend qu'il s'apprête à tourner avec Chabrol. Quand je lui dis à quel point j'aimerais travailler avec lui, il m'explique qu'il y a encore un rôle disponible... Comme je me trouvais à ce moment-là à La

Baule, tout près de chez Claude, nous avons déjeuné ensemble et il m'a très vite donné le scénario : cela a été idyllique !

Comment pourriez-vous définir la direction d'acteur de Claude Chabrol ?

Il a compris qu'il pouvait me demander ce qu'il voulait et que ses indications trouvaient en moi un écho immédiat. J'avais entendu dire que Claude dirige peu les acteurs. C'est faux : il les dirige à sa manière, sans beaucoup parler et en se contentant d'une petite phrase, d'un rire ou d'un regard. A l'arrivée il obtient ce qu'il veut...


Comment s'est passé le tournage ?

Claude est entouré d'une équipe familiale et, lorsque je suis arrivé au milieu de tous ces gens qui se connaissent depuis des années, je me suis senti un peu petit garçon, puis très vite intégré. Chaque jour, je faisais des suggestions à Claude qui me répondait : "très bien, c'est un plus !"


Vous êtes-vous documenté sur le rôle ?

Je me suis plutôt renseigné sur le personnage dont s'inspire Sibaud auprès de gens qui le connaissent. En dehors de cela, j'ai tenté de jouer le personnage que voulait Chabrol, sans trop essayer de coller à la réalité.


On vous avait peu vu dans un registre aussi négatif. Votre personnage est un bandit en costume cravate ...

Oui, si ce n'est qu'il a quitté l'entreprise en empochant 34 millions d'Euros, sans avoir commis la moindre exaction. Il agit sans vergogne et sans fidélité à quiconque, mais ses activités n'ont rien de répréhensible aux yeux de la justice. C'est plutôt un bon joueur d'échecs mais sûrement pas un partenaire agréable.

Votre relation avec Jeanne, qu'incarne Isabelle Huppert, est troublante, faite de manipulation et de séduction...

Mon personnage cherche à joindre l'utile à l'agréable. Toute sa stratégie repose, sur une tentative d'affaiblissement du pouvoir que la juge lui oppose. Quand il voit qu'elle lui résiste, son ego surdimensionné en prend un coup...

C'est la première fois que vous partagez l'affiche avec elle...

J'avais très envie de tourner avec elle. Et c'était réjouissant de voir Isabelle et Claude ensemble sur le tournage et d'être témoin de leur complicité : elle le vouvoie comme si elle respectait le pacte "Pygmalion" qu'il y a entre eux. Elle y met en même temps de la distance et de l'humour, comme pour montrer que la symbiose entre eux est constamment renouvelable.


Quel est votre regard sur le personnage de Jeanne ?

Elle me fait penser à un animal qui ne lâche plus sa proie une fois qu'elle s'en est emparée. Elle use de toutes ses armes : charme, dureté, violence, capacité à déstabiliser l'adversaire etc. Le personnage est servi par une actrice impressionnante.


Entretien avec ROBIN RENUCCI (PHILIPPE)

C'est la deuxième fois que vous tournez pour Claude Chabrol, après Masques. Qu'est-ce qui vous intéressait dans le scénario ?

Ce que j'aime chez Chabrol, c'est qu'il parle de l'individu tout en abordant un sujet de société. Il demande ensuite aux comédiens d'apporter leur humanité et leur vérité aux personnages pour que le public puisse y trouver ses repères. Je pense que le cinéma a cette faculté d'apporter un éclairage sur des faits de société qui nous appartiennent à tous et qui sont souvent manipulés par les médias : le citoyen-spectateur est ainsi davantage à même d'affûter sa critique de la société et d'affiner son regard, aiguillé par la mise en scène d'un cinéaste comme Chabrol. Car, pour moi, Claude fait du vrai cinéma politique.


Comment avez-vous travaillé votre personnage?

Philippe est un contrepoint : je suis allé dans le sens de la vérité de cet homme qui souffre en silence. Il est écrasé par un monde assourdissant d'orateurs qui manient le langage et les concepts. Pour moi, cet homme possède une grandeur d'âme et je le vois comme une couleur sombre dans un univers criard. C'est cette dimension que je souhaitais apporter au personnage sans que Chabrol et moi en parlions de manière explicite : avec lui, on n'a pas besoin de paraphraser.


Philippe est décalé par rapport à la réalité immédiate que vit Jeanne...

“Philippe me fait penser à cette chanson d'Aznavour Mourir d'Aimer, qui dit : "Les parois de ma vie sont lisses / Je m'y accroche mais je glisse". De fait, sur lui les événements glissent et s'estompent : en un sens, il ne devrait pas être là car il n'est, àmes yeux, qu'un lambeau de la vie de sa femme. Il s'accroche à une réalité qui a déjà fui de son existence. C'est aussi un chercheur qui, à l'inverse de Jeanne dont l'enquête a lieu en pleine lumière, mène ses investigations dans l'ombre en repoussant les limites du connu.


Vous êtes-vous documenté sur l'homme dont s'inspire votre personnage ?

Je me suis surtout servi de mes souvenirs concernant sa vie. Ce qui m'intéressait, c'était de me dire qu'en général le spectateur s'imagine qu'au cinéma la fiction dépasse la réalité, alors qu'ici, en l'occurrence, la vie a sans doute dépassé l'imagination. Je pense en effet que cet homme, dans sa vie privée, a beaucoup plus souffert que mon personnage.

On retrouve dans l'opposition entre Jeanne et Philippe un thème proprement chabrolien : la mésalliance de classes...

Absolument ! On a d'ailleurs fait une photo de mariage - qu'on ne voit pas dans le film - où nous posons en jeunes mariés : il émane de Philippe une certaine assurance, tandis qu'elle semble plus fragile. Cette photo nous a aidés à travailler la différence sociale.


Comment voyez-vous le personnage de Jeanne ?

Elle incarne l'ambivalence : elle oeuvre à la fois pour sa propre vigilance citoyenne et pour sa notoriété et son goût du pouvoir. Je vois Jeanne comme un coin de porte : c'est un tout petit endroit - et un tout petit bout de femme - qui détient soudain une force hors du commun. Un coin peut ouvrir un coffrefort...

Il y a donc chez elle cette fragilité de l'objet capable de faire sauter de puissants verrous.


Comment Claude Chabrol vous a-t-il dirigé ?

Chez Claude Chabrol, il y a en général peu de prises. La caméra est placée au seul endroit qui convienne pour tel ou tel plan, et le plan raconte sa propre histoire dans le puzzle du film, plutôt que ce soit le montage qui donne du sens aux images. En tant que comédien, j'ai ainsi le sentiment qu'il faut jouer dans telle prise une émotion ou un regard qui ne sera pas ailleurs. La couleur qu'on apporte à un plan n'est jamais édulcorée par autre chose.

C'est le plan qui dit à l'acteur quoi faire et c'est pour cela que Chabrol n'a pas vraiment besoin de parler aux comédiens.



Entretien avec MARYLINE CANTO (ÉRIKA)

Dans quel état d'esprit étiez-vous à l'idée de jouer une juge d'instruction ?

Je me souviens du scénario où il était écrit, dès ma première scène, "On va les prendre par les couilles !", ce qui est typiquement chabrolien : on montre un personnage censé incarner une certaine autorité et, l'instant d'après, ce personnage est grossier !

Autrement dit, Claude présente la fonction du personnage et le contraire de sa fonction dans la même minute, ce qui dédramatise la situation et personnalise formidablement le rôle ! Ce savoureux mélange me ressemble et me correspond parfaitement...

De manière inattendue, vos rapports avec Jeanne deviennent vite amicaux.

C'est vrai que la relation d'Erika avec Jeanne démarre sur une sorte de rivalité, mais les deux femmes ne tardent pas à unir leurs forces. Ce que j'aime bien, c'est que dans cet univers de profonde cruauté,

la relation entre les deux juges offre une sorte de respiration en parlant simplement de la joie de faire son travail. Elles aiment leur métier et s'entraînent l'une l'autre : il y a un véritable esprit de collaboration entre elles et une vraie jubilation à mener l'enquête. Par exemple, quand elles disent "allons voir la femme d'Humeau, ça nous distraira", elles y prennent un plaisir sincère, sans moquerie.


Pensez-vous qu'Erika n'est pas attirée par le pouvoir ?

C'est un peu comme lorsqu'on est avec le roi et que ce dernier projette sa lumière autour de lui. Elle sait qu'elle va côtoyer une femme de pouvoir qui fait la Une des journaux. Mais je la vois surtout comme une femme heureuse de fréquenter un personnage qui a une intelligence du travail, et une grande expérience. Erika sent qu'elle va apprendre grâce à elle.


Isabelle Huppert et vous-même êtes deux femmes menues lâchées au milieu des fauves...

C'est un paramètre qui intéressait Claude Chabrol. Nous sommes effectivement deux femmes de gabarit modeste dans un monde foncièrement masculin. Pour autant, il ne faut pas se laisser abuser par les apparences : elles sont authentiquement des femmes de tête, mais qui gardent un côté juvénile...

C'est ainsi qu'on les voit manger des Carambars ensemble avec gourmandise en rigolant !


Vous êtes-vous documentée sur l'affaire ?

J'ai visionné plusieurs documents d'archives, sans me focaliser sur la juge dont s'inspire mon personnage. Cela m'a permis de mieux connaître les dessous de l'affaire. Quand je tourne un film, j'aime en profiter pour apprendre des choses sur différents domaines. Comme sur la dépression, par exemple, quand j'ai tourné Le Lait de la Tendresse Humaine de Dominique Cabrera... Je ne me disais pas pour autant que j'incarnais un personnage réel, mais bien celui décrit dans le scénario. Quand j'ai demandé à Claude ce qu'il avait envie de représenter, il m'a répondu "rien." Parce qu'il voulait que je m'empare du rôle et que je ne sois pas prisonnière de références toutes faites. Il fallait être proche d'une idée du personnage qu'il avait - qu'il n'a pas définie - mais que je devais trouver !



Entretien avec THOMAS CHABROL (FÉLIX)

Comment voyez-vous le personnage de Félix ?

Pour moi, il est un cousin du Matthieu Lartigue de La Fleur du Mal - un cousin qui aurait suivi à rebrousse-poil un itinéraire tout tracé de petits énarques. On pourrait aisément les imaginer tous deux à l'ENA, l'un s'embarquant pour une vie de porteur de serviette, l'autre comprenant très vite le système et décidant de se barrer ! Cela me plaisait bien de partir d'un point d'ancrage pour aborder le personnage.


Le considérez-vous comme un "être heureux", comme le suggère son prénom ?

Pour moi, son prénom évoque surtout le poids qu'on a mis sur ses épaules dès sa naissance et résonne d'une injonction : "Félix, tu as ta voie toute tracée : les Grandes Ecoles d'abord, avant d'avoir ta limousine avec chauffeur..." S'il est heureux, c'est parce qu'il n'est pas matérialiste - ce qui lui permet d'avoir l'esprit libéré pour développer son acuité sur tout ce qui se passe autour de lui. Félix aime être au contact des gens, même si ce n'est que quatre personnes autour d'une table de poker : au moins, les cartes et le pognon sont sur la table, et pas en dessous !


Félix est une sorte d'antithèse de Jeanne.

Oui, même si Jeanne est un peu en friction avec sa hiérarchie. Félix incarne peut-être le genre de caractère qu'elle aurait aimé garder au fond d'elle. Il y a entre eux deux un je ne sais quoi de séduction intellectuelle. Je pense que Félix préfère ce genre de relation avec elle, presque fraternelle, plutôt qu'une liaison passionnelle. Cela me plaisait de penser qu'il a refusé d'appartenir à la catégorie d'hommes en face desquels, précisément, Jeanne se retrouve dans son travail. Il préfère être Scipion que

César, quitte à brûler son campement ! De son côté, Jeanne voit en Félix ce qu'était Philippe, son mari, une quinzaine d'années plus tôt. C'est donc une expérience assez troublante de retrouver en lui un sourire ou une expression de visage qu'elle avait aimé autrefois chez son mari. C'est cette tension dans la relation - où l'on est constamment sur le fil - que j'ai trouvé passionnante : le fait de savoir que la relation pourrait basculer vers autre chose - mais que rien ne se passe - est un plaisir suprême, à condition que les deux personnages soient d'accord.


Vous êtes le seul appartenant à la sphère intime de Jeanne qui pénètre son univers professionnel...

Absolument. Il représente une sorte de conscience qui l'aiguille dans le labyrinthe où elle s'est égarée. Et rien ne dit, d'autre part, que Félix ne reverra pas Erika pour une partie de poker... Que ce soit

Erika ou Félix, ce sont deux personnages qui incarnent deux sas d'aération permettant à Jeanne de respirer et de prendre un peu de recul.


Quel est votre regard sur le personnage de Jeanne ?

Autant elle domine redoutablement ses dossiers, autant elle a beaucoup de mal à gérer sa vie personnelle. Jeanne tente de tout maîtriser, mais les choses lui échappent.

C'était passionnant de voir un personnage détenteur d'un tel pouvoir, mais totalement largué dans son quotidien. Elle a quelque chose à prouver - d'autant plus qu'elle est une femme occupant un poste à responsabilité dans un monde d'hommes.



Entretien avec JEAN-FRANÇOIS BALMER (BOLDI)

Comment êtes-vous arrivé sur le film ?

C'est la quatrième fois que je tourne pour Claude Chabrol. En réalité, il suffit qu'il m'appelle pour que je lui dise "oui." Ce n'est qu'ensuite que je me renseigne sur le rôle. Chabrol est l'un des seuls cinéastes pour qui j'aurais interprété n'importe quel rôle, flic ou voyou, cela n'a aucune importance...


Pourriez-vous définir sa direction d'acteurs ?

En apparence, Chabrol ne nous donne aucune indication. Mais c'est un homme dont les silences parlent car, en fait, il s'avère extrêmement dirigiste dans sa non-verbalisation et dans son absence de commentaires. Pour autant, on comprend parfaitement ce qu'il veut. C'est donc, pour moi, l'un des rares directeurs d'acteurs que je connaisse : il semble laisser beaucoup de liberté aux comédiens tout en les dirigeant énormément.


Comment s'est passé le tournage ?

C'est un lieu commun de le dire, mais c'est un plaisir inouï de jouer pour un réalisateur comme Chabrol ! En témoigne le sourire qu'affichent tous les gens, à tous les postes, qui travaillent sur ses films. C'est aussi parce que Claude est fidèle à ses techniciens. Résultat : les nouveaux venus comme les anciens partagent le même plaisir à se retrouver sur ses plateaux.


Vous interprétez un personnage inspiré de la réalité...

Quand il s'agit de tourner pour Chabrol, le fait de camper un personnage réel ou totalement fictif ne change rien à l'affaire.

En revanche, je n'avais qu'une scène à tourner dans L'Ivresse du Pouvoir et je trouve qu'il est toujours très difficile de faire une participation : on est là une demijournée et il ne faut surtout pas se rater...

Mais lorsqu'on est dirigé par un metteur en scène comme Claude, on se sent parfaitement en confiance.



Entretien avec JACQUES BOUDET (DESCARTS)

Qu'est-ce qui vous a intéressé dans le scénario ?

Le scénario m'a passionné parce qu'il fait directement référence à une affaire tristement célèbre tout en brossant de formidables personnages de comédie. En tant que comédien, on a parfois envie de changer un peu les dialogues pour s'en sentir proche : dans le scénario de Claude, on a seulement envie de s'en servir tels qu'ils existent, parce qu'ils sont écrits avec la technicité d'un bon auteur de théâtre.

Ce qui fait la force des personnages, c'est qu'ils sont issus d'un imaginaire qui prend ses racines dans une réalité qu'on a pu éprouver. Dès la lecture du scénario, j'ai su que j'allais me délecter.

Comment vous êtes-vous approprié le personnage ?

Il se trouve que j'ai appris mon texte au moment où se déroulait la campagne pour le référendum sur le projet de constitution européenne : j'ai entendu des débats avec des formules à l'emporte-pièce et j'ai alors eu le sentiment qu'un combat pour le pouvoir se livrait, très éloigné de l'enjeu du scrutin...

J'avoue que cela m'a servi pour le rôle d'observer les politiciens se soucier davantage de trouver une formule-choc que d'analyser la situation - un peu à la manière de Claude Chabrol qui se nourrit de la réalité et de ce qu'il voit à la télévision...

Vous êtes-vous documenté sur l'affaire ?

J'avais suivi l'affaire comme un feuilleton avec ses incroyables rebondissements, mais je ne me suis pas spécialement documenté pour le film.

Je pense que lorsqu'on incarne des personnages qui s'inspirent de la réalité, la vraie "bible" reste le scénario. Car il s'agit avant tout de se focaliser sur ce que Claude Chabrol a fait de l'histoire réelle.


Vous campez une sorte de parrain mafieux...

Avec ce personnage, on touche à des liens mafieux insoupçonnables qui remontent à l'existence du SAC

(Service d'Action Civique) et à l'époque de la guerre d'Algérie. De fait, on a le sentiment qu'on ne peut jamais atteindre le coeur même de l'affaire et que, quoi qu'il arrive, les structures tiennent. Un bras de fer terrible s'engage entre la justice républicaine et ces hommes de l'ombre - dont mon personnage fait partie - et l'issue reste finalement incertaine.


On sent que vous avez pris un vrai plaisir à camper le personnage.

C'est d'abord parce que Chabrol s'est lui-même délecté à écrire les dialogues !

Quand on est acteur, le plaisir qu'on prend à interpréter un personnage est une vraie manière de se défouler. Je fais partie de ces comédiens qui adorent jouer tout ce qu'ils ne sont pas dans la vie quotidienne : je trouve toujours réjouissant de sublimer la crapulerie qu'on refoule peut-être au fond de soi et d'évacuer l'irritation qu'on a vis-à-vis de certains personnages...


Comment voyez-vous le personnage de Jeanne ?

C'est une femme qui a dû se battre pour se hisser dans l'échelle sociale. Elle a subi des humiliations infligées par un milieu bourgeois auquel elle a été confrontée, ce qui a nourri son propre désir de se payer des grosses têtes... Elle a certes un côté vindicatif, mais aussi une pugnacité que n'aurait pas quelqu'un à qui la vie aurait été plus douce. Elle est engagée dans une guerre et peut faire tomber de gros bonnets en étant vertueuse. Mettre son agressivité au service de la vertu, quoi de plus réjouissant ?


Parlez-nous du climat qui règne sur le tournage.

Claude Chabrol est un homme heureux qui possède en outre un extraordinaire bonheur communicatif. On ne pourrait jamais croire que c'est son cinquantetroisième film ! Il est entouré de ses proches et, surtout, il est "chez lui" dans le monde du cinéma. Souvent, pour signifier qu'une prise était bonne, sa fille nous disait "C'est bon, Chacha a rigolé !"



Entretien avec PHILIPPE DUCLOS (HOLÉO)

C'est la deuxième fois que vous tournez avec Claude Chabrol après La Demoiselle d'Honneur.

Claude Chabrol m'avait repéré dans le téléfilm De Gré ou de Force. Ce qui m'a séduit, c'est qu'il m'a montré un bout de scène qu'il venait de tourner pour me faire comprendre le genre d'attitude qu'il recherchait. Il s'est donc adressé à moi en tant que comédien bien sûr, mais aussi en tant que spectateur. C'est une méthode de travail concrète et bien plus efficace que l'explication psychologique d'un personnage qui n'avance guère un comédien.


Comment vous êtes-vous préparé à ce personnage ?

En lisant le scénario la première fois, j'ai été frappé par un certain nombre d'éléments techniques que je ne comprenais pas. Je me suis dit qu'il fallait que je me documente sur l'affaire : je me suis servi d'ouvrages et d'images d'archives et je me suis alors rendu compte qu'il était très compliqué d'interpréter un homme qui brasse des milliards et qui n'a aucun sens de la valeur de l'argent. C'est une dimension qui se situe au-delà de la psychologie et qui est très difficile à incarner. Je l'ai donc davantage travaillé dans un registre comportementaliste que psychologique.


Votre personnage est d'autant plus glaçant qu'il reste d'une courtoisie quasi obséquieuse.

Je me suis inspiré de deux anciens patrons : le premier, confondant tant il est d'une extrême amabilité et d'un sang-froid inimaginable, et le second, sorte de play-boy d'une grande préciosité et d'une élégance fascinante. Quant à la coiffure, Claude Chabrol souhaitait s'inspirer de Luc Ferry ! Mon personnage est donc un composite hallucinant, et j'avoue que je n'ai jamais autant travaillé sur un rôle au cinéma ! L'écart entre le personnage et moi aurait été moins important si j'avais dû interpréter un ouvrier ou un agriculteur...


Parlez-nous de la direction d'acteurs de Claude Chabrol.

Il accorde une liberté totale aux acteurs. En revanche, il n'hésite pas à intervenir s'il en sent le besoin. C'est extrêmement troublant parce que cela dénote une totale confiance de sa part, mais cela fait peser en même temps une grande responsabilité sur les épaules du comédien.


Comment Claude Chabrol filme-t-il les scènes d'audition ?

Je n'ai jamais travaillé avec un metteur en scène qui - à ce point - ne "se couvre" pas. Quand on tourne pour un réalisateur moins aguerri, la scène est filmée dix fois sous dix angles différents... C'est d'ailleurs épuisant pour le comédien. A l'extrême inverse, Claude - comme Hitchcock - ne tourne que ce dont il a besoin car il ne "se couvre" pas. Pour la première audition, par exemple, la caméra était de profil : je savais quelle était la valeur du plan et quelle focale il utilisait, ce qui m'a aidé à jouer la scène. En réalité,

Claude opère un découpage très précis dans sa tête, avant de tourner, ce qui ne l'empêche pas d'improviser à certains moments. Par conséquent, pour les auditions, je me sentais parfaitement serein parce que je savais qu'il y avait un regard très précis de la part du metteur en scène sur le type d'effet qu'il souhaitait obtenir.

Quel est votre regard sur le personnage d'Isabelle Huppert ?

On a beau dire qu'il s'agit d'une femme éprise de pouvoir, il faut malgré tout un sacré cran pour tenir tête à l'appareil judiciaire et politique qui soutient ces grands patrons mis en examen - d'autant qu'elle se retrouve plongée dans un monde d'hommes... Elle force l'admiration.



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