Laurent Grasso au Jeu de Paume 22 mai au 23 septembre


le 24 mai 2012 à 16h16 , mis à jour le 18 juillet 2012 à 11h14.
Temps de lecture
5min
AFFICHE ZOOM
À lire aussi
Partenariats

 

Laurent Grasso

Jeu de Paume

 

 

Toute observation est une manière partielle d'appréhender la réalité. Le travail de Laurent Grasso explore les interstices de cette observation partielle, c'est-à-dire les espaces d'incertitude ou de doute que suscite n'importe quelle conjecture - que ce soit dans le domaine de la science, de l'histoire, de la perception ou de la croyance -, afin de construire des réalités parallèles susceptibles de mettre à l'épreuve notre système de connaissance et notre capacité critique. Il ne s'agit pas pour lui de vérifier la véracité de nos suppositions, mais d'exploiter leurs fractures et leurs tensions pour en faire la matière première de son travail.

L'observation, mais aussi le contrôle, la surveillance, le pouvoir ou l'emprise de la science ou de la croyance, ainsi que la réversibilité ou la simultanéité temporelle font partie des champs explorés par Laurent Grasso dans son oeuvre. Chacune de ses pièces développe des narrations multiples et simultanées, qui transforment ce qui est connu ou familier en une expérience psychologique, et parfois physique, inquiétante.

 

 

 LG 14
Laurent Grasso, Bomarzo, 2011
Super 8 sur support DVD, 18 min
Courtesy Galerie chez Valentin, Paris
& Sean Kelly Gallery, New York
© Laurent Grasso / ADAGP, Paris, 2012

 

 

La perception communément répandue, selon laquelle ce sont les instruments d'observation et de surveillance qui exercent le pouvoir, indépendamment de ceux qui les manipulent, est ici mise en pratique par Laurent Grasso.

Dans cette exposition présentée au Jeu de Paume, l'artiste étend cette notion de "pouvoir diffus" (Michel Foucault parlerait de "pouvoir désindividualisé"), que l'on a  tendance à attribuer aux dispositifs de surveillance, pour faire naître des réflexions autour des stratégies panoptiques du pouvoir. Il a spécialement conçu un dispositif labyrinthique, avec corridors et doubles passages, d'inspiration panoptique, créant de véritables espaces d'expérience pour le spectateur, l'incitant à constamment reconfigurer sa grille de références.


En proposant la simultanéité des expériences temporelles et spatiales, en tendant la relation entre le connu et l'inconnu ou en contractant la distance entre le visible et l'invérifiable, le travail de Laurent Grasso met en évidence l'asymétrie entre voir et être vu. En effet, le principe de la machine panoptique en tant que dispositif permettant de modifier, d'orienter et d'instaurer une forme de contrôle de la conduite des individus, aussi bien des surveillants que des surveillés, devient chez Laurent Grasso un instrument à la fois narratif et esthétique de premier ordre.

 

 

 

 LG 08
Laurent Grasso, The Silent Movie, 2010
Néon, transformateur, tablette en bois
6 x 56 x 10 cm
Courtesy Galerie chez Valentin, Paris
Photographie : Florian Kleinefenn
© Laurent Grasso / ADAGP, Paris, 2012

 

Dans The Silent movie (2010), par exemple, un film tourné dans l'ancien complexe défensif de la baie de Carthagène (Espagne), la tension qui naît entre le calme du paysage et le silence (que seuls troublent le murmure des vagues et les cris des mouettes) provoque chez le spectateur une sensation d'insécurité profonde. La parcimonie avec laquelle la caméra capte les détails de ce paysage très singulier de la côte méditerranéenne ou de l'architecture des fortifications grandiloquentes se transforme, au fur et à mesure, en une sorte de présence invisible et sinistre - en réalité, celle de la caméra, qui a pris le pouvoir.

Ainsi, le silence du film fait place à un état de siège et le paysage parcouru par la caméra devient  immédiatement un territoire suspect. Ces fortifications militaires de la côte carthaginoise ont d'ailleurs été le témoin mais aussi le protagoniste de bien des épisodes violents de l'histoire d'Espagne dont certains sont encore relativement proches dans le temps. The Silent movie crée un espace mental et physique au sein duquel la peur diffuse et la sensation de menace oscille entre réel et irréel.

 

 

 

 LG 17
Laurent Grasso, Les Oiseaux, 2008
Vidéo numérique, 8 min 55 sec, en boucle
Collection privée
Courtesy Gallerie chez Valentin, Paris
© Laurent Grasso / ADAGP, Paris, 2012

 

 

Dans l'oeuvre intitulée Les Oiseaux (2008), la caméra adopte, cette fois, le point de vue d'un "flâneur" qui, par le plus pur des hasards, se retrouve toujours au bon endroit, au bon moment. Filmées au-dessus du Vatican, des nuées d'étourneaux se déplacent, en bandes protéiformes, comme si elles se mouvaient au rythme d'une partition demusique concrète, ou en fonction d'un code secret aléatoire. L'ambiguïté qui plane sur la vraisemblance de cette scène - qui, de surcroît, se déroule au-dessus du Vatican, lieu particulièrement propice aux élans mystiques s'il en est - vacille, ici encore, face à l'emprise de la raison.

 

  

 

 LG 18
Laurent Grasso, Les Oiseaux, 2008
Vidéo numérique, 8 min 55 sec, en boucle
Collection privée
Courtesy Gallerie chez Valentin, Paris
© Laurent Grasso / ADAGP, Paris, 2012

 

 

 

C'est dans cette même valse hésitante entre croyance et pouvoir, vérité et mensonge, que s'inscrit également un film documentaire intitulé Enterrement du Pape (2012) dont la vraisemblance inquiétante évoque une atmosphère de grégarisme et de fin du monde.

Dans Untitled (2009), Laurent Grasso accentue la confusion dans l'esprit du spectateur en explorant la dimension spatio-temporelle. Il puise dans une pratique médiévale, ici un faucon élevé pour la chasse - la fauconnerie étant une activité très appréciée en Orient et en Occident depuis des temps immémoriaux - est équipé d'une caméra miniature. Le rapace, transformé en drone animal nous offre son point de vue.

Tour à tour redoutable ou jubilatoire le spectateur selon la posture se trouve être le chasseur ou la proie. Comme dans nombre de ses oeuvres, le recours à un élément ou à une activité emblématiques du passé (ici, la fauconnerie) de façon à mieux appréhender le temps présent, permet à Laurent Grasso d'explorer des formes alternatives pour provoquer toujours plus les ressorts psychologiques des spectateurs.

 

La réversibilité temporelle entre passé, présent et futur est porté à une autre dimension dans la pièce intitulée Studies into the past (2009). Il s'agit de dessins et de peintures à l'huile, qui rejouent les classiques de la peinture flamande et italienne des XVe e t X VIe siècles : Bruegel, Piero Della Francesca, Boticelli, Fra Angelico et d'autres. Dans chacune des scènes représentées, un élément étrange et anachronique puisant dans les oeuvres récentes de Laurent Grasso, s'est pourtant immiscé.
 

 

 

 LG 12
Laurent Grasso, Studies into the past
Colle animale, résine mastic, huile cuite et pigments
sur panneau de chêne
50 x 56 cm (68 x 74 cm encadré)
Collection de l'artiste
© Laurent Grasso / ADAGP, Paris, 2012

 

 

Loin de chercher à illustrer ou à décrire, Laurent Grasso préfère s'atteler à rendre visible ce qui est mystérieux et à faire émerger la complexité de la représentation du monde. Dans Bomarzo (2011), il explore ainsi ce que deviennent ces mythologies passées dans leur accession au présent. Tandis que la caméra parcourt "Le bois sacré" du comte d'Orsini, ce parc italien orné de sculptures grotesques, de créatures et de personnages extravagants souvent tirés de la mythologie, une voix off nous décrit ces créations fantastiques en commençant par nous lire une inscription gravée dans la pierre, selon laquelle "Cerebrum es in capite" ("Le cerveau se trouve dans la tête").


Le ciel a toujours représenté une surface de projection pour l'être humain, à la fois objet de contemplation et de menace. Pour les astronomes anciens, il est aussi un enjeu de pouvoir, comme les circonstances de la mort de Tycho Brahé, qui demeurent obscures, en témoignent.

En 1576, l'astronome Tycho Brahé fit construire, sur l'île de Ven, une étonnante structure architectonique pour observer le ciel. Selon le principe du panoptique, cet observatoire devait lui permettre de scruter le ciel à l'oeil nu, et depuis différents emplacements, le but étant d'établir une description détaillée du mouvement des étoiles et des planètes. Cet étrange dispositif architectonique d'observation du ciel - qui rappelle l'architecture panoptique imaginée par Betham pour surveiller les prisonniers - représente, pour Laurent Grasso, une trame narrative idéale qui lui permet de projeter des espaces du passé sur d'autres dimensions temporelles.


Dans le film URANIBORG (2012), fasciné par des récits peu conventionnels selon lesquels science et croyance s'entremêlent, l'artiste déplace le noeud de l'intrigue vers différents centres d'observation. Dans la sculpture 1610 (2011), Grasso transposait déjà, en néons, une constellation que Galilée avait dessinée, faisant directement référence à la "réhabilitation récente" du célèbre scientifique par le Vatican.
Comme dans toutes les oeuvres de Grasso, la simultanéité des perceptions temporelles et spatiales produit chez nous, spectateurs, un léger vertige qui finit par mettre en doute notre capacité à appréhender le monde qui nous entoure.

 

 

 

 LG 20
Laurent Grasso, 1610 III, 2011
Tubes néon, transformateurs
260 x 178 cm
Courtesy Gallerie chez Valentin, Paris
© Laurent Grasso / ADAGP, Paris, 2012

 

 

 

 LG 21
Laurent Grasso, 1619, 2007
Néon, transformateur
8 x 15 x 2 cm
Courtesy Galerie chez Valentin, Paris
& Sean Kelly Gallery, New York
© Laurent Grasso / ADAGP, Paris, 2012

 

 

Jeu de Paume
1 Place de la Concorde 
75008 Paris

 

 

 

 

 

 

 

 

logAudience