A mi-chemin entre Les chaussons rouges (Michael Powell, 1948) et Perfect Blue (Satoshi Kon, 1998), Black Swan se présente comme le pendant féminin de The Wrestler. Darren Aronofsky annonce un programme similaire afin de dévoiler les artifices du spectacle et l'envers réaliste du décor. En virtuose de la caméra subjective, il entre dans la tête d'un personnage dont l'espérance de vie est menacée par une obsession maladive pour la perfection et la transcendance. Ce combat pour survivre était déjà à l'épreuve dans Pi (un scientifique cherchait Dieu dans des combinaisons mathématiques), dans Requiem For A Dream (quatre personnages plongeaient dans la dépendance pour de meilleurs lendemains), dans The Fountain (un homme achevait un roman pour sauver son amour) ou The Wrestler (un catcheur continuait le show pour ne pas mourir). Comme le gladiateur Mickey Rourke, la ballerine Natalie Portman consume son corps et son âme par amour de l'art. Souvent filmée de dos, elle traverse des lieux du quotidien à la fois anonymes et familiers (couloir d'immeuble, rame de métro, chambre à coucher) dans un état somnambulique, comme si elle évoluait dans un cauchemar. Cette impression spectrale est renforcée par la fluidité du montage et des effets visuels proches de la snorry-cam, exploitée dans Pi et Requiem For A Dream.

Pendant longtemps, on ne sait pas si ce que Nina voit tient de la réalité ou du fantasme. D'autant que des personnages que l'on croyait réels se révèlent le produit d'un dédoublement de la personnalité, inventés pour peupler sa solitude. Sans en dire trop, cela ne concerne pas seulement la rivale incarnée par Mila Kunis, même si, pour s'en rendre compte, il faut voir le film à répétition. La représentation de la schizophrénie ne se limite pas à des jeux de miroir, des masques, des doubles ou des symboles (le bélier dans The Wrestler, le cygne dans Black Swan). Elle atteint une dimension plus troublante et organique que prévu, en s'exprimant dans la rouille intime, la frustration sexuelle et la métamorphose physique. Si l'on ajoute le sentiment paranoïaque d'agression, la peur du contact humain et la sombre malédiction entre l'ancienne ballerine star et la nouvelle, on se retrouve dans la logique cauchemardesque des premiers Roman Polanski (Répulsion et Le Locataire). La noirceur dévaste tout sur son passage, jusque dans l'évanouissement lyrique des vingt dernières minutes, où la démence prend une telle densité qu'on pourrait marcher dessus. Au-delà des influences, Black Swan s'impose comme un électrochoc sensoriel et opératique. Une chute en forme d'ascension, transfigurée par un miracle : Natalie Portman, possédée et maîtresse d'un corps en pleine mutation, freak sublime qui tournoie comme une marionnette ivre et prend une dernière respiration avant de rejoindre le cimetière des rêves.
Romain LE VERN