Un homme. Une femme. Mille raisons de s’aimer et de se déchirer. Abbas Kiarostami part d’un postulat universel et offre une ballade douce amère aux pays des illusions presque perdues. A ses côtés, Juliette Binoche et William Shimell, copies conformes de couples à la dérive et œuvres originales d’un amour encore possible. Entre faux souvenirs et vraies fêlures, la fiction et la réalité se rejoignent.

C’est un voyage en Italie qui rappelle le chef d’œuvre de Roberto Rossellini mais le lieu a finalement peu d’importance. Ce qui compte c’est elle et lui. Elle veut retrouver les racines de leur relation. Il se défile à chaque question et ne sait plus la toucher. Elle veut revivre les émotions d’il y a quinze ans. Il accuse le temps qui passe et qui passera encore. Elle lui demande d’être plus présent. Il répond qu’il travaille. Ils ne marcheront plus jamais côte à côte ou pas de la même façon. Rien ne les distingue des autres. C’est pour cela que le film fonctionne. Quand leurs sentiments s’éteignent, on dirait les nôtres.
En même temps, leur jeu est fait de faux semblants et le spectateur ne saura jamais s'ils ont un passé commun... S'agit-il d'un parcours ludique poussé à l'extrême? Forment-ils un couple depuis 15 ans? Au fil du film, rien n'est sûr. Juliette Binoche semble improviser son texte à chaque réplique, faisant tournoyer anglais, français et italien comme si elle tentait de raviver la flamme dans toutes les langues. On la sent vacillante, passionnée, courageuse et lucide. Face à elle, William Shimell promène un charme lunaire. Il a le look d’un crooner distingué : doux, impoli et froid. Entre eux, des bribes d’amour, de la séduction, des concepts artistiques et le bruit des gens autour. En une après-midi, ils font l’expérience de toute une vie.

Avec une technique formellement épurée et un sens inouï des surcadrages, le cinéaste iranien propose une leçon de cinéma. Chaque plan fixe est un tableau organique où la profondeur de champ et les jeux de miroirs façonnent une architecture sensorielle. On y aperçoit les vestiges du passé et les possibilités d’une idylle. C’est sût, Abbas Kiarostami n’y va pas avec le dos de la cuillère : du mariage au couples d’octogénaires, la petite ville du Sud de la Toscane devient un panorama trop suggéré de la vie à deux, un drame inter-générationnel Qu’importe, la puissance des interprètes et la mise en scène font passer cet Eden fleuri pour un soleil trompeur. Et puis, il y a ce jeu exquis avec le public, la semi subjectivité du point de vue qui s’adresse continuellement au spectateur. Happé par les regards tendus, il ne reste plus qu’à s’abandonner.
Nicolas SCHIAVI