Faust a été présenté comme le dernier volet de la tétralogie consacrée au totalitarisme après Moloch, Le Taureau et Le Soleil, respectivement sur Hitler, Staline et Hiro-Hito. C'est l'illustration parfois un peu raide mais visuellement splendide et incroyablement dense du roman de Goethe, se déroulant dans un climat de fin du monde, renvoyant dès les premières images au classique de Murnau. La caméra qui survole la vallée comme une âme errante avant de rejoindre Faust et son assistant Wagner disséquant un cadavre constitue probablement l'une des plus belles introductions visibles cette année au cinéma. Par la suite, il s'agit ni plus ni moins que de l'adaptation de Faust la plus sidérante et la plus libre depuis celle de Jan Svankmajer en 1995. Le résultat est beau et sordide comme un tableau de Bosch et il risque de provoquer des réactions aussi contrastées, entre fascination et révulsion. Le dessein de Sokourov, c'est de remonter aux sources du mal. Le style du cinéaste est inimitable, repoussant chaque fois plus loin les frontières de l'expérimentation plastique (filtres de couleur et diffuseurs, anamorphoses). On peut essayer de le raccrocher à différentes mouvances cinématographiques (les premiers Zulawski, Pasolini, Bergman) et picturales (le romantisme allemand), mais il ne ressemble à rien de connu. Et les acteurs sont exemplaires de sa détermination à imposer sa vision plutôt qu'une certaine idée de réalisme.

Les précédents opus de la tétralogie traitaient de l'humanité de dictateurs ayant marqué le siècle de leur empreinte nauséeuse. Faust est construit sur la même quête en se focalisant sur le refus des pulsions inavouables d'un cartésien qui, sous l'impulsion du démon, cède aux tentations. Une nouvelle fois, Sokourov met en résonance ce qui est humain (donc flou, variable, imprévisible) et ce qui est artificiel et théoriquement inflexible. Il construit ses plans comme des tableaux hantés par des créatures et multiplie les points de vue, histoire d'apporter un éclairage nuancé sur des notions et des conflits a fortiori binaires (le bien contre le mal, Dieu et le diable, le ciel et la terre, l'enfer et le paradis, la ruralité et l'ésotérisme, le prosaïsme et le symbolisme). Dans cet univers en putréfaction corrodé par la laideur et le pourrissement, la grâce vient du visage diaphane d'une jeune femme, qui hante les pensées du protagoniste et le domine, comme Eva Braun, nue et si solitaire dans Moloch. Sans être aussi définitif que Le Soleil, qui avait l'évidence du chef-d'oeuvre, ce poème sublime et grotesque n'en constitue pas moins un aboutissement extraordinaire dans la filmographie de Sokourov. Pour en mesurer la cohérence, il faut découvrir ses précédents films, des plus expérimentaux (L'arche russe) aux plus accessibles (Alexandra).
Romain LE VERN