Comme Take Shelter l'an dernier, Les bêtes du sud sauvage pourrait bien faire partie de ces sensations du cinéma indépendant américain découvertes au festival de Sundance et dont les talents sont confirmés au festival de Cannes. Behn Zeitlin a seulement trente ans mais il vient de frapper un grand coup avec son premier long métrage impressionnant. S'il surprend, c'est en premier lieu pour sa capacité à faire et à donner beaucoup avec trois fois rien. Le budget est dérisoire mais la créativité et le talent, indéniables, ont tout autorisé. Le projet est né de l'amour de Zeitlin pour la Louisiane qu'il a découvert il y a six ans. L'action se déroule dans un bidonville en autarcie dans le Bayou, détruit par les tempêtes et les inondations. Ce climat post-apocalyptique n'est pas sans évoquer l'ouragan Katrina ayant ravagé le sud des Etats-Unis en 2005. Là-bas, une petite fille vit avec son père, un homme violent et perturbé depuis que sa femme est partie. Ce dernier veut en faire un caïd qui ne doit pas se laisser submerger par la peur. Ça, c'est pour la partie réaliste, presque documentaire. A cela s'ajoute la dimension fantastique du conte philosophique, représentant littéralement le monde imaginaire de la gamine, confondant mythologie et réalité, persuadée que les catastrophes ont été provoquées par la fonte des neiges. D'un univers de misère, elle crée un univers féérique, presque rassurant : l'équilibre entre les forces de la nature s'en trouve bouleversé, des miracles sont possibles et des monstres préhistoriques hantent les lieux. A bien des égards, elle ressemble comme deux gouttes d'eau à une héroïne de Miyazaki. Elle en possède les qualités (cœur pur, vaillance, refus de l'apitoiement). Formidablement dirigée, l'actrice Quvenzhané Wallis apporte une dimension adéquate à un personnage hors-normes dont l'énergie débordante se communique à tous les aspects du film.

On ne trouve pas si souvent une telle combinaison de qualités : sujet original, impressionnante maîtrise technique, excellente direction d'acteurs. Mais la qualité majeure du réalisateur Behn Zeitlin, c'est son indépendance qui se manifeste dans le refus (presque constant) de se conformer aux opinions toutes faites et dans la volonté de proposer de véritables trouvailles avec un sens du pittoresque et de la légende (la manière dont le père parle de son épouse à sa fille). L'approche animiste se situe aux antipodes de la pensée cartésienne, notamment dans son refus du manichéisme : il souligne la nécessité d'entraide et de solidarité, invite à prendre conscience de l'espace et du temps et rappelle que nous sommes responsables de la façon dont nous modifions notre environnement. L'homme a beau être désigné comme un générateur de déséquilibres, il est aussi une somme indissociable de défauts et de qualités. C'est en cela que le personnage du père est bouleversant, bête d'amour malade qui renie toute émotion, et que la force du film - prévisible mais réelle - réside dans la relation sensible et intense avec sa petite fille (les non-dits, les regards). Quelques coquilles esthétisantes (voix-off un peu poéteuse, surmoi Malick, omniprésence de la musique) ont beau noircir le tableau, l'enthousiasme, l'émotion et le lyrisme dévastent tout, comme une bourrasque. Un mixte de chichis et de grâce qui laisse coi. Grâce à cette énergie contagieuse, à cette croyance sincère en ce qu'il raconte, à ce torrent d'impressions subjectives (l'euphorie, l'ivresse, l'hallucination ou le rêve), Les bêtes du sud sauvage s'annonce d'ores et déjà comme un sleeper d'envergure, un petit film parti de nulle part et qui, à l'arrivée, a tout d'un grand.
Romain LE VERN