Mieux vaut ne rien savoir sur ce premier film très impressionnant avant de le découvrir. Un prologue met en parallèle le viol d'une prostituée par des flics et l'angoisse de Marina, la seule à entendre le cri de détresse de la victime parmi des convives éméchés. Ces quelques minutes suffisent à dénoncer l'inertie coupable au royaume de la Vodka et fonctionnent comme une prémonition effroyable. Echouée dans un restaurant où une serveuse antipathique impose sa loi, l'héroïne regarde par la fenêtre et aperçoit une vieille femme nue qui se revêt en pleine rue. Une fois dehors, elle casse son talon, perd l'équilibre, marche pieds nus, se fait voler son sac et descend aux enfers: son environnement quotidien prétendument civilisé devient une zone où le droit n'est plus qu'un paravent, où les femmes subissent la terreur et où l'argent détermine les rapports humains (sans argent, on n'est plus rien). Soumise à des visions d'horreur et aspirée par les zones d'ombre, elle incarne une âme Dostoïevskienne corrompue par la société qui doit perdre son identité, sa féminité et sa morale pour s'en sortir. Impavide, elle s'attaque tout d'abord à son cercle intime (son copain impuissant et ses amis blafards lors d'un dîner d'anniversaire pathétique) et refuse de céder à la compassion dans son travail. Les trémolos dans la voix de ceux qui se confessent ne lui font plus rien : ayant subi l'infâme, l'horreur du quotidien ne l'échaude plus. Par la suite, le film bascule dans la vengeance froide (on pense beaucoup à Red Road,
d'Andrea Arnold). On pressent un bain de sang, surtout lorsque Marina épie l'un de ses agresseurs, un tesson de bouteille à la main.

Contre toute attente, les intentions de Marina restent floues, extrêmement ambiguës: que cherche-t-elle? Pourquoi s'accroche-t-elle à lui maladivement? Est-elle masochiste ou fomente-t-elle un plan machiavélique? Finalement, si elle se rapproche de celui qui a contribué à sa perte, si elle noue avec lui une relation quasi-sadomasochiste et utilise la tendresse comme une arme, c'est pour mieux neutraliser le mal, violer l'intimité de son bourreau, kidnapper son cœur. Même lorsque les rôles sont attribués, il ne faut jamais se fier aux apparences : les ordures peuvent «aimer» et les petites filles innocentes, se comporter comme des monstres. L'actrice Olga Dihovichnaya donne toutes ses tripes à ce personnage entre le doute et la certitude, la douceur et l'éruption, avec d'autant plus d'abnégation qu'elle connaissait les risques encourus à l'avance (elle a participé à l'écriture du scénario). En dépit de la noirceur totale, Angelina Nikonova n'a peur de rien, ne sombre pas dans les poses, regarde avec férocité comment l'être humain opte toujours pour la pire des solutions possibles et dépeint sous l'angle coupant du problème moral une société en pleine déréliction. Bienvenue dans la Russie de Poutine: le crépuscule fout vraiment les jetons, à tel point qu'il ne manque plus que la corde pour se pendre. Mais ce film rude, radical et impressionnant (au meilleur sens du terme) sort chez nous au moment où le peuple tire la sonnette d'alarme en agitant des rubans blancs. Et la lumière fut?
Romain LE VERN