ARCHIVES

Audrey Tautou et Romain Duris dans "L'écume des jours" de Gondry

RLV photo par
le 07 février 2013 à 00h00 , mis à jour le 20 avril 2013 à 21h30.
Temps de lecture
5min
À lire aussi
News Ciné-Séries Avec "L'écume des jours", son adaptation du roman de Boris Vian avec Audrey Tautou et Romain Duris, Michel Gondry s'impose un nouveau défi dans une filmographie très dense : adapter l'inadaptable. Un des événements cinéma de l'année.
Michel Gondry semblait prédestiné pour évoluer dans le monde de la musique : son grand-père a inventé le clavioline, un des premiers synthétiseurs sonores ; son père a vendu des guitares électroniques. Et il a commencé comme batteur d'un groupe parisien postpunk baptisé les Oui-Oui avant de se faire remarquer par Björk pour réaliser quelques-uns de ses clips (Human Behaviour; Army of me; Bachelorette). Puis, l'éventail devient plus large: Les Rolling Stones, IAM, Daft Punk, Massive Attack et Chemical Brothers (voir The Work of director Michel Gondry, en DVD chez Labels).
Durant cette période, Gondry exploite de manière extraordinairement inventive la technique du morphing (marque déposée par Michael Jackson dans son clip "Black or White"). Au lieu de l'utiliser pour des visages, Michel Gondry l'utilise pour interpoler des trajets de caméra ou transformer des vidéos en objets abstraits. Incidemment, il invente des techniques que d'autres exploiteront par la suite : l'effet d'images arrêtées (réalisé au moyen de centaines d'appareils photos synchronisés), qualifié aujourd'hui d'"effet Matrix", est une invention de Michel Gondry pour une publicité de la marque Smirnoff.
Du cinéma artisanal
La force de Gondry, c'est de créer des trucages artisanaux sans avoir recours aux effets spéciaux numériques. "Depuis le début, j'ai collaboré avec des personnes très créatives : Etienne Charry, quand je faisais partie des Oui-Oui, Björk, ou encore le scénariste Charlie Kaufman. Tout seul, j'ai longtemps eu l'impression d'être un fumiste. Sans compter le vieux complexe de faire son premier long métrage à 38 ans. Tout le monde cite Welles, qui avait 26 ans l'année de Citizen Kane. Voir paraître le DVD qui rassemble mes clips m'a fait beaucoup de bien : il y avait une continuité, une suite de films dont j'étais le point commun".

Enfant, Gondry voulait devenir inventeur ou peintre. Adulte, il a inventé des trucages et peint ses rêves au cinéma. On lui doit "Human Nature" (une fable morale), "Eternal Sunshine of the Spotless Mind" (une histoire d'amour irréversible), "Block Party" (un documentaire musical), "La Science des rêves" (un film de rêves), "Soyez sympas, rembobinez !" (un hommage au cinéma de la débrouille et aux versions sueded), un segment dans le film-à-sketches "Tokyo" (une femme devient chaise), "L'épine dans le cœur" (un documentaire sur sa tante), "The Green Hornet" (l'expérience du blockbuster US) ou, dernièrement, "The We and the I" (un film d'ados dans un bus du Bronx).

Après avoir installé une usine de films amateurs au Centre Pompidou, Gondry ajoute un nouveau défi à sa filmographie : adapter l'inadaptable, en l'occurrence "L'écume des jours", le roman de Boris Vian publié en 1948, qui sera visible le 24 avril au cinéma. L'histoire, en apparence simple, d'un jeune homme idéaliste et inventif (Colin, Romain Duris) qui rencontre une jeune femme (Chloé, Audrey Tautou) semblant être l'incarnation d'un blues de Duke Ellington. Leur mariage idyllique tourne à l'amertume quand Chloé tombe malade d'un nénuphar qui grandit dans son poumon. Pour payer ses soins, dans un Paris fantasmatique, Colin doit travailler dans des conditions de plus en plus absurdes, pendant qu'autour d'eux leur appartement rétrécit et que leur groupe d'amis se délite.

Film d'artistes

Il fallait un réalisateur aussi inventif que Gondry pour nourrir ce récit de visions oniriques, traduire par les images des états émotionnels comme la joie et la tristesse, retranscrire Paris - l'atmosphère jazzy des années 50, le trou des Halles - comme dans l'un de ses films cultes, "Le Locataire", déjà source d'inspiration pour La science des rêves. Le décalage, le romantisme noir, l'absurdité du monde du travail, le bonheur éphémère, les histoires d'amour menacées et/ou éteintes sont des thèmes déjà explorés par Gondry par le passé.

En apparence, "L'écume des jours" devrait lui permettre de renouer avec sa meilleure veine, celle de "Eternal Sunshine of the spotless mind" et "La science des rêves", avec l'envie de célébrer l'amour pour le tuer, le goût des mélanges (une équipe tourne en images réelles, une autre travaille les scènes animées) et la volonté de dépeindre une ville rétro-futuriste à la manière de Jacques Tati, en brouillant les repères temporels (le style sera à la fois moderne et ancien). Gondry avait lu le roman de Vian, adolescent, et l'a toujours trouvé stimulant. Son influence reste plus ou moins inconsciente. Peut-être avait-il déjà pensé à cet appartement rétrécissant, envahi de végétation, au moment de réaliser le clip Bachelorette pour Bjork.

"L'écume des jours" est produit par Luc Bossi, également coscénariste, via sa boîte Brio Films, pour un budget de 18 millions d'euros - Bossi ayant dû négocier pendant quatre ans les droits d'adaptation du roman avec les ayants droit de Vian. Niveau casting, Gondry voulait Romain Duris et Audrey Tautou. Les deux acteurs avaient déjà travaillé ensemble chez Cédric Klapisch dans "L'Auberge Espagnole", "Les poupées russes" et "Casse-tête chinois" - qui sort d'ailleurs au cinéma quelques mois après "L'écume des jours".

Choix heureux

Interviewé l'année dernière au Festival du film américain de Deauville, Michel Gondry s'avouait comblé par ses acteurs (et même plus) pendant le tournage : "Audrey et Romain ont le charisme de ces grands acteurs américains qui savent murir au fil des films. Les journalistes ne sont pas fans de ce genre d'acteurs parce qu'ils préfèrent les starlettes à la mode. Or, il faut vraiment reconnaître à Audrey une capacité incroyable à se dessiner en vieillissant. Je ne parle pas de son talent car elle était déjà très bien dans "Venus Beauté, Institut". Mais par ces choix, elle évolue, comme Charlotte Gainsbourg par exemple. Elle fait bénéficier de son vécu aux réalisateurs avec lesquels elle tourne. Pour moi, Audrey Tautou et Romain Duris, ce sont les Lauren Bacall et Humphrey Bogart d'aujourd'hui !"
Dans la distribution de "L'écume des jours", on retrouvera également Aissa Maïga, Gad Elmaleh, Omar Sy, Charlotte Lebon, Sacha Bourdo ou encore Philippe Torreton dans le rôle du philosophe Jean-Sol Partre (pas d'erreur). Tout un programme.

L'écume des jours, de Michel Gondry. En salles le 24 avril 2013.

Commenter cet article

      Nous suivre :

      "Vous êtes venu à Carmaux il y a deux ans et vous ne tenez pas vos promesses"

      logAudience