Enfant, Gondry voulait devenir inventeur ou peintre. Adulte, il a inventé des trucages et peint ses rêves au cinéma. On lui doit "Human Nature" (une fable morale), "Eternal Sunshine of the Spotless Mind" (une histoire d'amour irréversible), "Block Party" (un documentaire musical), "La Science des rêves" (un film de rêves), "Soyez sympas, rembobinez !" (un hommage au cinéma de la débrouille et aux versions sueded), un segment dans le film-à-sketches "Tokyo" (une femme devient chaise), "L'épine dans le cœur" (un documentaire sur sa tante), "The Green Hornet" (l'expérience du blockbuster US) ou, dernièrement, "The We and the I" (un film d'ados dans un bus du Bronx).
Après avoir installé une usine de films amateurs au Centre Pompidou, Gondry ajoute un nouveau défi à sa filmographie : adapter l'inadaptable, en l'occurrence "L'écume des jours", le roman de Boris Vian publié en 1948, qui sera visible le 24 avril au cinéma. L'histoire, en apparence simple, d'un jeune homme idéaliste et inventif (Colin, Romain Duris) qui rencontre une jeune femme (Chloé, Audrey Tautou) semblant être l'incarnation d'un blues de Duke Ellington. Leur mariage idyllique tourne à l'amertume quand Chloé tombe malade d'un nénuphar qui grandit dans son poumon. Pour payer ses soins, dans un Paris fantasmatique, Colin doit travailler dans des conditions de plus en plus absurdes, pendant qu'autour d'eux leur appartement rétrécit et que leur groupe d'amis se délite.
Film d'artistes
Il fallait un réalisateur aussi inventif que Gondry pour nourrir ce récit de visions oniriques, traduire par les images des états émotionnels comme la joie et la tristesse, retranscrire Paris - l'atmosphère jazzy des années 50, le trou des Halles - comme dans l'un de ses films cultes, "Le Locataire", déjà source d'inspiration pour La science des rêves. Le décalage, le romantisme noir, l'absurdité du monde du travail, le bonheur éphémère, les histoires d'amour menacées et/ou éteintes sont des thèmes déjà explorés par Gondry par le passé.
En apparence, "L'écume des jours" devrait lui permettre de renouer avec sa meilleure veine, celle de "Eternal Sunshine of the spotless mind" et "La science des rêves", avec l'envie de célébrer l'amour pour le tuer, le goût des mélanges (une équipe tourne en images réelles, une autre travaille les scènes animées) et la volonté de dépeindre une ville rétro-futuriste à la manière de Jacques Tati, en brouillant les repères temporels (le style sera à la fois moderne et ancien). Gondry avait lu le roman de Vian, adolescent, et l'a toujours trouvé stimulant. Son influence reste plus ou moins inconsciente. Peut-être avait-il déjà pensé à cet appartement rétrécissant, envahi de végétation, au moment de réaliser le clip Bachelorette pour Bjork.
"L'écume des jours" est produit par Luc Bossi, également coscénariste, via sa boîte Brio Films, pour un budget de 18 millions d'euros - Bossi ayant dû négocier pendant quatre ans les droits d'adaptation du roman avec les ayants droit de Vian. Niveau casting, Gondry voulait Romain Duris et Audrey Tautou. Les deux acteurs avaient déjà travaillé ensemble chez Cédric Klapisch dans "L'Auberge Espagnole", "Les poupées russes" et "Casse-tête chinois" - qui sort d'ailleurs au cinéma quelques mois après "L'écume des jours".
Choix heureux
Interviewé l'année dernière au Festival du film américain de Deauville, Michel Gondry s'avouait comblé par ses acteurs (et même plus) pendant le tournage : "Audrey et Romain ont le charisme de ces grands acteurs américains qui savent murir au fil des films. Les journalistes ne sont pas fans de ce genre d'acteurs parce qu'ils préfèrent les starlettes à la mode. Or, il faut vraiment reconnaître à Audrey une capacité incroyable à se dessiner en vieillissant. Je ne parle pas de son talent car elle était déjà très bien dans "Venus Beauté, Institut". Mais par ces choix, elle évolue, comme Charlotte Gainsbourg par exemple. Elle fait bénéficier de son vécu aux réalisateurs avec lesquels elle tourne. Pour moi, Audrey Tautou et Romain Duris, ce sont les Lauren Bacall et Humphrey Bogart d'aujourd'hui !"
Dans la distribution de "L'écume des jours", on retrouvera également Aissa Maïga, Gad Elmaleh, Omar Sy, Charlotte Lebon, Sacha Bourdo ou encore Philippe Torreton dans le rôle du philosophe Jean-Sol Partre (pas d'erreur). Tout un programme.
L'écume des jours, de Michel Gondry. En salles le 24 avril 2013.








