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Ciné-Club #04 : Requiem For A Dream, de Darren Aronofsky

RLV photo par
le 01 septembre 2012 à 20h40 , mis à jour le 01 septembre 2012 à 20h55.
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5min
Requiem For A Dream, de Darren Aronofsky

Requiem For A Dream, de Darren Aronofsky / Crédits : DR

News Ciné-Séries Chaque week-end, retour sur un film culte, méconnu ou oublié. Cette semaine, "Requiem For A Dream", descente aux enfers par un réalisateur doué, qui signera plus tard "The Wrestler" et "Black Swan".

En fréquentant le ciné-club à l'Université, le réalisateur Darren Aronofsky se rend compte qu'il existe un cinéma en dehors d'Hollywood et tombe par terre en découvrant "La Dolce Vita" (Federico Fellini, 1960) et "Yojimbo"(Akira Kurosawa, 1961). Dans un premier temps, il étudie les techniques de l'animation à Harvard et tourne le court métrage "Supermarket Sweep" (1991) - ce qui lui a permis d'entrer à l'American Film Institute, de rencontrer Hubert Selby Jr. et de décrocher une maîtrise. Il en conserve pourtant un mauvais souvenir et y apprend, qu'avant de respecter des normes, il est nécessaire de ne faire que des films auxquels on croit.

Pendant cette période, il signe "Protozoa" (1993), un concentré d'angoisse et d'adrénaline, produit par son ami Eric Watson (son producteur jusqu'à "The Fountain"), préfigurant la punkitude de ses premiers longs métrages. En référence, sa société de production s'appellera "Protozoa" et sa société d'effets numériques, "Amoeba Proteus". Plus tard, Darren Aronofsky rencontre Clint Mansell grâce à Eric Watson. A l'époque, Mansell faisait partie du label indépendant Nothing records crée par Trent Reznor (on lui doit des remix de Nine Inch Nails et une participation en tant que chanteur et guitariste dans le groupe Pop will eat itself). Grâce à lui, Aronofsky découvre de nouveaux genres musicaux : l'électro et le trip-hop, en particulier Massive Attack, Mogwai, Boards of Canada et Brian Eno. Ce qui les rapproche, c'est surtout le cinéma - Mansell étant un fan de John Carpenter. 

Ayant grandi à Brooklyn, pendant les années 80, Aronofsky a été imprégné de culture musicale hip hop. Il a toujours admiré la vitalité émanant des films de Spike Lee, même s'il a découvert son cinéma par accident - au lieu d'aller voir "Rocky 4", dont la séance était complète, il a vu "Nola Darling n'en fait qu'à sa tête". En mixant des samples d'images et de son, il a crée à son tour un langage narratif différent, que l'on pourrait qualifier de "techno-expressionniste": sibyllin en apparence mais d'une logique implacable.

Pi, le premier long métrage de Darren Aronofsky, ressemble à un mélange de "Tetsuo" (Shinya Tsukamoto, 1989) et de "Eraserhead" (David Lynch, 1977) : un mathématicien, persuadé que l'univers est régi par des nombres, cherche Dieu à travers les chiffres. Dans cette quête d'absolu, il sombre dans la folie avant la guérison. La mise en scène épouse sa subjectivité, (on ressent ce qu'il voit ou fantasme). Lorsqu'il regarde une feuille ou une tasse de café, il en voit la structure moléculaire sous forme de spirale (et la caméra nous le montre). A la fin, on sait qu'il est guéri de son idée fixe lorsque la feuille qu'il regarde est filmée normalement.

Dans "Requiem for a dream", son film suivant, il ne s'agit plus d'un seul personnage mais de quatre destins simultanés et donc de quatre expériences subjectives distinctes. C'est pour cela qu'il a magistrement utilisé les écrans multiples. Cette adaptation d'un roman de Hubert Selby Jr. (Retour à Brooklyn, 1978). a réclamé une telle énergie qu'Aronofsky a dû abandonner un projet qu'il avait initié parallèlement en 1999 : "Abîmes", qu'il finira par produire en confiant la réalisation à David Twohy des années plus tard.

Hubert Selby Jr. était le plus Célinien des écrivains américains. Au fil des années, il est devenu un chantre de la marginalité new-yorkaise. Ses romans comme Le Démon et La Geôle ressemblaient à des odes à la déchéance, des pamphlets virulents sur les addictions générées par la civilisation américaine. Nourrie par la noirceur de l'écrivain qui a collaboré à l'écriture du script, cette descente aux enfers convulsive trace des histoires de dépendance (les drogues chimiques et mentales comme la télévision) chez quatre personnages qui tendent à s'éloigner et se consument, chacun à sa façon. Ils partagent un rêve mais cette quête du bonheur se transforme en cauchemar. Il y a une première phase d'euphorie, puis l'horreur d'avoir à la combattre, puis l'effondrement.

Le travail d'adaptation s'est fait à distance : Darren Aronofsky vivant à New-York ; Selby Jr. à Los Angeles. Ce dernier avait essayé d'adapter son roman au cinéma de son côté vingt ans auparavant, sans succès. Aronofsky a utilisé à bon escient une somme considérable d'artifices visuels et privilégié les changements de rythme selon les scènes et ce qu'elles représentent. Les variations de vitesse indiquent différentes façons de percevoir le temps selon la drogue prise. Leur répétition souligne le caractère rituel et donne la cadence d'un mouvement, comme une migraine lancinante, qui s'accélère.

Tobey Maguire (finalement retenu pour "Spider-man"), Joaquin Phoenix (endeuillé par le décès de sa sœur) et Adrien Brody (refus catégorique de se mettre en danger) se sont succédés pour incarner le personnage joué par Jared Leto, et Aronofsky tenait plus à David Chappelle qu'à Marlon Wayans. A cette période, Jennifer Connelly n'était pas au top de sa carrière et les producteurs conseillaient plutôt de choisir Milla Jovovich. Sans Connelly, Aronofsky n'aurait peut-être pas aussi bien réussi un plan douche directement inspiré de "Perfect Blue" (1998), l'un de ses films favoris dont il a acheté les droits.

Pour la séquence finale, qui semble découpée au stroboscope, le montage renvoie à "Que le spectacle commence!" (Bob Fosse, 1979), rythmé par les mêmes pulsations. La puissance émotionnelle de ce bad trip fut telle que "Requiem for a dream"a connu des démêlés avec la censure (le MPPA ayant refusé l'interdiction aux moins de 17 ans pour une non-classification, elle priva le film des grands réseaux de cinéma) ; ce qui confirme le regard d'Aronofsky sur son propre pays, ivre de contrôle et de machine à rêves, obsédé par l'envie de censurer, de manipuler les esprits et de favoriser les happy-end. Dans "Requiem for a dream", pas de happy-end, personne ne se relève. 

Pourvue d'une dimension opératique, chaque scène marque l'esprit, transcendée par des acteurs aux antipodes de ce que l'on connaissait d'eux ou revenus de loin (Ellen Burstyn, la vieille dame qui veut passer à la télévision, a commencé chez Scorsese et Friedkin dans les années 70) et surtout, cette musique hallucinante de Clint Mansell & Kronos Quartet, d'une splendeur éclatée, soit mélodieuse, soit dissonante.

"Requiem For A Dream" appartient à cette catégorie de films rares, capables de rendre malade, obligeant le spectateur à prendre sa respiration et à regarder les personnages s'éloigner, loin de lui, sans pouvoir leur venir en aide.  

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  • sophie70000 : Un de mes films préférés !

    Le 02/09/2012 à 14h04
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