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Ciné-Club 10 : "Zodiac" de David Fincher

RLV photo par
le 07 octobre 2012 à 05h00
Temps de lecture
5min
Zodiac de David Fincher

Zodiac de David Fincher / Crédits : Warner Bros.

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News Ciné-Séries Chaque week-end, retour sur un film culte, oublié ou sous-estimé. Cette semaine, "Zodiac", de David Fincher, avec Jake Gyllenhaal, Mark Ruffalo et Robert Downey Jr., obsédés par un serial-killer

De 1966 à 1978, l'histoire de trois individus déterminés à mettre un terme aux agissements du Zodiac killer, un tueur en série responsable de la mort de 37 personnes à San Francisco.

Pré-générique: le "Easy to be hard" de Three Dog Night - et non pas le dernier Nine Inch Nails - accompagne deux adolescents en voiture, proies innocentes d'un tueur fou. Passé cette scène d'introduction percutante à la manière du "History of Violence" de David Fincher, le générique - enfin - apparaît. Et surprise: il est sobre. Le titre «Zodiac» apparaît en minuscule au moment où l'antihéros accompagne son enfant à l'école.

Cet enfant pourrait être David Fincher qui dans les années 70 a eu peur du Zodiac comme tous les copains de son âge effrayés par ce fait divers (le tueur menaçait des cars d'écoliers). De là à conclure que cette fascination pour les tueurs en série est née de l'ivresse procurée par cet événement, il n'y a qu'un pas. Mais au-delà de cette dimension personnelle, on reste troublé par cette sobriété. Sur environ trois heures, Fincher raconte la traque d'un tueur dont on ne connaîtra pas l'identité.

Lorsque les rares témoins ayant vu le tueur témoignent, ils sont incapables de distinguer une singularité chez le boucher sanguinaire qui mit à feu et à sang Chicago dans ces années 60-70. Il est "normal", disent-ils de concert. Aussi "normal" que le tueur du "Memories of Murder", de Bong Jong-Ho, autre cas fascinant de whodunit non élucidé. Le parallèle n'est pas anodin.

On retrouve d'ailleurs la même affaire d'obsession qui travaille au corps et à l'esprit trois personnages aux personnalités distinctes: un flic intrépide (Mark Ruffalo, tellement décalqué qu'il en devient charismatique); un journaliste retors (Robert Downey Jr., tellement hédoniste qu'il constitue un remède contre le grise mine); et un dessinateur gauche (Jake Gyllenhaal, tellement ingrat qu'il acquiert la beauté des héros anonymes).

La curiosité et la prudence de ce dernier le pousseront à explorer des pistes auxquelles les deux autres n'avaient pas nécessairement pensées, notamment en rapprochant le tueur du conte Orloff. Les liens tantôt solides tantôt défaits qui se tissent entre les trois personnages sont passionnants même s'ils préfèrent agir individuellement dans la plupart des cas.

Fincher s'inspire d'événements réels qu'il a perçus (narrés en détail dans les romans Zodiac et Zodiac unmasked : the identity of America's most elusive serial killer revealed (2002) du journaliste Robert Graysmith - Jake Gyllenhaal), et ne peut pas se permettre d'entorse à la véracité. En réponse à cette contrainte, il privilégie une dimension documentaire, justifiant en partie la rigidité du scénario.

Les repères temporels fréquemment mentionnés servent à montrer la lente progression de l'enquête. La construction d'une tour en accéléré suggère le temps qui passe autrement que par des indications écrites. Au-delà des oripeaux du thriller, Fincher construit avec la même patience un récit à hauteur d'hommes pour montrer la vie sentimentale, professionnelle et familiale de trois hommes contaminés par les mêmes sentiments (paranoïa, frisson, ambiguïté, doute).

Mais quelque chose de plus obscur tracasse. Ce n'est pas tous les jours que l'on peut voir un film policier sans course-pousuite. Lorsque la pluie tombe, l'envie de retomber dans les codes du genre guette; mais Fincher se l'interdit. La manipulation, filon coutumier du réalisateur, apparaît de manière moins frontale sans avoir recours au "retournement de situation final coup de poing dans la gueule" dont il est client (cf. "Se7en", "The Game" et "Fight Club").

Les scènes de meurtre, rares mais impressionnantes, suffisent à instiller une tension durable pour mettre sous tension même lors des passages anecdotiques. Lorsqu'un couple se repose au bord d'un lac, le tueur surgit dans un écrin presque irréel de carte postale et provoque un décalage effrayant. Fincher le représente tel un croque-mitaine avec un visage masqué en mettant en valeur son aspect quasi-fantomatique de tueur inapprivoisable. Un peu comme s'il était un Tyler Durden (Brad Pitt dans "Fight Club") en image subliminale niché dans la profondeur de champ qui massacre les archétypes ricains. Un peu comme si ces apparitions étaient des projections paranoïaques de l'imaginaire enfantin du réalisateur.

Ce qui intéresse visiblement Fincher, c'est de ne pas répondre aux attentes. Outre la réflexion sur les apparences (l'être, l'avoir et le paraître), il s'intéresse surtout à la transmission des infos entre les flics, les journalistes, les habitants et les spectateurs. En construisant ce dédale, il sous-tend qu'avec plus d'organisation et moins d'ego, l'affaire aurait pu être classée. La soif du scoop pousse les journalistes du San Francisco Chronicle à divulguer des révélations majeures directement aux lecteurs avant de passer par les flics. Mieux, la starification du tueur en série trahit la fascination qu'il exerce auprès de la population américaine, se déclinant même de manière farfelue (les personnages sont contraints de porter un badge et vont au cinéma voir un film inspiré du tueur - celui que nous regardons - dans l'espoir secret de dénicher une piste potentielle qu'ils auraient loupé).

Fuyant les formules éprouvées du succédané de "Se7en" (maintes fois copié jamais égalé), David Fincher a réalisé ce film juste après "Panic Room". Se joue des archétypes. Oublie l'agression visuelle. A force de s'imposer des contraintes, il impressionne. Incidemment, de manière amusée et amusante, le cinéaste, ludique sous son air renfrogné, questionne la pérennité des thrillers de cinéma face à l'armada de déclinaisons télévisuelles du genre "Les Experts".

Deux trois effets visuels appuyés trahissent la présence derrière la caméra du réalisateur de "Fight Club" comme le fameux effet IKEA repris avec les lettres du tueur qui se superposent aux images. D'autres, plus subtils, rappellent ses qualités trop souvent occultées en termes de gestion des effets illustratifs, comme cette scène de meurtre en contre-plongée où on suit un taxi en contre-plongée avec en fond sonore une émission radiophonique dans laquelle des anonymes évoquent un réel bouleversement social - certains assimilent d'ailleurs l'identité du tueur au mouvement hippie.

A la manière de "Panic Room" qui revendiquait jusque dans son générique un héritage Hitchcockien, "Zodiac" s'apparente à un pastiche faussement scolaire. C'est surtout un vrai film de tueur où l'assassin est celui qui maintient le fil manipulatoire et la cible se révèle être le spectateur, prisonnier d'une enquête filandreuse. A la manière des personnages, il doit dépatouiller le vrai du faux, éluder les fausses pistes, déchiffrer les rébus sibyllins. C'est du cinéma de l'échec, taillé dans le roc, orchestré par un artiste hors pair qui se demande si ça vaut encore la peine de raconter des histoires affreuses à des gens qui réclament de la soupe.

Ce qui peut passer pour de l'arrogance ressemble à un acte de foi inébranlable aux vertus exigeantes des fictions américaines des années 70 (beaux clins d'œil à "Bullitt" et à L'inspecteur Harry pour l'inspecteur Toschi-Mark Ruffalo qui fut une source d'inspiration pour ces deux personnages de cinéma, et allusions aux "Hommes du président" et "Star Trek"). Une croyance en un cinéma qui donne autre chose à bouffer que du déjà-consommé et qui paradoxalement se "sérialise" ("Zodiac" pourrait se regarder comme un feuilleton).

Lors de la sortie de "Zodiac" au cinéma, les critiques américaines ont unanimement porté au pinacle David Fincher prétextant une rigueur qu'on ne connaissait pas chez Fincher. Avec ce pied de nez artistique où innocuité rime avec perversité, ce dernier a pourtant réalisé la plus belle provocation de sa carrière. Aussi malin que le diable.

Retrouvez la bande-annonce de "Zodiac"

 

 

 

 

 

Retrouvez l'interview de Jake Gyllenhaal, que nous avions réalisée lors de la présentation de "Zodiac" au Festival de Cannes


 

 

 

 

Retrouvez l'interview de Mark Ruffalo


 

 

 

 

Retrouvez l'interview de Chloe Sevigny

 

 

 

 

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