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Ciné-Club 11 : "Crash", de David Cronenberg

RLV photo par
le 14 octobre 2012 à 02h00 , mis à jour le 14 octobre 2012 à 09h07.
Temps de lecture
5min
Crash de David Cronenberg

Crash de David Cronenberg / Crédits : Bac Films

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News Ciné-Séries Chaque week-end, retour sur un film culte ou oublié. Cette semaine, "Crash", l'un des meilleurs films du cinéaste canadien qui ausculte l'impossible renaissance du désir dans un univers froid. Entre romantisme trash et érotisme glacé.
Depuis qu'il fait du cinéma, David Cronenberg affectionne l'exercice casse-gueule des adaptations littéraires au cinéma comme "Le Festin Nu", adapté de William Burroughs ou encore "Dead Zone", de Stephen King. A chaque fois, il a su trouver la forme idéale pour mettre en lumière des histoires complexes et cette parfaite combinaison semble évidente pour quelqu'un qui a commencé par des études de lettres - finalement avortées - et longtemps fantasmé une carrière de chirurgien - la caméra devenant ainsi une excroissance. Pourtant, en transposant "Crash", le roman culte et a fortiori intouchable du britannique James Graham Ballard, devenu au fil des années un classique de la science-fiction, Cronenberg a peut-être pris le plus grand risque de sa carrière.

A travers un récit d'anticipation sur les dangers de la technologie contemporaine et les effets qu'elle peut engendrer sur le corps humain, l'écrivain imaginait une nouvelle forme de fétichisme lié aux accidents de la route. Plus de vingt ans après la publication du roman, Cronenberg est resté fidèle à cette conception en traduisant le plaisir, la jouissance et l'extase sexuelle à travers des tumeurs, des cicatrices et de la tôle froissée.

James (James Spader) et sa femme (Deborah Kara-Unger) s'ennuient, couchent avec n'importe qui et pensent même à se séparer pour briser cette litanie quotidienne du genre déprimante. Jusqu'à ce que l'homme frôle la mort dans un accident de voiture qui bouleverse soudainement sa vie terne et sa perception du monde. Le couple découvre l'addiction et se lie à une secte de fanatiques des accidents de voiture avant de succomber à des expériences sexuelles inédites. Le canevas est simple: et si un homme et une femme naguère heureux aujourd'hui affligés réapprenaient à vivre et à s'aimer? Tel quel, le sujet, viscéralement romantique, était parfait pour Cronenberg qui s'est toujours intéressé aux mutations génétiques ou organiques et aux chocs érotiques. Au-delà d'une affaire de fidélité avec le roman de Ballard, il est avant tout question d'obsession pour le cinéaste. Cronenberg n'a en effet jamais cessé d'explorer le corps soumis à des distorsions et les conséquences sur la psyché humaine.

Avant de devenir des machines qui ne contrôlent plus leurs corps, les personnages de "Crash" ont encore la possibilité de changer leur vie et d'échapper au gouffre qui les attend. De manière très intime, ils répondent à des inquiétudes contemporaines - qui peuvent être les nôtres - et recherchent leurs derniers affects dans un écrin apocalyptique.
La dimension organique s'avère omniprésente chez lui. Le corps dans son cinéma se déchire ou se transforme. Les métamorphoses fantastiques, provoquées par l'intrusion d'un corps étranger, ouvrent à des pouvoirs inattendus. Ainsi, dans "Frissons", un virus contamine le corps d'êtres humains qui deviennent lubriques, désinhibés et/ou violents. Dans "Rage", Marilyn Chambers exhibe un dard axillaire hallucinant. Dans "Dead Zone", le protagoniste incarné par Christopher Walken est assailli de visions et se découvre un don de prémonition. Dans "La Mouche", la peau n'est pas le reflet de l'âme et la caméra se fait scalpel pour mieux disséquer les entrailles du corps voire même du rêve. Dans Videodrome, un signal engendre une tumeur du cerveau chez le spectateur, excroissance qui produit et contrôle des hallucinations mais provoque aussi la mort. Dans Faux semblants, Cronenberg explore l'absence à soi-même et à son corps, l'abolition de l'identité. Souvenez-vous des planches anatomiques d'écorchés qui défilaient lors du générique, annonçant une envie de fouiller la chair au plus profond.

Dans "Crash", les personnages redécouvrent le sexe, la vie et la mort au-delà des exigences esthétiques. La mutation du corps s'accompagne nécessairement d'une mutation de l'esprit qui, par cette découverte, amène le protagoniste à ouvrir sa perception, à devenir un autre. Ici, le cinéaste ne fait aucune distinction entre les scènes de sexe hétérosexuelles et homosexuelles, parce que les personnages eux-mêmes sont devenus des écorces vides, des robots en quête de pulsions. Et surtout parce que plus rien n'a d'importance à une heure où le désir se contente de désirer. Le leitmotiv de la cigarette, comme témoin du mal récurrent dans le film (tous les personnages développent leur névrose à partir du tabac) incarne les prémisses de la mise en danger, le désir de mort et l'excitation de l'excès qui en découle.

Ainsi, Cronenberg détruit ce qui pourrait s'apparenter à des clichés en détournant les fantasmes masculins (l'homme et la sacro-sainte fascination pour la voiture), en imposant les règles d'un vaudeville hardcore (l'homme, la femme et la voiture) et en auscultant la mécanique des désirs provoqués par la collision, les accrocs du quotidien ou la simple ivresse de la transgression. Le but étant de suggérer qu'il n'y a plus aucune limite.
Longtemps considéré comme glacial, "Crash" est en réalité un film où l'érotisme s'exprime partout et pas uniquement dans les étreintes. Dans sa cérébralité: la rigueur extrême des plans qui ne bride jamais la démence des affects. Dans des courses-poursuites sur l'autoroute où se mettre en danger pourrait bien dire s'abandonner à l'autre. Où se fracasser la gueule correspond à une nouvelle forme de jouissance sadomaso.

Une scène-clé: une reconstitution du crash de la Porsche de James Dean dans un petit théâtre de l'absurde composé de marginaux clandestins. Elle est représentative de cet état d'esprit où à travers une mise en scène des événements les plus authentiques, les personnages aspirent à une quête de la vérité extatique pour retrouver la saveur d'un passé révolu. C'est là qu'intervient la réelle ambition de "Crash": prendre le pouls de la société actuelle entre les valeurs d'hier (le puritanisme désuet, les icônes que l'on essaye de faire vivre indéfiniment dans la mémoire collective), les restes d'aujourd'hui (le mal-être urbain et automobile qui bouffe de partout) et la peur du lendemain (l'ère du vide). Pour apprécier, il faut juste s'abandonner aux images crues. Comme les acteurs - prodigieux - s'abandonnent pour épouser la détresse de leurs caractères. Leur tumulte devient le nôtre.

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Commenter cet article

  • deleiya : Un excellent film de bout en bout sans contestation.

    Le 14/10/2012 à 07h12
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