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Melancholia : Interview Lars Von Trier

RLV photo par
le 09 août 2011 à 00h30 , mis à jour le 09 août 2011 à 10h18.
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5min
Le réalisateur danois Lars Von Trier à Cannes 2011 pour le film Melancholia

Le réalisateur danois Lars Von Trier à Cannes 2011 pour le film Melancholia / Crédits : Angeli

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DossiersAu cas où on ne l'aurait pas remarqué, Lars Von Trier possède un sens de l'humour ravageur. La preuve : il déteste son dernier film, Melancholia.

 

Melancholia de Lars Von Trier

 

«Je voulais que la fin de Melancholia soit la plus pessimiste que j'ai jamais réalisée car, selon moi, tous mes films se terminent trop bien.»


Comment est né Melancholia?
Tout d'abord, de mon envie de travailler avec Penelope Cruz. C'était elle que je souhaitais dès le départ, et à dire vrai, je connaissais mal Kirsten Dunst. Je ne l'avais vu que dans Spider-man 3. J'ai écrit le scénario pour Penelope, parce que je voyais la possibilité de faire quelque chose de nouveau avec elle. Nous nous sommes rencontrés et avons eu un excellent contact. Durant l'entretien, elle me parlait beaucoup de mélancolie. De là est né le titre : Melancholia, qui a bien sûr été utilisé avant, au cinéma comme en littérature, mais qui convenait totalement à l'histoire. Dans le film, la mélancolie est clairement décrite comme un vecteur de fertilité, de lucidité, de clairvoyance, mais aussi paradoxalement de désespoir. Une forme de mise à distance de la conscience face au désenchantement du monde. C'est un peu comme dans La nausée, de Sartre où le personnage principal, pris d'un profond dégoût pour ce qui l'entoure, se réfugie dans un monde imaginaire. D'ailleurs, Sartre voulait intituler son livre Melancholia en référence à la gravure de Dürer. Le mot «Melancholia» a en lui-même quelque chose de cosmique et je voulais que la mélancolie du personnage principal soit dévastatrice, qu'elle se matérialise en une planète qui viendrait percuter la terre pour que ça en finisse. Je voulais décrire la mélancolie comme je la connais, comme un trou noir qui aspire. Bref, c'est un vrai film de dépressif !


Bien que votre fin du monde soit désespérée, il en émane une étrange douceur. A un moment donné, le personnage de Claire, joué par Charlotte Gainsbourg, trouve la planète presque apaisante.
Oui. Melancholia fonctionne comme l'antithèse de Antichrist. Et j'aimais bien l'idée que Charlotte Gainsbourg soit dans les deux. Justine (Kirsten Dunst) est résignée à l'avance, parce qu'elle n'a plus rien à perdre. A l'inverse, Claire est celle qui a le plus peur parce que la fin du monde approche et qu'elle va la séparer de son mari et de son enfant. Pour revenir sur Kirsten Dunst, je pense que si elle est aussi à l'aise dans ce rôle, ce n'est pas parce qu'elle est de nature mélancolique mais parce qu'elle a connu une grave dépression (NDLR. Suite à une cure de désintoxication) et qu'elle a parfaitement compris l'état que je recherchais.


Melancholia est aussi un film de femmes où la fin du monde se déroule sans super-héros ni Dieu. Tous les hommes les abandonnent progressivement...

Vous avez raison de souligner l'absence de Dieu. C'est crucial dans le film, surtout dans la seconde partie. Après, on peut considérer Melancholia comme un film féminin voire féministe. Mais je n'ai réalisé ça qu'une fois le film terminé. Je n'en avais absolument pas conscience pendant le tournage et ça m'a limite posé problème d'ailleurs (il rit). Mais il ne faut pas aller contre son inconscient...


Comment avez-vous travaillé le prologue, aussi symbolique mais plus référentiel que celui d'Antichrist?
Je voulais ouvrir Melancholia comme un opéra, où chaque tableau annonce la fin du monde tout en exprimant des sentiments très forts. Ce que l'on voit est horrible mais la vitesse à laquelle ça se passe est étrangement ramollie comme dans un rêve, à la manière des montres molles de Dali. C'est mon hommage au surréalisme! Même si ça ne se voit pas au premier coup d'œil, c'est un mélange de plusieurs supports artistiques : je voulais qu'il y ait à la fois du cinéma, de la littérature et de la peinture. Les références proviennent essentiellement d'œuvres que j'ai aimées, enfant et adolescent. C'était comme l'ombre de Edvard Munch qui planait dans Antichrist. Sinon, je me suis renseigné auprès de scientifiques pour retranscrire au mieux ces visions apocalyptiques. Peut-être que le plan que je préfère, c'est le premier, avec le regard de Kirsten Dunst et les oiseaux qui tombent du ciel. Des plans comme ça me font dire que mon film n'est peut-être pas aussi catastrophique. J'ai eu l'idée avant que le même phénomène se produise aux Etats-Unis et en Suède. Vous vous souvenez de ces pluies d'oiseaux morts? Elles ont été répertoriées comme un de ces nombreux exemples de décès de masse dans le monde animal. C'est un peu mon déluge de grenouilles.

 

Melancholia de Lars Von Trier


Quelles ont été vos influences?
Tarkovski. Partout, tout le temps. C'est mon cinéaste préféré. Face à lui, je suis un nain. Au moment de préparer Melancholia, j'ai beaucoup revu Solaris. Je connaissais le film par cœur et je ne sais pas si c'est l'âge mais j'ai pleuré en le revoyant. Je me demande même si une telle perfection ne m'a pas paralysé avant le tournage. Vu que le film était parfait, qu'avais-je à ajouter de plus? Tarkovski construisait chacun de ses films comme des mondes. Et à chaque fois, il donnait l'impression que le monde explosait. C'est grâce à lui si je crois aux esprits, aux fantômes... Vous vous souvenez du dernier plan de Solaris avec ce mouvement de caméra hallucinant? C'était vraiment ma source d'inspiration pour la fin de Melancholia. Je voulais que la conclusion soit la plus pessimiste que j'ai jamais réalisée car, selon moi, tous mes films se terminent trop bien. Sinon, pour le mariage, je pensais beaucoup à Voyage au bout de l'enfer et au Parrain.


Pourquoi répétez-vous en interview que vous détestez Melancholia?
Parce que c'est vrai ! Si j'en étais pleinement satisfait, je le dirais. En l'état, le film n'est pas nul mais frustrant. Le prologue, par exemple, ne me plait pas du tout. Au départ, je l'avais pensé différemment. J'ai rapidement déchanté en voyant les rushs. Quand j'ai vu les premières images, ça ressemblait à une pub pour du parfum. Et moi, je voulais l'apocalypse! Je préfère d'autres scènes comme celle avec les deux mariés dans leur limousine, coincé sur le chemin de campagne pour se rendre aux noces. Elle me fait beaucoup rire, parce que c'est idiot et que ça amène un peu de vie, comme le running-gag autour d'Udo Kier, qui voulait absolument être dans Melancholia. Il m'avait reproché juste avant le tournage d'Antichrist de lui donner des rôles de moins en moins consistants dans mes films. Comme il n'y avait que deux personnages à l'écran, il m'avait même proposé de jouer un arbre dans la forêt. J'ai refusé. Il ne devait y avoir que «lui» et «elle», et les trois mendiants. Les autres visages étaient floutés, sauf celui de l'enfant. Je ne voulais pas transgresser cette règle. Même si je dois avouer que, sur Antichrist, j'ai été moins dogmatique que sur mes autres films.

 

Est-ce que vous auriez pu faire Melancholia sans Antichrist?
Non. Antichrist était un mal nécessaire, il a agi comme une thérapie sur moi. J'étais à 40% de mes capacités. Après, j'ai retrouvé l'envie de faire du cinéma. La preuve, je suis critique envers mon film !

 

Propos recueillis par Romain Le Vern.

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