BD : critiques et autocritiques d'éditeurs

Par , le 24 août 2005 à 07h10 , mis à jour le 24 août 2005 à 07h27

Onze éditeurs de bande dessinée livrent leur vision du métier avec passion et, bien souvent, férocité. Art ou divertissement, ouvrage ou produit de consommation, ils ont leur petite idée sur le travail : le leur et... celui des concurrents.

Un dessin de Blain en couverture de l'ouvrage de Thierry Bellefroid "Les éditeurs de BD"Un dessin de Blain en couverture de l'ouvrage de Thierry Bellefroid "Les éditeurs de BD" © Un dessin de Blain en couverture de l'ouvrage de Thierry Bellefroid "Les éditeurs de BD"

A vos crayons, à vos plumes. Prêts. Partez ! Faites le portrait d'un éditeur de BD. Oui, mais lequel ? Car, le livre de Thierry Bellefroid le montre, l'Editeur de bande dessinée n'existe pas. Le journaliste ne s'est d'ailleurs pas aventuré à dresser le portrait-robot d'une profession. "J'ai privilégié les relations humaines, j'ai cherché à montrer qu'il y a des hommes derrière les livres", explique à tf1.fr l'auteur, plus connu en Belgique comme présentateur du JT et d'une émission littéraire.

Pour "Les éditeurs de bandes dessinées", paru chez Niffle, Thierry Bellefroid a rencontré onze hommes et les a interrogés sur leur conception du métier et leur parcours personnel. Les réponses sont brutes, l'auteur ne propose ni synthèse ni classement. Il ne juge pas, il juxtapose. Au final, ce parti pris fait mieux comprendre toute l'ambiguïté de la profession.

"Mesquin comme un troufion au garde-à-vous" 

On s'en rendra compte : le monde de l'édition, ce n'est pas David contre Goliath, ce n'est pas l'art contre le commerce, ce n'est pas l'innovation contre le "copillage". Rien n'est ainsi tranché. Certes, les hommes se contredisent, avec virulence. Ils se dédisent parfois jusqu'au sein d'un même discours, tant il est inconfortable de créer et de vendre, à la fois : c'est-à-dire de se distinguer tout en plaisant, sinon au plus grand nombre, à un nombre suffisant de clients pour survivre.

Hasard de l'ordre alphabétique, l'ouvrage s'ouvre sur une interview de Jean-Christophe Menu, l'un des fondateurs de l'Association et lui-même dessinateur. "Deux facettes poussant à la schizophrénie", sourit Thierry Bellefroid. Volontiers pamphlétaire, Menu a en horreur le "44 pages cartonné couleur", "standard mesquin comme un troufion au garde-à-vous", pratiqué par les Dupuis, Bamboo et autres Dargaud. Il égratigne tous azimuts : Casterman, les 400 coups, Delcourt coupables à ses yeux d'éditions "cheap", "mal traduites", bref de "massacre". Il flirte parfois avec l'autocritique et livre une analyse lucide sur sa propre enseigne, "mouvement avant tout historique" qui (ne) se caractérise (plus) aujourd'hui (que) par son catalogue (lire la suite en page 2).


(Suite de la page 1) Le catalogue d'un éditeur est la clé : Jean-Louis Gauthey, patron de Cornélius, ne dit rien d'autre quand il s'agit de différencier les "expérimentateurs" des "gros vendeurs". "On occupe le même marché mais on ne fait pas le même métier. Ce qui nous rend beaucoup plus complémentaires qu'on ne le souhaiterait", admet-il. On passe l'interview de Guy Delcourt, très – trop - consensuel. Thierry Van Hasselt et Yvan Alagbé des éditions Frémok tentent une autre répartition entre "produits de divertissement" et "art". Ils rechignent à parler de "bande dessinée" mais parlent de "livres".

Un dessin de Blain en couverture de l'ouvrage de Thierry Bellefroid Le lecteur restera sans doute indifférent à la distinction entre bons et mauvais éditeurs, entre "sphère du loisir" et "sphère de l'art". "Il n'y a pas d'acheteur militant, pense Thierry Bellefroid, il y a des coups de cœurs". Pourquoi se priverait-on d'ailleurs du plaisir de lire une BD sous prétexte qu'elle n'est pas éditée par un indépendant ? Et, même, pourquoi se priverait-on d'une bonne histoire simplement parce qu'elle est imprimée sur du mauvais papier, que la reliure est mal encollée,… que l'auteur est sous-payé ?

"Surproduction endémique" 

Peut-être l'acheteur sera-t-il plus sensible à la question du monopole que soulèvent intelligemment les responsables de Frémok ? Ils disent leur frustration de voir des piles de Jimmy Corrigan (Delcourt), de Blankets (Casterman) ou de Persépolis (Association) - tout "nouvelle BD" qu'ils soient - coloniser les espaces de la Fnac ou de Virgin réservés aux projets plus innovants. Ces étagères devraient jouer sur la diversité plutôt que sur le nombre, faire découvrir plutôt que garantir l'approvisionnement des best-sellers.

La critique vaut aussi, soulignent plusieurs éditeurs, pour les médias, incapables de sélectionner les meilleurs ouvrages. "En France, plus qu'en Belgique, les médias généralistes ne font pas de place à la BD et quand ils en font, ils ne sont pas suffisamment critiques", estime Thierry Bellefroid. Or, face à la "surproduction endémique" - dénoncée par Jacques Glénat ou Benoît Peeters chez Dupuis, deux maisons qui y ont largement participé - l'acheteur a besoin d'armes pour faire son choix : des libraires éclairés et une presse généraliste critique.

  • "Les éditeurs de bandes dessinées" de Thierry Bellefroid, paru chez Niffle, collection Profession, 168 pages, 23 euros. A souligner : le soin apporté à la mise en page ainsi qu'aux illustrations réalisées par une vingtaine de dessinateurs : Trondheim, Berberian, Blain, Satrapi, Schuiten, Larcenet, ... En fin d'ouvrage, quelques pages sur les coulisses du rachat de Dupuis.

Par David Straus le 24 août 2005 à 07:10
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