
tf1.fr : Au-delà du personnage, quel jugement portez-vous sur Houellebecq l’écrivain ?
Houellebecq remporte le Goncourt
Après 10 ans d'attente, Michel Houellebecq a été couronné lundi par le plus prestigieux des prix littéraires français pour "la carte et le territoire". Le Renaudot revient lui à Virginie Despentes.
Publié le 08/11/2010
Houellebecq, la possibilité d'un Goncourt ?
C'est ce lundi peu avant 13 heures que doit être décerné le Goncourt. Après en avoir été plusieurs fois le prétendant malheureux, Michel Houellebecq part cette année grand favori.
Publié le 08/11/2010
François Busnel : Je pense que c’est un écrivain moyen, un styliste très médiocre mais qui a une capacité ahurissante à saisir l’air du temps et à comprendre ce qui se passe dans la société, notamment les rapports dans l’entreprise, les rapports entre les individus et la question de l’amour et de la sexualité. Les années 90 et 2000 sont le résultat de mai 68 : il y a une incapacité à vivre ensemble et à vivre des relations sentimentales ou sexuelles durables, l’entreprise a gangrené la société... Houellebecq l’a compris et il a également compris que l’état de la France est dépressif. C’est un bon sociologue mais, il le dit lui-même, ce n’est pas un raconteur d’histoire. A la base, c’est un programmeur informatique : comme le montre Denis Demonpion dans la biographie qu’il lui a consacrée (cliquez ici pour lire son interview), Houellebecq a programmé sa vie et son œuvre comme on programme un ordinateur.
Les particules élémentaires était un bon roman, c’était novateur. Dans les années 90, Houellebecq était même en avance sur son temps. En 2001, tout ce qu’il avait subodoré se déroule mais en plus grave, qu’il s’agisse du terrorisme ou de l’élan religieux. Houellebecq est presque dépassé par ses monstres ; Plateforme est déjà en retard. Et au lieu de développer les thèmes qu’il avait abordés dans le passé, il est tombé dans la provocation facile, sur l’islam, les femmes… Or, la société est de plus en plus puritaine. Quand un type écrit "bite", on a l’impression qu’il transgresse ! Houellebecq passe pour un modèle de rébellion mais sa rébellion est celle d’un adolescent attardé.
tf1.fr : Avez-vous lu son dernier ouvrage, La possibilité d’une île ?
F. B. : Oui et il confirme que Houellebecq ne sera pas un grand écrivain. Il a fait le DJ : il a mixé Les particules… et Plateforme. C’est mal construit, la partie science-fiction est grotesque, toutes les trois pages, il y a des scènes de sexe du niveau d’Union ; il n’y a pas d’idées, plus de jus, juste des lieux communs, et c’est le plus grave, à prendre au premier degré. Car Houellebecq pense tout ce qu’il écrit. Toutes ses interviews sont des dérapages. Ce type est vraiment le relais des propos qui se tiennent au café du commerce dans une région qui a voté Le Pen à la dernière présidentielle. Et lui se marre car des gens de gauche vont prendre sa défense au nom de la liberté d’expression et de création. La presse fait preuve, à son égard, d'une indulgence surprenante : comment expliquer que des propos racistes, mysogynes, extrêmistes qui seraient condamnés s'ils venaient de n'importe qui d'autre soient considérés comme des oeuvres d'art parce que prononcés par Houellebecq ?
Houellebecq est anti-tout. Il est la variante littéraire d’un extrémisme nihiliste. On le compare à Céline mais Céline était un grand écrivain qui a inventé un style, fait d’argot et de style vernaculaire, et qui a toujours revendiqué ses opinions, son antisémitisme, sa misogynie… Houellebecq est un trouillard. Il a renié les propos qu’il a tenus sur l’islam, il s’est même réfugié en Irlande !
tf1.fr : Comment expliquez-vous son succès ?
F. B. : Ma théorie, c’est qu’il a du succès uniquement auprès d’un public déprimé. Ses lecteurs sont des gens qui se sentent laissés pour compte, qui sont humiliés dans leur entreprise ou sexuellement à la ramasse. Les livres de Houellebecq légitiment l’opinion des 40% de Français qui ont voté pour Le Pen en 2002. Ce type est extrêmement poujado ; il brosse les Français dans le sens du poil.
Dans son numéro de septembre,
Lire consacre un dossier à
Michel Houellebecq (4,90 €).
tf1.fr : Que vous inspire la sortie de La possibilité d’une île, qui a été envoyé dans un premier temps à quelques journalistes sélectionnés par l’éditeur, Fayard ?
F. B. : Il s’est produit quelque chose d’extrêmement grave dans l’édition. Le lancement du Houellebecq a été organisé comme celui d’un paquet de lessive. Il est d’usage qu’au début de l’été, les éditeurs envoient aux journalistes les épreuves des livres de la rentrée. Cela permet l'exercice de la critique, métier sur lequel on peut discuter mais qui garantit à la fois le pluralisme et l'enthousiasme, bref pilier de la démocratie de l'esprit. Or, Fayard a décidé que le roman de Houellebecq ne devait pas subir de critiques négatives. Il a été envoyé à quelques journalistes, proches de l’écrivain, des Inrockuptibles, du Nouvel Observateur et du Monde. Lesquels ont signé une clause dans laquelle ils s’engageaient notamment à ne pas en faire de photocopies. Tous les papiers, très favorables et hurlant unanimement au génie, devaient sortir le 25 août en prévision de la sortie du livre, le 31. Ces journalistes se sont faits le relais d’une campagne de publicité, abandonnant tout esprit de curiosité et toute approche critique. Plus grave, tout a été fait pour que le reste de la presse reçoive le livre après les articles dithyrambiques du 25. Pour Lire, imprimé quand même à 150.000 exemplaires, cela signifiait, étant donné nos délais de fabrication, que nous ne pourrions pas en parler avant notre numéro de novembre !
Début juillet, j’ai donc demandé à ma rédaction de se procurer un exemplaire du livre. Heureusement, il reste des enquêteurs en France. Après l’avoir tous lu, on s’est dit : "tout ça pour ça" ! Mais cette affaire va laisser des traces. Je pense que les gens sont honnêtes et que, après tout ce battage médiatique et marketing, certains seront déçus par le roman.
tf1.fr : Quels sont donc vos coups de cœur pour cette rentrée littéraire ?
F. B. : Alexandre Jardin ! A 40 ans, il signe son premier livre. Son Roman des Jardin est à l’antithèse de ce qu’il faisait jusqu’à présent, des bluettes sympas mais un peu niaises. Il fait le même constat que Houellebecq mais son livre est lucide, joyeux, hédoniste… Le vrai rebelle, c’est lui ! Dans la luge d’Arthur Schopenhauer de Yasmina Reza est extra, très drôle. L’attentat de Yasmina Khadra est une histoire épouvantable [celle d’une femme kamikaze, NDLR] mais poignante. Bref, il y a plein d’alternatives au Houellebecq !
photo : détail de la couverture de Lire (DR)
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