
Regard pétillant, sourire franc un brin charmeur, Joann Sfar ne fait pas partie de ces artistes torturés et sinistres. Ce qui ne l'empêche pas d'être génial, comme en témoigne son œuvre originale et foisonnante.
Il revient tout juste des Etats-Unis, où les trois premiers tomes du Chat du Rabbin ont été traduits et entament un début de carrière encourageant.
Le modèle du Chat du Rabbin, c'est son chat, Imhotep, qu'il aime " croquer ". Un jour, sa femme lui fait remarquer que le chat, au moins, il le dessine bien : c'est ainsi que l'animal devient le héros de cette série, un double de Sfar, très porté sur la rhétorique et l'esprit de contradiction.
Dans un décor oriental coloré, le chat raconte la vie d'une communauté juive d'Alger au début du siècle dernier, à travers les aventures du rabbin, de sa fille, et du cousin, le légendaire Malka des lions.
Par la voix du matou se déploie un conte d'une grande poésie qui mêle ironie philosophique, théologie, petits drames humains et grande histoire.
Dans ce quatrième volume, plus sombre que les précédents, on fait plus ample connaissance avec le Malka des lions. Alors que la légende lui prête mille et une conquêtes, il aime la même femme depuis toujours. Pour " gagner sa vie ", il sert un numéro bravache, feignant de sauver enfants ou jeunes filles de l'attaque d'un lion féroce. Mais son vieux compagnon à la crinière mitée n'effraie plus personne et les villageois lui font l'aumône. Joann Sfar prête les traits de Romain Gary à cet émouvant héros sur le déclin, menteur et roublard mais authentiquement courageux.
" Cette histoire du Malka, comme beaucoup d'autres, est véridique puisque c'est ma grand-mère qui me l'a racontée ", assure l'auteur d'un ton malicieux.
" J'ai voulu inviter les gens à un shabbat en famille "
Nourri de récits familiaux, de philosophie grecque, d'histoire et de littérature (Albert Cohen, Romain Gary et Alexandre Dumas font partie de ses auteurs fétiches), Sfar adore raconter. C'est compulsif chez lui.
A 34 ans, il a déjà signé ou co-signé une centaine d'albums. Reconnu depuis longtemps par les lecteurs de BD alternative, il a su se faire une place enviée dans les rayons grand public. Et ce malgré un dessin qui bouscule la ligne claire du genre franco-belge.
Le succès du Chat du Rabbin tient aussi peut-être au fait qu'il aborde la religion comme personne. C'est intelligent, juste et impertinent sans malveillance. Joann Sfar trouve qu'aujourd'hui " ne parlent de religion que des croyants imbéciles qui racontent des mensonges ou des athées militants qui réagissent sur ces bêtises ". Avec cette série, il invite le lecteur à " un shabbat en famille". Le revers de la médaille, c'est qu'il a le sentiment que beaucoup voudraient l'utiliser comme le " juif de service ". Et là, ça l'énerve vraiment.
Des projets plein ses cartons à dessins
Lucide sur l'actualité, déçu de la politique avec le sentiment de faire partie des " cocus de la génération SOS racisme ", il ne veut plus intervenir dans Charlie Hebdo. L'idéaliste craint trop de virer grincheux déprimé. Son lot d'inquiétudes, de vieux démons et de deuils, il l'expose dans ses carnets autobiographiques publiés à l'Association (Ukulélé, Harmonica, Piano, Caravan). Il y est aussi beaucoup question de sa famille, de ses copains et de musique. Un vrai régal.
La mauvaise nouvelle, c'est qu'il y met fin. Trop prenant. La bonne, c'est qu'il travaille sur tout un tas de projets : il réalise le prochain clip de Thomas Fersen, inaugure une nouvelle collection intitulée Bayou chez Gallimard jeunesse. Il y signe Klezmer, une nouvelle série, " qui est peut-être une réponse ashkénaze au Chat du rabbin " (sortie prévue en novembre). Ouf, le petit monde de Joann Sfar, comme l'univers, est toujours en expansion !
Le Chat du Rabbin tome 4 - Le Paradis terrestre, de Joann Sfar, Dargaud, 9,80 €.
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