
Quatre mois se sont écoulés depuis la venue en France des artistes jamaïcains Capleton et Sizzla. Accusés d'avoir signé des textes homophobes, les deux deejays (1) rastas avaient dû écourter leur tournée, sous la pression d'associations homosexuelles. La polémique avait pris une telle ampleur que de nombreux autres concerts de reggae avaient été annulés dans la foulée, jusqu'au Garance reggae festival, une "institution" qui n'avait pas connu pareille mésaventure en onze ans d'existence (cliquez ici pour lire l'article). La musique jamaïcaine dans son ensemble — reggae et dancehall, plus connu ici sous le nom de ragga — était devenue suspecte.
Aujourd'hui que les esprits se sont apaisés, il est possible de tordre le cou à ce préjugé. Les excès des uns ne sauraient faire oublier le message de paix et de tolérance que le reggae a propagé sur les cinq continents depuis plus de trente ans. Oui, la grande majorité des artistes "yardies" (jamaïcains, NDLR) continuent de décliner à leur façon le One Love, cet hymne universel à l'amour immortalisé par Bob Marley (cliquez ici pour découvrir notre dossier consacré au chanteur). Deux voix originales sont ainsi récemment venues enrichir le répertoire des chansons engagées ("conscious", en anglais).
Sans haine, ni exclusion
Le jeune I-Wayne (Lava Ground, VPRecords) est l'une d'entre elles. Une voix fluette, à l'opposé des rugissements des DJs militants. Et pourtant, cette fragilité n'est qu'apparente : le jeune rasta multiplie les appels à la fraternité (Living In Love) et au respect (Grow Proper) en s'appuyant sur une description crue de la réalité. "Can't satisfy her", la chanson qui l'a révélé en 2004, en est le parfait exemple : sur la mélodie enjouée d'un standard du reggae, I-Wayne narre la vie d'une jeune femme qui "s'est lâchée à l'âge de sept ans/Et maintenant, elle fait du strip dancing avant d'avoir atteint onze ans". Elle se prostitue pour obtenir "maison, voiture, téléphone mobile" puis pénicilline pour soigner la maladie qu'elle a attrapée ; mais "c'est vers la morgue qu'elle se dirige", annonce le rasta, avant de lâcher : "Douce comme du coton, la chair commence à pourrir".
Même volonté d'éveiller les consciences chez Richie Spice (Spice In Your Life, 5th Element Records). Le chanteur chante sa fierté d'être "noir comme du goudron" (Black Like Tar), sa foi rasta et son rejet de Babylone (incarnation d'un système d'oppression qui transcende les frontières et les couleurs de peau) mais sans haine, ni exclusion. Car "le reggae est un feu, un amour brûlant" qui "unit les gens" (Reggae's a fire). Comme I-Wayne, il décrit une réalité sombre, où la terre a pris la couleur du sang (Earth A Run Red, "une chanson de protestation exaltante dont le refrain", écrit un critique du New York Times, "fait passer l'Apocalypse pour la meilleure fête du monde" !). Quant à l'avenir, il sera "plus terrible que les attentats du 11 septembre" 2001 (More Terrible), prédit Richie Spice. Mais l'espoir n'est pas perdu et le chanteur n'est pas avare en encouragements (Check Yourself, Move Dem Out). Un bémol : d'inutiles interludes d'auto-promotion.
Des images fortes, des paroles pleines de sens, des instrumentaux imparables, quelques sublimes ballades... les albums de I-Wayne et Richie Spice (2) réconcilieront le grand public avec un genre musical qui ne cesse de se renouveler.
Reggae explosif de Guyane |
(1) En Jamaïque, le DJ est au micro tandis que le "selector" officie derrière les platines.
(2) Richie Spice sera en tournée en France avec Natty King le 14/11 à Marseille, le 15/11 à Toulouse, le 17/11 au Zénith de Paris et le 18/11 à Evron.
photo : les albums de I-Wayne et de Richie Spice (DR)
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