Après les émeutes, la poésie des matraques

Par Par Renaud PILA, le 20 janvier 2006 à 11h53 , mis à jour le 20 janvier 2006 à 17h05

Après son controversé "Flying rats" présenté à la dernière biennale de Lyon, Kader Attia nous fait découvrir au palais de Tokyo son arabesque formée de dizaines de tonfas ramassées dans les rues, après les violences de novembre. TF1.fr l'a rencontré pour évoquer sa création.

Attia

A seulement 35 ans, Kader Attia a déjà exposé plusieurs œuvres à Lyon, Bâle ou à la FIAC, à Paris. Cet ancien propriétaire d'un bar à Belleville compose ses œuvres avec une langue qui lui est propre, sans compromis et avec poésie. Photo, vidéo et installations sont les moyens qu'il utilise pour mettre en scène les thèmes du quotidien, de la violence ou du déracinement.

Pour l'exposition " Notre histoire ", il présente sur un mur blanc des dizaines de matraques formant une arabesque composée d'une multitude d'angles droits, un labyrinthe composé de tonfas trouvés dans la rue, du côté de Garges-les-Gonesses, après les émeutes du mois de novembre. Des émeutes qu'ils expliquent simplement. " Le vrai problème, c'est la pauvreté, il n'y a pas à chercher plus loin. La prochaine fois, ce sera une insurrection de tous ceux qui vivent sous le seuil de paûvreté "

tf1.fr : Comment est née l'idée de cette œuvre ?

Kader Attia : Je me suis inspiré d'une calligraphie de l'art musulman. C'est le style Koufi géométrique qui utilise les verticales et les horizontales. Ce qui m'a intéressé dans ce style, c'est le sens de la lecture, inspiré d'une prière musulmane. Quand on regarde cette calligraphie qui date du XIème siècle, on a une impression de graphisme très contemporain. Ce style d'écriture très architectural, sans courbes, a influencé tous les artistes de l'art minimal et particulièrement Sol Lewitt...

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Quant à l'idée ? En fait, même si mon atelier est à Paris, je traîne beaucoup à Garges-les- Gonnesses où j'ai grandi. Un matin, au lendemain des affrontements de novembre, j'ai trouvé deux tonfas abandonnées par les CRS, un sentiment tragiquement émouvant. J'ai décidé d'aller voir sur le net si d'autres gens avaient fait des découvertes semblables. Et en fait, beaucoup de gens, après les émeutes, ont en effet trouvé des matraques laissées dans les rues.

Ce qui m'a intéressé dans cette histoire, c'est de recréer et redonner une nouvelle vie à cet objet, un objet de répression. La forme de cet objet est en angle droit. C'est un objet qui contraint la forme et qui sert au combat, mais également à la protection. Je suis donc parti dans une rêverie poétique qui fait le grand écart entre la calligraphie d'origine musulmane et la peinture moderne comme celle de Mondrian.

tf1.fr : C'est un travail de transformation du statut de l'objet ?

K.A : Oui, dans cette œuvre, je transgresse l'image de cet objet et je lui donne une seconde vie qui raconte une histoire, celle de l'arabesque J'ai commencé par regrouper des dizaines de tonfas. Mais comme les pièces étaient usagées, elles enfermaient l'histoire que raconte cet objet dans une seule narration. Et je n'avais pas envie de rester dans un seul univers, celui des banlieues et des émeutes. J'ai vraiment eu envie de raconter une histoire, une sorte de parabole mêlant l'ordre et l'envie de donner de l'espoir et de la poésie. J'ai eu envie de créer à partir d'objets sans aucune esthétique un univers qui emmène le spectateur vers un questionnement, mais d'ordre purement plastique. On transforme le statut de l'objet mais il est encore très présent. A dix mètres de l'oeuvre, on voit des segments qui font penser à un labyrinthe, à un tableau de Mondrian. Mais à un mètre, on découvre des vraies matraques. C'est aussi une manifestation de l'état de répression dans lequel on vit actuellement.

tf1.fr : Faut-il choquer pour faire parler de sa démarche ?

A chaque fois que je crée une oeuvre, je ne cherche pas à choquer car quand on cherche à choquer, on n'y parvient jamais, on accumule les clichés. En revanche, à chaque fois que je crée une pièce, je m'inspire d'un vécu personnel. C'est le cas pour la pièce des pigeons présentée à la Biennale de Lyon qui m'a été inspirée par une scène de mon enfance. C'est la même chose pour les tonfas.

Il y a trois ans, j'ai été arrêté par la police car je téléphonais au volant. Je me suis fait tabasser. Tout cela s'est terminé au poste où j'ai passé 24 heures. J'ai été jugé et j'ai écopé de 600 euros d'amende. Tout cela aussi car je ne voulais pas me faire traiter comme un voleur. Etait-ce du racisme ? Il faut faire attention aux mots car il y a eu ces derniers temps pas mal d'arrestations violentes de citoyens français, qu'ils soient arabes, noirs ou blonds. On vit dans un Etat qui est de plus en plus policier.

Mais pour revenir à mon œuvre, je pense que mes pièces ne choquent pas. Elles touchent les gens là ou finalement ils ne s'attendent pas à être touchés. Elles questionnent à une époque donnée différents angles du quotidien du citoyen français ou étranger. La matraque est en effet un objet universel et la France n'est pas le seul Etat à glisser dans un climat répressif. Ce que j'aime bien dans cette histoire d'arabesque, c'est qu'elle peut modifier l'image qui est donnée de la banlieue. Aujourd'hui, ces quartiers sont soit dénigrés, soit encensés . Ils ne peuvent pas avoir une image normale. Malgré le climat de violence, il y a des tas de gens qui y vivent, travaillent normalement et qui ne sont pas des gangsters.


Par Par Renaud PILA le 20 janvier 2006 à 11:53
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8 Commentaires

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  • Kbill, le 23/01/2006 à 16h36

    L'art n'existe que dans les yeux de ceux qui savent le voir, je vois dans cette oeuvre une dénonciation de la violence via ses outils propres ou comment faire du beau avec du laid (entre autre), les autres n'y verront que des batons collés et crieront au scandale ou au pseudo artiste, n'est-ce-pas ??? ;o) Je suppose que dans un autre temps on devait crier au loup devant les oeuvres de Miro, Dali, picasso ou Cesar. Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois

  • Fabrice, le 23/01/2006 à 14h56

    Pour Gaétan de Rennes, D'écrire une phrase sans qu'elle soit criblée de fautes c'est de l'art aussi peut-être ?

  • Roxane, le 23/01/2006 à 13h41

    C'est une oeuvre très intéressante et originale! L'art aide parfois à prendre du recul par rapport à notre appréciation de la réalité...

  • Liberte, le 23/01/2006 à 13h30

    Qu'il ai trouve quelques matraques, passe encore, mais des dizaines (ou centaines ?), est-ce realiste ? Les aurait-il achetees ? L'art est art et ne se discute pas, Je trouve meme son oeuvre plutot belle. Mais ca ressemble aussi a un acte politique que de mettre des matraques de flics dans une oeuvre. Moi, je vais en commencer une avec des courbes, cul de bouteille molotov, volant de voiture incendiees, ...

  • Gaetan, le 23/01/2006 à 09h33

    Moi je trouve ca très beau et réflechi!!!!!!! c'est ca l'art: donner une signification differentes aux choses! et c'ets pas donner à tout le monde!!!!

  • Alain, le 22/01/2006 à 09h47

    Ce n'est pas un artiste, c'est un vulgaire provocateur. Il est vrai qu'il n'aurait jamais alligné les carcasses des voitures brûlées !!! Et on paie cesz individus !!! Quand l'"art" devient aussi caricatural, on peut vraiment dire que notre société est en déclin.

  • Ben, le 21/01/2006 à 15h52

    Pfff... Quand je voie cela, je me dis que n'importe qui peut donc devenir artiste...

  • Jumajol, le 21/01/2006 à 15h25

    Pourquoi ne pas faire une sculpture avec toutes les voitures brûlées, ou mieux encore un portrait du visage des enfants devant leurs maternelles calcinées, pas idiot comme idée non ??

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