
A seulement 35 ans, Kader Attia a déjà exposé plusieurs œuvres à Lyon, Bâle ou à la FIAC, à Paris. Cet ancien propriétaire d'un bar à Belleville compose ses œuvres avec une langue qui lui est propre, sans compromis et avec poésie. Photo, vidéo et installations sont les moyens qu'il utilise pour mettre en scène les thèmes du quotidien, de la violence ou du déracinement.
Pour l'exposition " Notre histoire ", il présente sur un mur blanc des dizaines de matraques formant une arabesque composée d'une multitude d'angles droits, un labyrinthe composé de tonfas trouvés dans la rue, du côté de Garges-les-Gonesses, après les émeutes du mois de novembre. Des émeutes qu'ils expliquent simplement. " Le vrai problème, c'est la pauvreté, il n'y a pas à chercher plus loin. La prochaine fois, ce sera une insurrection de tous ceux qui vivent sous le seuil de paûvreté "
tf1.fr : Comment est née l'idée de cette œuvre ?
Kader Attia : Je me suis inspiré d'une calligraphie de l'art musulman. C'est le style Koufi géométrique qui utilise les verticales et les horizontales. Ce qui m'a intéressé dans ce style, c'est le sens de la lecture, inspiré d'une prière musulmane. Quand on regarde cette calligraphie qui date du XIème siècle, on a une impression de graphisme très contemporain. Ce style d'écriture très architectural, sans courbes, a influencé tous les artistes de l'art minimal et particulièrement Sol Lewitt...
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Ce qui m'a intéressé dans cette histoire, c'est de recréer et redonner une nouvelle vie à cet objet, un objet de répression. La forme de cet objet est en angle droit. C'est un objet qui contraint la forme et qui sert au combat, mais également à la protection. Je suis donc parti dans une rêverie poétique qui fait le grand écart entre la calligraphie d'origine musulmane et la peinture moderne comme celle de Mondrian.
tf1.fr : C'est un travail de transformation du statut de l'objet ?
K.A : Oui, dans cette œuvre, je transgresse l'image de cet objet et je lui donne une seconde vie qui raconte une histoire, celle de l'arabesque J'ai commencé par regrouper des dizaines de tonfas. Mais comme les pièces étaient usagées, elles enfermaient l'histoire que raconte cet objet dans une seule narration. Et je n'avais pas envie de rester dans un seul univers, celui des banlieues et des émeutes. J'ai vraiment eu envie de raconter une histoire, une sorte de parabole mêlant l'ordre et l'envie de donner de l'espoir et de la poésie. J'ai eu envie de créer à partir d'objets sans aucune esthétique un univers qui emmène le spectateur vers un questionnement, mais d'ordre purement plastique. On transforme le statut de l'objet mais il est encore très présent. A dix mètres de l'oeuvre, on voit des segments qui font penser à un labyrinthe, à un tableau de Mondrian. Mais à un mètre, on découvre des vraies matraques. C'est aussi une manifestation de l'état de répression dans lequel on vit actuellement.
tf1.fr : Faut-il choquer pour faire parler de sa démarche ?
A chaque fois que je crée une oeuvre, je ne cherche pas à choquer car quand on cherche à choquer, on n'y parvient jamais, on accumule les clichés. En revanche, à chaque fois que je crée une pièce, je m'inspire d'un vécu personnel. C'est le cas pour la pièce des pigeons présentée à la Biennale de Lyon qui m'a été inspirée par une scène de mon enfance. C'est la même chose pour les tonfas.
Il y a trois ans, j'ai été arrêté par la police car je téléphonais au volant. Je me suis fait tabasser. Tout cela s'est terminé au poste où j'ai passé 24 heures. J'ai été jugé et j'ai écopé de 600 euros d'amende. Tout cela aussi car je ne voulais pas me faire traiter comme un voleur. Etait-ce du racisme ? Il faut faire attention aux mots car il y a eu ces derniers temps pas mal d'arrestations violentes de citoyens français, qu'ils soient arabes, noirs ou blonds. On vit dans un Etat qui est de plus en plus policier.
Mais pour revenir à mon œuvre, je pense que mes pièces ne choquent pas. Elles touchent les gens là ou finalement ils ne s'attendent pas à être touchés. Elles questionnent à une époque donnée différents angles du quotidien du citoyen français ou étranger. La matraque est en effet un objet universel et la France n'est pas le seul Etat à glisser dans un climat répressif. Ce que j'aime bien dans cette histoire d'arabesque, c'est qu'elle peut modifier l'image qui est donnée de la banlieue. Aujourd'hui, ces quartiers sont soit dénigrés, soit encensés . Ils ne peuvent pas avoir une image normale. Malgré le climat de violence, il y a des tas de gens qui y vivent, travaillent normalement et qui ne sont pas des gangsters.
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