Une enquête décapante sur "le roi des Juifs"

Par Par Matthieu DURAND, le 28 janvier 2006 à 07h00 , mis à jour le 27 janvier 2006 à 17h04

Pour raconter la vie d'un caïd de la pègre américaine, l'écrivain Nick Tosches fait appel à la Bible, revisite l'histoire de New-York, "dessoude" les Républicains et tord le cou au "politiquement correct". Avec style et intelligence.

nick tosches le roi des juifs albin michel couv

Il était une fois en Amérique un gangster nommé Arnold Rothstein. C'est sa vie que Nick Tosches nous raconte dans Le roi des Juifs (1). A sa manière, c'est-à-dire en envoyant valdinguer les canons de la biographie traditionnelle. "Il y a belle lurette que j'ai renoncé aux ‘ficelles' du métier : le début alléchant qui va vous empoigner, le crescendo et le diminuendo des passages habilement troussés afin de vous enjôler par la danse des mots", écrit-il. "Je ne tiens plus à être un fournisseur de mensonges ou de divertissement bon marché", prévient-il.

Des mensonges, ce livre en est pourtant truffé : articles de presse, documents officiels, témoignages de proches de Rothstein et même les biographies précédentes qu'il avait inspirées... Autant de sources que Tosches a réexaminées scrupuleusement, quitte à en citer de larges extraits, pour mieux en démontrer la fausseté. Inutile donc de chercher à savoir pourquoi et par qui Arnold Rothstein s'est fait abattre le 4 novembre 1928. L'auteur rappelle à maintes reprises qu'un "mensonge assez souvent répété devient une vérité". Et d'insister : "Je vous dis exactement ce que je disais à mon ex-femme : ‘Ne crois à rien, sauf à ce qui sort de ma bouche'".

"Une ombre au-delà du bien et du mal"

Le lecteur est constamment pris à témoin. Tosches lui parle, comme à un ami à qui il voudrait ouvrir les yeux, qu'il voudrait inciter à réfléchir par lui-même, à se poser des questions sur ce qu'on lui fait croire. L'occasion pour Tosches de régler ses comptes avec le "politiquement correct" et la pudibonderie qui ont transformé New York en "galerie marchande de la médiocrité mortuaire". L'ex-maire Rudolph Giuliani fait l'objet de quelques pages rédigées au vitriol. George W. Bush, "ce petit gosse de riches fourbe et capricieux", en prend aussi pour son grade. Même la lutte contre le tabagisme, qu'elle soit menée par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) ou les maires de New York, inspire à l'écrivain des charges d'une rare violence.

Et Arnold Rothstein dans tout ça ? Tosches y vient mais en prenant des chemins de traverse. Pour raconter la vie de ce "financier" de la pègre, amateur de beaux costards et de jeux en tous genres, "Old Nick" cite la Bible, aborde l'histoire des peuples du Moyen-Orient, revisite l'immigration des Juifs d'Europe centrale vers la terre promise américaine, donne sa version de Gangs of New York...

Au fond, pourquoi écrire sur Rothstein ? Parce qu'il est "une ombre qui flotte au-delà du bien et du mal", explique Tosches. "Nous voudrions que les hommes en face desquels nous nous tenons soient clairement définis comme bons ou mauvais", souligne-t-il. Or, insiste-t-il, "aucun de nous n'est assez pur pour être totalement bon ou mauvais, et le gris de l'entre-deux, ce lieu où nous résidons, est bien trop vaste pour qu'on puisse en dresser la carte". Reste le voyage. Et celui auquel nous convie Nick Tosches est tout simplement éclatant.

(1) Nick Tosches : Le roi des Juifs, Albin Michel, 440 p., 22€.
L'auteur a également signé une biographie de Dean Martin, plus classique dans sa forme mais tous aussi percutante et stylée : Dino, La belle vie dans la sale industrie du rêve, éd. Rivages/Noir.

Par Par Matthieu DURAND le 28 janvier 2006 à 07:00
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