
Dans son premier roman, La huitième colline, publié chez Liana Levy, Louis Carzou évoque l' histoire sensible et intime de Sibel, une jeune journaliste émancipée d'Istanbul à qui sa grand-mère sur son lit de mort lui dévoile le secret de sa vie, un secret qui la confronte à ses certitudes et à ses origines... Comment vivre une fois ce secret dévoilé, comment vivre avec le poids de cette Histoire, une histoire qui résonne à l'oreille de Louis Carzou. Interview...
LCI.fr : Ce livre, vous le portez depuis combien de temps en vous ?
Louis Carzou : Si je devais vous répondre honnêtement, je vous dirais un peu plus de 20 ans... Plus sérieusement, j'ai commencé à écrire des nouvelles à l'âge de 15 ans, un premier manuscrit de roman un peu plus tard. Bref, écrire est chez moi une passion très ancienne, née à peu près à l'âge où l'on découvre le bonheur de lire. Avec mes résultats scolaires, je me suis retrouvé en pension, et c'était la seule solution pour s'évader sans trop accumuler les heures de colles. Et écrire, c'était le seul moyen dont je disposais pour convaincre une petite amie de patienter jusqu'au samedi suivant, alors j'étais particulièrement motivé pour apprendre à manier les mots. Ce roman, c'est donc le premier aboutissement d'une très ancienne passion.
LCI.fr : Quel a été le déclencheur pour commencer à l'écrire
Louis Carzou : Au départ, l'un de mes amis m'a raconté une anecdote qui figure d'ailleurs dans le roman : c'est le dernier vœu formulé par le personnage de la grand-mère de Sibel, l'héroïne du livre. Au moment même où cet ami me racontait cette histoire, je sentais qu'elle m'inspirait, que j'avais envie de m'en emparer pour écrire un roman. J'ai laissé passer quinze jours, le seul moyen de vérifier qu'une idée s'accroche à vos pensées, s'épanouit assez pour servir d'étincelle à l'écriture d'un roman. Comme je n'avais aucun doute après deux semaines de réflexion, je suis retourné voir cet ami et lui ai demandé si je pouvais adopter cette anecdote. Il a accepté d'autant plus volontiers qu'elle n'est pas unique, et témoigne de situations relativement répandues dans des familles turques aujourd'hui.
LCI.fr : Pourquoi ce titre, " la 8ème colline " ?
Louis Carzou : Je voulais un titre romanesque, mystérieux. Il m'est arrivé de nombreuses fois d'acheter un roman uniquement parce que le titre m'inspirait, sans rien connaître de l'auteur ou du texte. C'est comme cela que j'ai découvert un auteur comme Joseph Roth avec son roman " La fuite sans fin. " Un titre très simple, mais très mystérieux. Mon éditrice voulait, elle, une référence à l'Arménie. Mais j'ai fini par la convaincre, car même si j'aborde des situations réelles, contemporaines, c'est avant tout un roman. Je ne vous donnerai pas l'explication du titre, car le lecteur trouve la réponse au dernier paragraphe du roman...mais je vous donne un indice : Istanbul, comme Rome, est construite sur sept collines.
LCI.fr : Dans la 8ème colline, on suit l'histoire de Sibel, pourquoi avoir choisi le point de vue d'une femme ?
Louis Carzou : C'est l'un des privilèges, l'une des possibilités merveilleuses de l'écriture : celle de pouvoir se glisser dans la peau d'un autre. Alors il m'a semblé passionnant de devoir adapter mon regard à celui d'une héroïne, d'être obligé de me mettre dans la peau d'une femme. Evidemment, je ne me simplifiais pas la tâche, mais c'était vraiment motivant. De plus, Sibel, mon héroïne est confrontée à la question centrale des valeurs, de l'histoire que l'on veut transmettre à ses enfants, et malheureusement, ce sont plus souvent les femmes que les hommes qui prennent le temps de réfléchir, d'affronter ces enjeux- là. La question telle que je me la posais en pensant à mon héroïne au départ était la suivante : à quoi je donne une vie supplémentaire à travers mon enfant ? Difficile, hélas, d'imaginer un homme abriter pareille interrogation.
LCI.fr : Il est question d'un bijou, l'avejargan, symboliquement qu'est ce qu'il représente pour les arméniens ?
Louis Carzou : En fait, pour symboliser le passage de témoin entre la grand-mère et sa petite fille, j'ai pensé à un bijou. Mais il fallait trouver un motif de bijou qui soit assez arménien sans pour autant attirer l'attention des autorités turques, parce que la grand-mère le reçoit à une époque où c'est encore assez dangereux d'afficher le fait d'être arménien. C'est un joaillier arménien de Paris, qui connaît très bien l'histoire des bijoux et du travail des orfèvres d'Arménie qui m'a fait découvrir ce motif symbole d'éternité. En général, on le trouve sur les croix arméniennes, à l'intersection des deux branches. Comme il est assez proche d'une arabesque, ce motif proche d'une tête de fleur est parfois porté en pendentif.
LCI.fr : Que voulez-vous que le lecteur retienne de cette histoire ?
Louis Carzou : En tant que petit-fils d'un réfugié Arménien (mon grand-père paternel), j'avais à cœur de dire la chose suivante : si aujourd'hui je rejette un citoyen turc parce qu'il est turc, je donne une victoire posthume à ceux qui ont planifié, organisé et exécuté le génocide des Arméniens, parce que j'adopte à mon tour leur manière de penser, c'est-à-dire juger les gens en fonction de leur race, leur religion, leurs origines. Et çà, c'est quelque chose que je rejette de toutes mes forces.
Je me bats bien sûr pour que l'Etat turc reconnaisse le génocide perpétré en 1915, cesse d'entretenir ce nationalisme ombrageux et négationniste. Mais les choses bougent, notamment grâce au courage d'un écrivain turc, Orhan Pamuk. Disons qu'en racontant cette histoire où un secret de famille vient contredire l'histoire officielle, j'espère aussi que je donnerais envie à des lecteurs d'en savoir plus sur cette tragédie du début du XXe siècle.
Et avec un peu de chance, certains me feront peut-être assez confiance pour me suivre dans de prochaines aventures...dont j'ai commencé l'écriture.
La huitième colline, de Louis Carzou, chez Liana Levy, 16 euros
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