© Glénat, CargoAbsent des salles obscures depuis 2001, Jean-Jacques Beineix revient au cinéma... par la bande dessinée. Avec la complicité de Bruno de Dieuleveult au dessin, le réalisateur de Diva donne vie, sur papier et non sur pellicule, à un projet qu’il a tenté de monter depuis plus de deux décennies : L’Affaire du siècle (1). Beineix passe du 7e au 9e art… Mortel transfert serait-on tenté de dire, en reprenant le titre de son dernier film. Car, malgré des qualités indéniables, l’album déçoit.
L’Affaire du siècle est l’adaptation du roman de Marc Behm, La Vierge de glace (2), que le cinéaste a découvert en 1982. Emballé par cette histoire non conventionnelle de vampires, Beineix a rédigé un script qu’il a essayé de tourner depuis lors. Sans succès. Trop bizarre pour les Américains (Paramount), trop cher pour les Européens, malgré la présence assurée de Jean Reno au générique. Habitué aux galères d’un milieu qui n’en est pas avare, Beineix s’est dit : "Ces temps-ci, on porte la bande dessinée à l’écran. Moi, je fais exactement le contraire" (3). Et d’adapter son scénario au format BD.
Clop clop… pas glop !
Or, la BD est un art, qui a ses codes. Lesquels ont évolué de pair avec un public de plus en plus connaisseur. Et exigeant. Les amateurs de BD justement risquent d’être surpris, voire franchement déçus par les partis pris du réalisateur. Comme celui de décrire ce que l’on découvre dans les cases, ce qui est typique du script de cinéma. Exemple : "Un homme en rollers circule audacieusement à contresens du trafic. Il porte sur l’épaule un énorme ghetto-blaster…" Beineix a pourtant prouvé dans ses œuvres — et les critiques le lui ont suffisamment reproché — que l’image se suffit souvent à elle-même. Autre choix contestable : celui des onomatopées ("Tchakapoum", "clop clop", "schlitt schlitt"…), omniprésentes. Une volonté de l’auteur d’apporter, a-t-il expliqué (3), une dimension musicale à l’album qui, à notre sens, tombe à l’eau (plouf !) et nuit à l’ambiance de l’histoire.
Outre cette conception un peu désuète de la BD, L’Affaire… pêche surtout par son graphisme. Certes, en s’associant à Bruno de Dieuleveult, un storyboardeur avec lequel il a souvent travaillé (4), Beineix a pour le coup introduit une dimension cinématographique dans le traitement du récit. Le découpage évoque celui d’un long-métrage et les cases ressemblent davantage à des plans de film. Mais le dessin reste celui d’un story-board : les crayonnés semblent avoir été réalisés à la va-vite. Le trait est particulièrement approximatif dans les cases de grand format.
OVNI du 9e art
L’Affaire du siècle, qui paraîtra en quatre tomes, n’est donc pas la BD de l’année. Pour autant, l’histoire est originale, les dialogues vifs et les personnages attachants bien que caricaturaux. Surtout, Beineix a réussi à imposer sa marque et son univers qui ne laissent jamais indifférents. Et l’on se prend à refermer cet "OVNI du 9e art" en se disant : "Cela aurait pu faire un sacré film".
(1) Jean-Jacques Beineix et Bruno de Dieuleveult : L’Affaire du siècle, tome 1-Château de vampire à vendre, éd. Glénat/Cargo, 91 pages, 14,99€.
(2) Marc Behm : La Vierge de glace, Folio/Gallimard.
(3) Extrait d’un entretien accordé à Bo Doï, magazine dédié à la BD.
(4) Bruno de Dieuleveult a également travaillé, entre autres, avec Gérard Oury, Patrice Leconte, Régis Wargnier et Agnès Jaoui.
photo : détail de la couverture de L'Affaire du siècle (Glénat/Cargo)
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