© truffaut au travail, éd. Cahiers du cinémaLe 21 octobre 1984, François Truffaut s’éteignait et avec lui, une page du cinéma français, celle de la Nouvelle Vague (1). Loin de l’image académique dans laquelle il est aujourd’hui enfermé, le cinéaste a conçu une œuvre forte, parfois violente, longuement mûrie. Carole Le Berre, spécialiste du réalisateur et conseillère artistique dans le domaine des fictions télévisées, en apporte la preuve éclatante dans l’ouvrage Truffaut au travail (2).
tf1.fr : Quelle empreinte François Truffaut a-t-il imprimé au cinéma français ?
Carole Le Berre : Vaste question ! François Truffaut y a placé une œuvre à mi-chemin entre l’œuvre romanesque et l’œuvre cinématographique : au sein de sa filmographie, tous les films se correspondent. C’est une œuvre totalement personnelle et, en même temps, qui a réussi à s’imposer dans une industrie. J’ajouterais qu’avec le succès des 400 Coups, Truffaut a réussi à faire exister la Nouvelle Vague et d’autres films, comme ceux de Rivette notamment.
tf1.fr : Dans votre ouvrage, on découvre que Truffaut préparait énormément ses films en amont et qu’il fignolait sans cesse ses scénarios et ses dialogues. La réalité est finalement très éloignée du cinéma de liberté qu’incarnait la Nouvelle Vague…
C. L. B. : Ce n’est pas contradictoire. Truffaut prenait en effet beaucoup de notes qu’il archivait dans des dossiers. Lesquels constituaient un vivier d’idées dans lequel il piochait en permanence (cliquez ici pour découvrir quelques documents extraits du livre de Carole Le Berre). Tout en effectuant ce travail très pointu d’écriture et de réécriture, en amont, il avait également une capacité à saisir ce qui se passait sur un plateau et à improviser, surtout au début de sa carrière avec Tirez sur le pianiste, Les 400 Coups ou Jules et Jim.
tf1.fr : Son mode de fonctionnement était aussi original…
C. L. B. : Il a bénéficié d’une indépendance artistique assez rare en créant un système qui reposait sur une maison de production — Les Films du Carrosse — et sur une organisation de travail. Au milieu des années soixante, après Jules et Jim, il a fallu cinq ans à Truffaut pour monter Fahrenheit 451. Il a donc décidé de travailler sur plusieurs projets concomitants avec plusieurs scénaristes pour avoir toujours un film prêt à tourner.
tf1.fr : Truffaut est devenu une icône mais, écrivez-vous, "ses films à l’allure faussement lisse et facile recèlent aussi une part de violence et de sauvagerie"…
C. L. B. : Le cinéma de Truffaut est habité par la violence intérieure, notamment une très grande violence des sentiments. Dans Les deux anglaises et le continent, les personnages soufrent physiquement d’amour. Chez Truffaut, les personnages sont des asociaux qui le resteront quelle que soit leur volonté de s’intégrer dans la société.
tf1.fr : Les 400 Coups ressortent en salles dans une version restaurée. Que diriez-vous aux spectateurs pour les convaincre d’aller le voir ou le revoir ?
C. L. B. : Que c'est l’occasion de se rendre compte que, chez Truffaut, l’enfance n’est pas une période bénie, que c’est un mauvais moment à passer. La mise en scène est d’une intensité incroyable. Truffaut a une façon de saisir les regards de Jean-Pierre Léaud [l’acteur principal, NDLR], de les provoquer… Et puis, c’est très agréable de revoir le film dans une version aussi belle. A travers ces noirs, ces blancs, ces gris, on retrouve vraiment les couleurs de Paris en hiver.
(1) Autre anniversaire : l’acte de naissance de la Nouvelle Vague est un article sur un certain cinéma français écrit par Truffaut il y a cinquante ans dans Les Cahiers du cinéma.
(2) Carole Le Berre : Truffaut au travail, éditions Cahiers du Cinéma, 280 pages, 50 euros. Film par film, l’auteur analyse avec érudition et finesse la "méthode" du cinéaste. On entre d’autant mieux dans l’univers de Truffaut que l’ouvrage présente de nombreuses archives personnelles (livres annotés, scénarios commentés, documents de tournage…) et une impressionnante iconographie. Une passionnante recherche sur la création artistique.
photo : détail de la couverture Truffaut au travail (éditions Cahiers du Cinéma)
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