© INTERNEtf1.fr : Dans votre ouvrage (1), vous montrez que dès sa création, Hollywood a intégré la censure dans son mode de fonctionnement. Vous parlez même d’une "autorégulation" des studios américains. De quoi s’agit-il ?
Olivier Caïra : La censure n’est pas perçue à Hollywood comme l’art que l’on assassine mais comme un coût à maîtriser car un film censuré représente un manque à gagner. Dès 1915, les studios s’engagent à éviter certains thèmes (blasphème, nudité mais aussi métissage) et à en aborder d’autres avec prudence (actes brutaux, institution du mariage ou opérations chirurgicales !). En 1934, sous la pression de la puissante Ligue de la Décence catholique, l’examen des films devient obligatoire. Une instance d’autorégulation garantit que chaque film est conforme à une sorte de règlement interne, le Code de Production, connu en France sous le nom de code Hays.
tf1.fr : Paradoxalement, vous écrivez que la mise en place du Code de Production correspond à l’Age d’Or d’Hollywood…
O. C. : La censure a un effet stimulant sur la production cinématographique, Billy Wilder et Elia Kazan l’ont souligné. Les réalisateurs devaient être intelligents et imaginatifs pour évoquer certains thèmes, comme Kubrick l’a fait avec la pédophilie dans Lolita (lire l'encadré ci-dessous). A partir de 1968, on laisse les cinéastes faire ce qu’ils veulent mais on prend l’engagement de protéger la jeunesse en classant les films par âge (PG, R, X…). Aujourd’hui, le contrôle à l’entrée des salles, à la télévision et en vidéo-clubs est quasiment inexistant. L’essor du DVD et d’Internet, qui rend accessibles les films à tous publics, renforce cette tendance. C’est inquiétant pour les studios car ils risquent un retour de bâton.
tf1.fr : Comme ce fut le cas après la tuerie de Columbine (2). Qu’est-ce que ce drame a changé pour Hollywood ?
O. C. : Avant 1999, l’Etat ne se mêlait pas de contrôler le cinéma, à l’exception de ce qui s’est passé pendant la Deuxième guerre mondiale et le McCarthysme. Après le 20 avril 1999, des enquêtes fédérales ont cherché à savoir s’il y avait un lien entre la tuerie de Columbine et l’industrie des loisirs. Il est notamment apparu que beaucoup de films classés R [interdits aux moins de 17 ans, NDLR] ciblaient les 11-13 ans. Les pratiques promotionnelles des studios et la distribution des films sont désormais sous surveillance fédérale. Mais depuis le 11 septembre 2001, il y a une sorte d’union sacrée entre Hollywood et Washington : le thème de l’ennemi intérieur est beaucoup moins décliné, la représentation du bien et du mal est plus nette d’où l’essor des films de super-héros. Autre effet de Columbine, l’idée qu’il faut donner des repères plus stricts et plus visibles à la jeunesse américaine.
tf1.fr : Comment interprétez-vous la tentative de censure subie par Michael Moore pour Fahrenheit 9/11, le groupe Disney ayant refusé de distribuer le film aux Etats-Unis ?
O. C. : C’est assez nouveau mais cette tentative, grossière et maladroite, a été immédiatement attaquée par Hollywood et les médias. La demande émanait du gouverneur de Floride, le frère de George W. Bush, avec des menaces directes sur les parcs Disney. Cela a complètement échoué car cela a fait une pub énorme au film de Moore. Et Hollywood a découvert qu’il était très rentable de faire un film anti-Bush.
(1) Olivier Caïra : Hollywood face à la censure, CNRS Editions, 284 pages, 25 euros. Une analyse très complète qui s’appuie sur de nombreux exemples, de Naissance d’une nation à Scream. On redécouvre ainsi certains films à la lumière des épreuves de force entre producteurs, réalisateurs et censeurs.
(2) Le 20 avril 1999, deux adolescents armés tuent treize personnes au lycée Columbine de Littleton, dans le Colorado, puis se donnent la mort.
Sur Hollywood et Kubrick
Hollywood, symbole de la culture et des valeurs américaines, a été créé par des immigrants originaires des communautés juives d’Europe centrale, tels les frères Warner, William Fox ou Samuel Goldwyn. C’est ce paradoxe que raconte Neal Gabler dans Le Royaume de leur rêves (Calmann-Lévy, 25€). Au-delà des personnalités hautes en couleur et de leurs destins hors du commun, on découvre que ces self made men ont fabriqué "à l’écran une Amérique idéalisée", leur Amérique, et l’ont fait partager au monde entier.
Ce rêve américain sur celluloïd, Stanley Kubrick n’a eu de cesse de le démystifier et d’y opposer sa vision du monde, centrée sur l'homme, comme l’explique le critique Michel Chion dans Stanley Kubrick, l’humain ni plus ni moins (éditions Cahiers du Cinéma, 40€). Cet ouvrage exhaustif, qui décortique film par film l’œuvre de Kubrick, fait d’ores et déjà figure de référence.
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