
Dans ce long-métrage, Claude Chabrol s'est inspiré du scandale politico-financier Elf, qui avait défrayé la chronique dans les années 90, en suivant le parcours d'une juge d'instruction tenace incarnée par Isabelle Huppert. Son personnage s'aperçoit que plus elle avance dans ses investigations, plus son pouvoir s'accroît, mais au même moment, et pour les mêmes raisons, sa vie privée se fragilise, car le projecteur médiatique qui fait d'elle un personnage public l'éloigne de son mari
En pleine crise de la politique, vous réalisez un film qui décortique les mécanismes du pouvoir. Est-ce salutaire ou dangereux ?
La question se pose effectivement. Mais j'ai pensé que le principe de l'ironie qui est à la base du film enlevait le caractère de dangerosité. C'est jamais mauvais de signaler parfois aux gens que de temps en temps, on les prend pour des couillons. Franchement, je crois que le film n'est ni dangereux, ni abrutissant, ce qui est déjà important.
C'est plus un film psychologique que politique...
Absolument. L'élément politique, c'est l'équivalent de l'intrigue. Dans la grande époque des films noirs ou romans noirs américains, il y avait une intrigue comme par exemple un meurtre. Mais en réalité, le scénario de base n'avait pas une importance considérable. L'important, c'était la visite des différentes couches de la société, la manière dont le policier percevait la vie de la cité. Je me suis un peu inspiré de ce système là.
Dans le film, l'affaire est un peu une imitation de l'affaire Elf. Mais là n'est pas l'important. C'est juste le support qui sert à montrer la vie publique du personnage, la juge d'instruction. Il sert à faire découvrir également l'autre versant, sa vie privée qui a la même importance. Au fur et à mesure que la juge avance dans l'enquête, il se passe presque un transfert d'ivresse. Les gens qui sont face à elles croyaient avoir du pouvoir se retrouvent finalement entre les mains de cette petite femme, très tenace et caustique. Mais du coup, c'est elle qui commence à se monter la bourrichon et à devenir par moments un peu insupportable.
D'autre part, quand la vie publique envahit la vie privée, c'est comme une digue qui saute, et là on arrive à la catastrophe.
Les Français sont un peuple très politisé. Comment expliquez-vous l'absence de films politiques ?
C'est effectivement intéressant. En réalité, cette absence est assez récente, elle date de 10 ou 15 ans. Après mai 68, il y a eu des films politiques. Moi-mêrme, j'ai réalisé Nada. D'autres, comme Yves Boisset, s'étaient spécialisés dans ce genre.
Dans ce film, je suis parti d'un angle différent. Plutôt que de grossir les choses comme l'ont
| "ce n'est pas en réalité le film qui exagère mais la réalité" |
Dans votre description des phénomènes de pouvoir, vous jouez en réalité avec la conscience du spectateur qui peut ou non se projeter et se reconnaître...
Bien sûr. Je me fixé comme règle dans ce film que tous les rôles, même les plus minimes, soient tous vraisemblables. A aucun moment, on doit avoir l'impression que le trait est forcé. Donc lorsqu'on regarde les trois pantins, rien n'est exagéré et pourtant leur comportement est inimaginable. Du coup, le spectateur qui se reconnaît dans ces travers peut se dire : " attention à moi, je suis dans un état dangereux ".
Dans vos films, vous vous êtes beaucoup intéressés aux rapport de classes. Est-ce plus difficile de réaliser un film sur le milieu politique ?
Ce milieu est très fort car il réussit à nous donner de lui une image fausse mais on ne connaît pas plus la vraie. Donc on ne peut pas montrer la vérité du monde politique. Il est difficile de critiquer leurs actions car celui qui est mis en cause pourra toujours dire : " vous ne connaissez pas toutes les données du problème, etc... ".
Mais en montrant simplement qu'ils sont, pour nous, tout bêtement légèrement ridicules dans leur comportement, ça les fera peut-être réfléchir.
Les gens de pouvoir vous amusent-ils ou vous font-ils pitié ?
Ils ne me font pas pitié. Mais d'une certaine manière, je les plains. Pour faire de la politique, c'est-à-dire finalement préférer qu'on vous ouvre la porte plutôt que de l'ouvrir soi-même, on est obligé de se plonger dans des univers d'une complexité extrême avec surtout des tâches infernales. Il suffit de voir l'emploi du temps d'un député de base, c'est infernal. Personne ne voudrait faire ce métier. C'est terrible. Cela pourrait être une espèce de dévouement mais le goût du pouvoir l'emporte souvent.
Voyez-vous encore une différence entre la droite et la gauche ? Est-ce pour vous la même " société du spectacle " ?
Non. Par définition, la droite se base plutôt sur le patronat. La gauche en revanche s'adresse au départ aux employés et aux ouvriers. Mais avec l'évolution du monde, les positions se sont ces dernières décennies rapprochées. En revanche, avec la mondialisation, on revient ces temps-ci à des rapports réels de lutte de classes.
Vous pensez aux événements de novembre en banlieue ?
Oui, ce fut une alerte. J'ai été très frappé de voir que ce n'était qu'une alerte du type : " attention, nous existons ". Brûler ses propres bagnoles et écoles, c'est d'abord s'attaquer à soi-même. Mais la prochaine fois, je crains qu'ils passent du 93 au 92. Cela semble inéluctable...
La politique est un formidable théâtre. La télévision est-elle coupable ?
Je ne crois pas. C'est le rapport entre l'individu et la télévision qui est en cause. Moi j'adore la télé. Je regarde de tout car je crois avoir trouvé le mode d'emploi de cet instrument. Tel un caméraman, il faut " faire le point ". Il n'y a pas d'émissions intelligentes ou idiotes. Par définition, la télévision renseigne toujours sur l'être humain. Mais il ne faut pas croire que l'on
| "Moi j'adore la télé, je regarde de tout" |
Pour l'acteur, c'est différent. Il ne s'exhibe pas mais exhibe plutôt son talent en endossant un rôle.
Pour jouer ce personnage du juge, vous avez tout de suite pensé à Isabelle Huppert ?
Je ne prépare jamais un scénario pour des comédiens particuliers. Mais avec Odile Barsky, la scénariste, on s'est dit que c'était un rôle épatant pour Isabelle. Je l'ai appelée en lui parlant du rôle et elle a tout de suite accepté. Et puis quand on sait qu'on va tourner avec Isabelle Huppert, on sait qu'on va pouvoir aller très loin. Elle n'hésite devant rien.
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