
Après avoir décrit dans Le nouvel Hollywood le règne, les frasques et la chute des réalisateurs dans les années 70 (lire : "Le putsch raté de la génération Sexe-drogue-Hollywood), Peter Biskind jette un nouveau pavé dans le marigot du cinéma américain. Et quel pavé ! Sexe, mensonges et Hollywood (1), dont le titre est inspiré de celui du premier film de Steven Soderbergh, est une enquête fouillée de près de 700 pages sur la production indépendante made in America.
Ancien rédacteur en chef du Première américain, Biskind raconte l'essor d'un 7e art alternatif au pays des grands studios à travers deux fils conducteurs : le festival Sundance et la société Miramax. Deux trublions dans le paysage cinématographique américain devenus en quelques années des "institutions" qui ont favorisé l'émergence de nouveaux talents (Soderbergh justement, Tarantino, Rodriguez...) et permis à des œuvres atypiques (Reservoir Dogs, Clerks, Dogma...) de toucher un plus large public. Voilà, pour la belle histoire. Les coulisses sont moins reluisantes et Peter Biskind ne se prive pas d'aller y fureter, s'appuyant sur les témoignages de nombreux producteurs, cinéastes, acteurs et distributeurs.
Sortir du ghetto
Pétri de belles intentions sur l'art, Robert Redford offre une vitrine inédite aux films indépendants en lançant le festival Sundance, dans les années 80. Les cinéastes débutants ou underground viennent y travailler leurs scénarios aux côtés de grands professionnels puis y présenter leurs œuvres devant les décideurs d'Hollywood. Mais au quotidien, la star se révèle mesquine, plutôt conservatrice dans ses choix, incapable de prendre des décisions et souvent prête à s'accaparer des projets, comme Quiz Show, que devait réaliser Soderbergh. Celui-ci confie à Biskind : "L'image [d'un Redford] ami des réalisateurs est à des années-lumière de la personne à qui j'ai eu affaire".
Quant à Harvey et Bob Weinstein, ils transforment Miramax, leur société de distribution de films, en mini major, appliquant une politique marketing agressive pour sortir le cinéma indépendant de son ghetto. A leur actif, des oeuvres aussi différentes que Jackie Brown, Shakespeare in Love, Studio 54 ou Chocolat. Adulés par les uns (Quentin Tarantino, Ben Affleck et Matt Damon...) et détestés par les autres (Spike Lee notamment), les deux frères sont des passionnés de cinéma en même temps que de redoutables hommes d'affaires, qui alternent cajoleries et menaces pour imposer leurs vues. Leurs coups de sang sont aussi célèbres que craints. Totalement impliqués dans la réussite de leurs films, ils n'hésitent pas à en remanier le montage, parfois contre l'avis même du réalisateur (l'aîné des Weinstein est surnommé "Harvey aux mains d'argent"), ou à dépenser sans compter pour en assurer la promotion. Mais ils sont aussi capables d'enterrer des projets acquis pourtant à prix d'or si le réalisateur n'est pas assez coopératif. James Gray (The Yards) en a fait l'amère expérience.
"Sans grade" à Hollywood
A la décharge de Redford et des Weinstein, les professionnels du cinéma que décrit Biskind semblent tous sortis du même moule : ego démesuré, fibre artistique, appât du gain, calcul, générosité... Au-delà de ces caractères bien trempés, on se dit tout de même que la vie d'un "sans grade" à Hollywood est un enfer : tout au long du livre, les employés des différentes compagnies se font exploiter, hurler dessus, renvoyer, insulter et même menacer de mort ! Et pourtant, ils sont les premiers à dire à l'auteur à quel point ils adorent leur travail.
Finalement, les comportements excessifs des uns et des autres sont autant une expression d'Hollywood que les étoiles sur le boulevard du même nom. Tout cela n'a que peu d'importance aux yeux des simples spectateurs que nous sommes. Ce qui compte, ce sont les films : Pulp Fiction, Gangs of New York, The Crying Game, Will Hunting et tant d'autres que le passionnant livre de Biskind donne envie de voir et revoir.
(1) Peter Biskind : Sexe, mensonges et Hollywood, éditions Le Cherche-Midi, 670 pages, 21 euros.
Retour MYTF1
Chargement en cours...




