
LCI.fr : Les films mettant en scène les filles de banlieue sont plutôt rares...
Lori SilverBush, la réalisatrice : Effectivement, c'est ce qui nous motivait dans ce projet : donner la parole à des filles de banlieue qui n'ont pas l'opportunité de s'exprimer et encore moins d'être écoutées.
Michael Skolnik : On voulait aussi dénoncer la situation des filles dans les centres de détention. Depuis 1980, leur nombre a augmenté de près de 400%. En 2000, 25% des mineurs arrêtées avaient moins de 13 ans, 32% avaient entre 13 et 15 ans et 25% entre 16 et 17 ans. Nous nous sommes rendus dans un de ces centres et avons écouté le récit de femmes incarcérées. Les trois personnages racontent un peu l'histoire de chacune d'elles.
Judy Marte, qui interprète Oz : Moi j'ai accepté ce rôle car je voulais faire quelque chose pour aider les jeunes. J'avais vu un documentaire intitulé Girlhood (documentaire de Liz Garbus, 2003, NDLR.) qui suit deux adolescentes dans un centre de détention du Maryland. J'ai découvert un univers que je ne soupçonnais pas. Ca a changé mon point de vue sur pas mal de choses et j'espère que Girls in America aura le même effet.
LCI.fr : Justement qu'attendez vous de ce film ?
MS. Forcément beaucoup! (rires). Vous savez on en a encore beaucoup de chemin à faire aux Etats-Unis. C'est un pays relativement jeune qui donne trop souvent l'image d'un endroit où tout est facile. Un pays où chacun roulerait dans une grosse voiture, vivrait dans une grosse maison. La réalité est tout autre mais on a tendance à l'oublier. La plupart des gens doivent se battre tous les jours... On ne parle pas assez de cette Amérique-là. Depuis les émeutes de 1992, rien ne s'est passé. Les politiques ne prêtent pas attention aux Noirs car ils ne constituent pas une force économique, et surtout parce qu'ils ne votent pas. On espère que le film sera une petite source d'ouverture au dialogue, comme un catalyseur au débat.
LS. : Attention, j'insiste, c'est parce qu'on aime notre pays qu'on le critique autant. Le but de ce film est d'essayer de faire changer les choses. En France, lors des avants-premières, on a eu un accueil épatant de la part de tous les spectateurs, bien souvent jeunes et issus de banlieues. Chaque séance se terminait par une heure de questions-réponses assez formelles qui se transformaient en débat. Ca c'est génial. C'est pour ça qu'on fait des films pour échanger, faire progresser les points de vue.
MS. Beaucoup nous ont dit qu'il y avait de nombreuses similitudes entre ce qu'ils vivaient et ce que racontaient le film : la drogue, l'ennui, la violence... Même si le degré était quand même moindre chez eux. Enormément de jeunes nous ont aussi dit qu'ils luttaient pour ne pas sombrer, vendre de la drogue ou devenir violents notamment. Le truc, c'est qu'ils voulaient des opportunités pour s'en sortir.
LCI.fr : Dans le film, les personnages semblent à chaque fois faire le mauvais choix. Marisol se shoote au risque de perdre sa fille, Suzette suit son caïd de copain, Oz deale et multiplie les séjours en prison... Pourquoi selon vous ?
JM : Parce qu'elles évoluent dans un univers défavorable. Je ne dirais pas qu'elles sont ignorantes de la réalité, je dirais qu'elles sont juste innocentes. Personne ne leur a laissé entrevoir qu'elles pouvaient s'en sortir, que d'autres voies s'ouvraient à elles.
LCI.fr : Oz semble être la seule à prendre conscience de l'absurdité de cette situation au contraire de Marisol et de Suzette qui s'enfoncent peu à peu. Pourquoi ?
JM : Oz est sûrement plus forte mentalement que les autres. La preuve, elle vend de la drogue parce qu'il faut bien garder de l'argent, mais elle n'en prend pas. On voit aussi sa force de caractère quand elle s'occupe de Chuey, son frère handicapé. Mais elle a aussi ses faiblesses, notamment sa mère toxico complètement perdue. Un jour elle réalise qu'il y a un problème, qu'elle n'a que 17 ans et ne peut pas jouer comme ça le rôle d'une mère perdue.
LCI.fr Alors qu'elles se retrouvent toutes les trois en prison, un éducateur vient leur faire la morale et leur tient un discours assez dur.
LS : Ce genre d'intervention est fréquent en prison. Il vise à les secouer un peu, leur faire comprendre qu'elles gaspillent les possibilités qu'elles portent en elles. A l'extérieur, on ne leur enseigne que l'importance de leur look.
MS : Les jeunes femmes sont souvent conditionnées à penser qu'elles valent moins que les hommes. Il s'agit de les extraire de cette pensée. C'est ce qu'on appelle de l'amour agressif : "t'es qu'une merde mais on t'aime quand même".
LCI.fr L'éducateur leur dit notamment que c'est à cause des hommes qu'elles se retrouvent en prison.
LS : C'est surtout vrai pour Suzette mais d'une manière générale il y a un manque de figure paternelle qui est commun aux trois filles. Il y a aussi chez les filles qui passent en prison, une absence de mères, accaparées par leur travail, ou perdues dans leurs propres problèmes de drogue. Du coup, on découvre une certaine haine envers ces mères, incapables de les élever, alors que l'absence du père est mieux acceptée.
MS : La rupture de famille est une donnée historique aux USA. Cela a commencé au temps de l'esclavage, avec les familles noires, desquelles on enlevait le père pour le faire travailler au pays. Chez les Latinos, la séparation est plus un fait économique, les hommes travaillant pour soutenir leur famille, restée au pays, au Mexique.
LCI.fr : Mais l'éducateur leur dit aussi qu'elles ont tout pour réussir, que cette "putain " de société repose sur leurs épaules.
LS : Ces filles ne sont pas la seule porte de sortie. Mais ce sont elles qui vont faire perdurer la société puisqu'elles donnent la vie. Malheureusement, elles sont elles même le produit de mères adolescentes. Et le système bien souvent se répète. On retrouve aujourd'hui les femmes, victimes de l'épidémie de crack des années 80, devenues adultes, et fondant des familles, où les choses se reproduisent. Ce que nous croyons, c'est qu'il faut réinsuffler aux jeunes filles une estime de soi, et la foi en une possibilité de vie autre. Bien souvent elles ne voient pas de perspective de sortie. C'est cette pauvreté d'imagination qu'il faut combattre.
Girls in America : trois destins paumés dans une société impitoyable |
Il y a d'abord Suzette, jeune fille de 15 ans, cheveux noués et tête de poupon qui aide sa petite sœur à faire ses devoirs tout en préparant le dîner avant que sa mère ne rentre du travail. L'adolescente modèle s'entiche d'un caïd local aux dents à la Fifty cent. Premier amour, première claque. Suzette se fait engrosser et tout s'enchaîne. Elle oublie d'aller chercher sa petite sœur adorée après l'école, prend la malle avec son copain sans domicile fixe. Et de passer ses soirées sagement -quoique un peu interloquée- assise sur le canapé à regarder son copain et ses potes se défoncer ou jouer à la roulette russe. Le quotidien de Marisol, 17 ans, se partage lui entre gazouillis à sa fille Automn et les suppliques à son fournisseur pour obtenir sa dose de crack. Maman camée qui s'aperçoit avec colère qu'elle n'a pas de quoi nourrir son rejeton. Et de sortir précipitamment acheter de quoi se défoncer. Et puis il y a Oz, belle gueule de 17 ans, cheveux tressés et baggy. Dealeuse de drogue respectée dans son quartier elle se défonce, elle, pour le bien de son frère handicapé qu'une mère camée n'arrive plus à assumer. Trois filles, trois histoires, trois destins paumés dans une société qui ne leur fait pas de cadeau. Elles ne se connaissent pas, se croisent sans le savoir au détour d'une rue. Et vont se retrouver en prison avec d'autres filles aux histoires semblables. La caméra suit les protagonistes dans leur quête, leur questionnement, leur perdition. Les images brutes sont parfois crues. Souvent dures. Alors oui il y a peut être quelques maladresses et notamment des scènes un "chouilla" trop théatrâles, mais qu'importe. Le film dérange, interpelle, provoque la réflexion. Et c'est tout ce qu'on attendait de cette 1h20 intense à regarder. A.Ga. |
(De gauche à droite Michael Skolnik, Judy Marte et Lori SilverBush/Photo A.Ga/LCI.fr)
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