Congo River de Thierry Michel © Congo River de Thierry MichelLCI : Pourquoi avoir choisi de faire découvrir le pays aux spectateurs par son fleuve, le Congo ?
Thierry Michel, réalisateur : Mes films précédents étaient tournés dans les villes, ancrés dans l'histoire contemporaine. Congo River, lui, parle d'une Afrique plus intemporelle, comme le fleuve qui est le personnage principal du documentaire. Cela correspond à une réalité géographique car son cours dessine le pays et lui donne sa cohérence. Le Congo est aussi le dernier moyen de communication entre les hommes ordinaires, depuis que les routes et le chemin de fer construits par les colons belges ont été détruits. Il y a surtout une dimension symbolique forte, puisque nous retraçons l'histoire tumultueuse du pays comme nos embarcations ont remonté le fleuve, parfois violent, de l'embouchure à sa source.
LCI : Vos escales montrent les vestiges de la colonisation belge et les palais en ruine du dictateur Mobutu. Mais des réalisations actuelles, on ne voit rien...
T.M. : Et pour cause, rien ne se fait. J'ai réalisé un de mes premiers repérages à Kisangani alors que le fleuve, fermé pendant quatre années de guerre, venait de rouvrir permettant l'approvisionnement des habitants. J'ai nourri l'illusion que j'allais réaliser un film montrant une Afrique se régénérant. Mais le pays n'est pas encore à ce stade. L'industrie, minière notamment, ne doit pas être simplement relancée, elle doit repartir de zéro. La maladie du sommeil, endiguée par la colonisation, est revenue au niveau des années 30. Il faudra sans doute trois décennies pour draguer le fleuve et le rendre complètement navigable comme dans les années 60. Le film montre qu'il y a un espoir : le chef de gare rétablit avec les moyens du bord cent kilomètres de voies, le capitaine fait remonter le fleuve à ses barges vaille que vaille, le médecin soigne ces fillettes violées pendant les tueries.
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LCI : Votre caméra s'attarde sur des réalités diverses mais il y a un fil rouge : celui des religions. C'est une donnée importante pour comprendre les Congolais d'aujourd'hui ?
T.M.: Aujourd'hui l'irrationnel semble le seul refuge après tant d'espoirs déçus pendant la colonisation, la dictature mobutiste et les récentes tueries. Le contraste est total avec l'aspiration très rationnelle à la démocratie que j'ai pu montrer dans un de mes précédents films après l'indépendance. La sorcellerie, le fétichisme et l'animisme prolifèrent. En aval du fleuve, les évangélistes, comme dans d'autres pays d'Afrique, ont un succès croissant. Ils font mine de condamner la magie mais en réalité, ils utilisent les mêmes ficelles et jouent de la crédulité des fidèles. A l'inverse, les églises traditionnelles, catholiques et protestantes, restent un espoir pour le pays. Elles constituent finalement un des seuls embryons de société civile face à l'armée et au pouvoir.
LCI : Comment se sont déroulés ces sept mois de tournage ?
T.M. : Je vous laisse imaginer la difficulté d'entraîner un équipe de tournage sur un fleuve de 4300 kilomètres, à peine navigable, coupé par des rapides ou des chutes. Pourtant, ces difficultés logistiques ne sont rien au regard des tracasseries "administratives", non seulement avec le gouvernement, mais surtout avec quantité d'autorités locales plus ou moins officielles. Nous avons même été détenus à plusieurs reprises. Bien que cela en dise long sur ce pays, j'ai réservé ces images au making off car je voulais donner du pays et de son fleuve une image pas forcément plus nette mais plus noble.
LCI : Ce que vous avez vu du pays vous permet-il d'être optimiste pour le déroulement de la présidentielle et des législatives de juin, les premières élections libres en plus de 40 ans ?
T.M. : Le pouvoir est coincé entre les aspirations du peuple et la poigne de fer de la communauté internationale. Il faut espérer que cela sera suffisant. La communauté internationale fait un très gros boulot, là-bas. Ces gens sont bien rôdés et semblent avoir appris des précédentes crises en Afrique. Mais tout peut encore basculer. C'est pourquoi je pense qu'il ne faut pas précipiter les choses. Le récent report du scrutin ne doit pas être analyser comme un échec. Il faut se donner toutes garanties.
(Photo Thierry Michel - Tous droits réservés)
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