© TF1 / LCI Gérard Oury"Tu te trompes de direction. Tu es un auteur comique et tu ne parviendras à t'exprimer vraiment que lorsque tu auras admis cette vérité-là". La scène se passe en 1961 sur le plateau du "Crime ne paie pas". La remarque est adressée par Louis de Funès, l'un des acteurs, au réalisateur, Gérard Oury, décédé jeudi matin à l'âge de 87 ans dans sa maison de Saint-Tropez dans le Var.
Même si les deux hommes sont amis depuis une dizaine d'années, le metteur en scène, alors âgé de 42 ans, pourrait la prendre de haut : après une dizaine d'apparitions où il a joué des personnages antipathiques, il en est déjà à son troisième long-métrage derrière la caméra.
Coup d'essai, coup de maître
Louis de Funès, malgré ses nombreux rôles, est quant à lui encore méconnu du grand public. Mais Gérard Oury, ancien pensionnaire du Cour Simon puis du Conservatoire, disciple de Louis Jouvet, écoute le conseil. Faisant fi de ses premières amours, il abandonne le cinéma dramatique - Le crime ne paie pas est pourtant un joli succès - et se lance dans la comédie. Il ne le regrettera pas.
Son coup d'essai est un coup de maître. Il écrit lui-même le scénario du Corniaud, basé non pas sur un, mais deux rôles principaux. Il fait alors appel à Louis de Funès, qu'il associe à Bourvil. Le duo va se révéler extraordinaire, avec à la clé des scènes mémorables, notamment quand de Funès-Saroyan emboutit avec sa grosse berline la pauvre 2CV de Bourvil-Maréchal. Onze millions de Français découvrent avec eux le "Youkounkoun, le plus gros diamant du monde". Nous sommes en 1964.
"On peut rire de tout"
Deux ans plus tard, Gérard Oury, aidé de sa fille, Danielle Thompson à l'écriture, récidive. Cette fois, il choisit d'aborder un sujet difficile : la Seconde Guerre Mondiale et l'Occupation. La période est encore toute fraîche dans les esprits et le pari est risqué. "On peut rire de tout. On en est que plus efficace", estime tout simplement le cinéaste. Une nouvelle fois, le tandem Bourvil-de Funès est irrésistible, les séquences de La grande vadrouille inoubliables. Le triomphe est total : dix-sept millions de spectateurs en salle ! C'est un record. Seul Titanic, plus de trente ans après, fera mieux.
Toujours aidé de sa fille et soutenu par sa compagne, l'actrice Michèle Morgan - c'est pour l'épater qu'il est passé derrière la caméra -, Gérard Oury exploite son filon et reprend les mêmes recettes pour ses films suivants : un duo d'acteurs (Bourvil-Belmondo pour Le cerveau, de Funès-Montand pour La folie des grandeurs), un scénario basé sur la poursuite, le quiproquo et le subterfuge (Le coup du parapluie) et des références à l'actualité récente (Mai 68 avec La carapate) pour humer l'air du temps.
Juifs, musulmans et chrétiens
En 1973, en plein conflit israélo-arabe, Oury réussit peut-être son chef d'oeuvre : faire rire les trois grandes religions -juive, musulmane et chrétienne- avec Les aventures de Rabbi Jacob. Si le public applaudit les tribulations de Louis de Funès-Victor Pivert et de son chauffeur Henri Guybet-Salomon, Gérard Oury reçoit néanmoins des menaces de mort des extrémistes de tous bords. "Pour toutes ces raisons, c'est un film qui me tient particulièrement à cœur", expliquait-il vingt-huit ans plus tard au Figaro lors de sa projection à Cannes où il reçoit le Trophée du Festival. Pour Gérard Oury, alors âgé de 82 ans, la montée des marches est une consécration professionnelle et personnelle. L'as des as du burlesque honoré dans le temple du cinéma "sérieux", qui l'eut imaginé ?
Comme souvent avec les représentants du cinéma populaire, il lui aura en effet fallu attendre la fin de sa carrière pour obtenir la reconnaissance du milieu du 7e art. S'il remplit les salles obscures, il le fait en porte-à-faux de la mentalité "intellectuelle" hexagonale. "En France, dans ce pays qui adore rire, il y a tout un courant, dont Molière se gaussait déjà à l'époque des Précieuses Ridicules, qui méprise un peu la comédie", commente-t-il lors de sa vadrouille sur la Croisette.
50 millions de spectateurs, 0 récompense
Les statistiques lui donnent d'ailleurs raison : 19 films -son dernier, Le schpountz a été tourné en 1999-, 50 millions de spectateurs, 200 millions de téléspectateurs, mais 0 récompense. Il devra donc se "contenter" d'être primé pour l'ensemble de son œuvre. En 1993, comme Louis de Funès treize ans auparavant, il se voit décerner un César d'honneur. Cinq ans plus tard, il est admis à l'Académie des Beaux-Arts au fauteuil de René Clément. En 2001, c'est donc Cannes qui le reçoit en grandes pompes. Ironiquement, ces distinctions sont obtenues alors que ses dernières réalisations ne décrochent qu'un succès mitigé auprès du public. Ce dernier préfère encore et toujours les vieux classiques immortels.
Sa filmographie en bref
- 1964 : Le Corniaud
- 1966 : La Grande Vadrouille
- 1968 : Le Cerveau
- 1971 : La Folie des grandeurs
- 1973 : Les Aventures de Rabbi Jacob
- 1982 : L'As des As, avec Jean-Paul Belmondo
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(Image AFP/ Gérard Julien)
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