L'Holocauste oublié de Tony Gatlif

Par , le 24 février 2010 à 11h20 , mis à jour le 24 février 2010 à 15h59

Génocide longtemps resté dans l'ombre de l'Holocauste des Juifs, le drame des Tsiganes durant la Seconde guerre mondiale sort de l'oubli avec "Liberté", de Tony Gatlif.

Image extraite d'une scène de "Liberté"Image extraite d'une scène de "Liberté" © Tony Gatlif/Princes Production

Au premier plan, des barbelés; derrière, des baraquements entraperçus laissent deviner un camp, brouillé par quelque chose qui ressemble à de la brume - qui est en fait un ciel nuageux vu en surimpression. Les barbelés vibrent. Est-ce le vent qui les agite, est-ce un prisonnier qui les touche ? Peu importe, car ce n'est qu'un prétexte : s'ils vibrent, c'est au rythme de quelques notes de piano qui s'égrènent, venues on ne sait d'où. Bientôt, le ciel et ses nuages engloutissent tout. Puis nous voici dans un tunnel, d'où émerge une petite caravane de Tsiganes. Ils avancent lentement, au rythme du pas cahotant de leurs chevaux. Ils sont hâves et dépenaillés, ils fixent d'un regard d'angoisse le prochain tournant de la route ; ils traquent un fantôme qui les suit et tentent d'échapper aux patrouilles allemandes.

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En quelques plans et quelques notes, Tony Gatlif (1) dresse la scène où se jouera le drame de Darko, Tina, Kako, Taloche, personnages imaginaires mais qu'il a chargés de tout le poids du souvenir de Tsiganes bien réels et disparus en déportation, durant la Seconde guerre mondiale. Un génocide aujourd'hui largement passé sous silence : à peine est-il mentionné dans quelques manuels d'histoire. Pourtant, entre 250.000 et 500.000 Tsiganes furent massacrés par les nazis. Ce drame, c'est aussi celui de P'tit Claude, l'enfant abandonné que fascinent les bohémiens ; celui de Théodore, vétérinaire et maire d'un petit village, qui voudra tout faire pour retarder l'inévitable, jusqu'à vendre la terre de son grand-père à ces nomades dont personne ne veut. C'est encore celui de Mademoiselle Lundi, institutrice le jour, résistante la nuit, prenant tous les risques dans sa modeste mission de trafic de faux papiers. Théodore,  Mademoiselle Lundi : deux Justes (2) dont le regard anime ce film, et qui iront à la rencontre de ces Tsiganes dont l'espace se réduit de plus en plus avec la guerre ; une guerre dont l'ampleur réelle leur échappe tellement qu'ils espèrent, un moment, lui échapper en restant cachés dans les bois.

Ni archives, ni traces, ni souvenirs

Ce thème de la déportation des Tsiganes, Tony Gatlif hésitait depuis longtemps à s'y attaquer : il ne s'en sentait pas capable. Ce sont des élus roms du Parlement européen, rencontrés en 2007, qui ont su le convaincre. A l'origine, il voulait faire un documentaire. Il a dû y renoncer, faute de documents. Ce massacre resté dans l'ombre de l'Holocauste a laissé relativement peu de traces, que ce soit dans les archives - maigres - ou dans les mémoires des rares témoins : comme le dit Tony Gatlif lui-même, les Tsiganes sont ceux qui passent, un jour ils apparaissent, puis s'en vont. Il a donc pris la voie de la fiction, et c'est sans doute tant mieux. Traité comme un documentaire, le film aurait difficilement évité un côté démonstratif qui aurait nui à l'émotion ; à moins de disposer d'un matériel susceptible de montrer l'horreur crue, comme pour Nuit et brouillard (3). Le film est donc tout entier du côté de la vie. On pourrait même y rire beaucoup, si une boule dans la gorge n'empêchait toujours le rire d'éclater.

De partout pointe une exubérance qui ne perce jamais. Elle transparaît dans des scènes où le burlesque rejoint le tragique, comme ce concert pour faire pondre les poules - aussitôt suivi de l'affrontement avec des villageois qui veulent spolier les Tsiganes de la terre que leur a vendue Théodore. Comme, encore, cette scène où Taloche, découvrant la maison de Théodore, décide de "libérer l'eau" qui court dans les canalisations... et ouvre en grand un robinet, inondant la pièce, créant un torrent qui dévale l'escalier. Elle se concrétise enfin tout entière dans le personnage de Taloche lui-même, l'homme-enfant qui voudra faire de P'tit Claude un frère, l'homme-animal guidé par son instinct et par son flair, capable de succomber en pleine forêt à des crises à mi-chemin  entre le mysticisme et l'épilepsie ; qui parle seulement par locutions brèves, qui grimpe aux arbres, que quatre murs terrorisent, mais capable aussi, son violon à la main, d'envolées musicales qui confinent au miracle, jusqu'à transformer Maréchal, nous voilà en thème trépidant de jazz manouche.

Dans un camp vide, un homme pleure

Si l'extravagance affleure, le film reste pourtant tout de pudeur et de retenue. Les personnages y apparaissent esquissés à petites touches, leur identité et leurs aspirations émergent peu à peu. Les acteurs y sont toujours justes, des Roms choisis par Tony Gatlif pour incarner les Tsiganes ballotés entre la guerre et la haine des villageois, aux Justes incarnés par Marc Lavoine et Marie-Josée Croze. La guerre est présente sous forme de toile de fond plutôt qu'au centre de l'histoire ; la terreur des arrestations se concentre dans quelques scènes simples et crispantes. Dans l'une, trois jeunes hommes, torse nu, se lavent à une fontaine en riant, jouent avec l'eau froide, puis revêtent leurs uniformes de SS ; dans une autre, la porte fermée d'une salle d'interrogatoire laisse filtrer les aboiements d'un chien. De l'Holocauste des Juifs, tragédie jumelle, une seule image :  Taloche court sur des rails. Au sol, un objet, qu'il ramasse - sans doute perdu par le passager d'un train. Mais ce n'était pas un train ordinaire : cet objet est une montre, et les chiffres y sont inscrits en caractères hébraïques. Taloche vient de croiser la piste d'un convoi en route vers les camps de concentration.

Tony Gatlif n'a pas fait oeuvre d'historien. Il n'a pas voulu davantage tourner une histoire polémique, même s'il ne nie pas l'écho que ce film peut trouver dans notre époque actuelle, ni l'importance du travail de mémoire qu'il lui a été demandé d'assumer. Qui sait, par exemple, que les Tsiganes survivants du génocide se retrouvèrent, au sortir de la guerre, de nouveau enfermés dans des camps, et gardés par ces mêmes forces françaises qui avaient participé à leur déportation ? Que le fameux document de circulation qui apparaît dans ce film, et par lequel on voit l'administration de Vichy contrôler les déplacements des bohémiens, existe toujours, et qu'il doit être régulièrement tamponné par les autorités locales ? Qui sait encore que le droit de vote des "gens du voyage" fait, dans la France d'aujourd'hui, l'objet de plus de restrictions que pour des citoyens ordinaires, et qu'ils ne peuvent l'exercer qu'après trois ans de rattachement à une municipalité, contre six mois pour un sédentaire qui déménage ?

Mais dans ce film, comme dans les précédents, Tony Gatlif cherche surtout à mettre en images l'âme tsigane. Jusqu'à transformer les épisodes les plus durs en ellipses : une rafle, c'est un camp vide, dans lequel un homme pleure, ou qu'un enfant essaie dérisoirement de remettre en ordre. Jusqu'à ce parti-pris de ne tourner que quelques scènes dans un camp. Jusqu'au titre choisi pour le film : aucune référence au génocide ou au nazisme, mais un seul mot. Le plus apte à décrire cet idéal nomade que Tony Gatlif veut montrer, le plus simple et le plus beau des mots : Liberté
 
 
(1) Il a réalisé notamment : Les Princes (1982), Latcho Drom (1993), Gadjo Dilo (1997), Je suis né d'une cigogne (1998)
(2) Ce terme est dérivé de l'expression "Justes parmi les nations", issue du Talmud et par laquelle l'Etat d'Israël honore depuis 1953 ceux  "qui ont mis leur vie en danger pour sauver des Juifs" au cours de la Seconde guerre mondiale. L'expression est ici étendue à ceux qui se sont mis en danger pour sauver des Tsiganes.
(3) Documentaire réalisé par Alain Resnais sur la déportation des Juifs et les camps de concentration.

Par Franck Lefebvre-Billiez le 24 février 2010 à 11:20
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4 Commentaires

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  • liberte84, le 25/02/2010 à 07h15

    C'est personne appatrides pour la plus part ne connaissent le pays qu'il traverse que part ce qu'ils peuvent chiner au bord des routes .ce sont les premiers à dirent nous n'avons pas de pays nous nous servons de ce que nous avons besoin.qu'ils aient subit de la part des nazis des brimades et autres tout ce qui tombaient entre les mains des bourreaux de hitler subissaient un sort pas trés enviable .je ne pense pas que les résistants dans le maquis les alsaciens enrolés de force n'est subit un sort plus enviable .si l'on doit faire un film sur chaque catégorie etnique qui a subit comme tout un chacun à l'époque les horreurs de la guerre nos cinéaste ont de beaux jours devant eux.je pense messieurs les cinéastes en mal d'idées que si vous descender de votre piédestal que vous ayaient le courage d'ouvrir les yeux et de voir plutot que de retourner en arriére vous pourriez écrire le sombre avenir des peuples qui se profile à l'horizon .mais chut la vérité fais peur .

  • al_111, le 24/02/2010 à 17h58

    Merci pour ce bon article! Et en effet, qui sait a quel point la loi est compliquée pour les gens du voyages en France ! Il est toujours bon de le dire & de le rapeller.

  • nick666, le 24/02/2010 à 17h31

    Entierement d'accord avec vous seulement méfiance; certains biens pensants ici bas pourraient vous affilier au mouvement de pensée de Dieudonné, lol de nos jours il faut se méfier de chaque parole...Merci en tous cas a vous de le rappeler, merci aussi à M Gatliff pour ce film mémoire mais aussi et surtout pour l'ensemble de son oeuvre qui est un hommage a la liberté pour ce qu'elle est et non la parodie de liberté que l'on nous offre estampillée politiquement correct....

  • ilesmarquises, le 24/02/2010 à 16h18

    C'est une bonne chose que l'on parle enfin des tsiganes qui ont été, eux aussi, victimes du nazisme. Il faudrait parler aussi des homosexuels, des handicapés, des noirs, des communistes, des résistants, et tous ceux qui ont voulu s'opposer à ce régime et qui ont été persécutés et déportés.

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