Les membres de "L'Agence" dans le film de George Nolfi © Andrew Schwartz/2011 Universal Studios
Que sont au juste les membres de l'Agence - ou plutôt, que représentent-ils ? Producteurs et réalisateur ne cachent pas avoir voulu en faire un symbole universel... tout en restant, sur la teneur même de ce symbole, remarquablement vagues. "Ramenée à son essence, l'Agence fait écho à un certain nombre de grands systèmes de croyance, religieux ou non", estime Michael Hackett, producteur et proche de George Nolfi. Pour Nolfi lui-même, "ils sont l'expression d'un pouvoir supérieur. Ils nous mettent sur la trajectoire que nous sommes supposés suivre et qui entre dans l'élaboration du grand dessein universel." Le but du héros, David Norris, étant bien sûr d'échapper à ce pouvoir supérieur et à cette trajectoire. Mais si le thème se veut universel, les personnages, eux, sont typiquement américains. Quant à ce "destin" auquel "on n'échappe pas", comme le proclame la petite phrase qui scande les affiches du film, on hésite entre celui, d'essence divine, de la tragédie grecque, et celui imposé par les hiérarchies sociales...
L'Agence, Blade Runner, Minority Report : cherchez le point commun...
Ce point commun a pour nom Philip K. Dick, prolifique auteur de science-fiction des années 50-60, et qui figure parmi les romanciers américains récents les plus adaptés au cinéma. Avec plus ou moins de bonheur...
Publié le 22/03/2011
Il court, il court, Matt Damon, entre le pouvoir et l'amour
Il court, il court, David Norris, le héros de "L'Agence". Mais après quoi court-il, au juste ? La réussite politique suprême... ou cette attirante inconnue qui pourrait être l'amour de sa vie ? Une double course schizophrène dans laquelle pourront se reconnaître beaucoup d'Américains...
Publié le 29/03/2011
L'Agence : renverser (ou pas) son café, telle est la question
<b>Chronique - </b>"Le Plan" était imparable : splash, la chemise humide; pouf, le bus carapaté; hop, 10 minutes de retard et Matt Damon ratait une rencontre avec Emily Blunt, la femme de sa vie. Mais il n'aurait pas non plus fait connaissance avec les "Agents du sort" qui vont lui pourrir le karma, tout au long de ce film efficace et trépidant, inspiré d'une nouvelle de Phlip K. Dick.
Publié le 07/03/2012
L'Agence : pour les potins de tournage, c'est par ici
Courses-poursuites en talons aiguille, Bill Clinton au casting, immeuble créé de toutes pièces, entraînement "démentiel" à la danse..., TF1 News vous raconte les anecdotes du film.
Publié le 10/03/2012
L'imprécision est d'autant plus frappante que ces membres de "l'Agence" existent à peine dans la nouvelle de Philip K. Dick qui a servi de base au film : des silhouettes tout juste esquissées ; quant à celui qui les dirige, il n'est identifié que sous le nom de "Vieil Homme" - une sorte de Dieu bureaucrate aux yeux bleus, plutôt policé et débonnaire. Dans le film au contraire, ils deviennent centraux, investis d'une pesanteur kafkaïenne. Et font précisément écho à un bon nombre d'obsessions typiquement dickiennes...
L'Amérique de Philip K. Dick est une Amérique heureuse. Sûre d'elle-même et de ses valeurs, elle marche confiante vers l'avenir. C'est l'Amérique de l'entre-deux-guerres, vers laquelle se tournent les yeux fascinés du monde entier ; celle des années 50, sortie victorieuse de la Deuxième guerre mondiale, en pleine expansion économique. C'est cette Amérique sans complexe qui voit naître à la vie d'écrivain cet extra-terrestre maniant la science-fiction comme Voltaire maniait l'art épistolaire : un irritant poil à gratter, paranoïaque et asocial, adepte forcené de la théorie du complot, pour qui la réalité n'est qu'un masque, et dont les ouvrages les plus aboutis présentent, l'un (Le Maître du Haut Château) une Amérique vaincue par le Japon et les nazis, l'autre (Ubik) une satire grinçante d'un monde régi par les seules lois du marché, où tout, absolument tout se paie.
![]() |
| John Slattery dans le rôle de Richardson |
Cette Amérique, Dick ne l'aimait pas, et elle le lui rendait bien. A tel point qu'il lui aura fallu attendre les années 60 pour connaître le succès. Curieusement, dans le film de George Nolfi, c'est une image de cette époque révolue qui semble revenir, de manière insistante, à travers les membres de l'Agence : chapeaux, imperméables, costumes créent des silhouettes qui pourraient être tout droit sorties d'un épisode de Dennis the Menace (Denis la Malice) ; on croirait voir Darrin Stevens rentrer du bureau dans une scène de Bewitched (rebaptisé "Jean-Pierre" dans sa traduction française : Ma sorcière bien-aimée) ; ou encore une scène où un jeune couple américain longe la rivière Hudson en regardant Manhattan, comme dans un cliché en noir et blanc de Constance Bannister.
Ce côté "rétro", sans pour autant être trop décalé par rapport à la panoplie de l'employé de bureau new-yorkais des années 2010, a nécessité de patientes recherches sur la mode vestimentaire, remontant jusqu'au début du XXè siècle. "Nous avons commencé vers les années 1910, à l'époque où le langage vestimentaire masculin moderne fut inventé", détaille la chef costumière Kasia Walicka Maimone. Un langage vestimentaire dont il a fallu extraire les constantes... jusqu'à obtenir cette silhouette si typiquement américaine, qui pourrait être celle de n'importe quel héros des vieilles séries télévisées. "Nous voulions des costumes élégants mais intemporels, qui pourraient correspondre aux années 30, 40, ou à notre époque", insiste Michael Hackett.
Pourtant, ces silhouettes résolument "rétro" n'ont rien de rassurant. Ce sont des silhouettes qui marchent au pas. Ce sont des chapeaux qui traversent votre monde comme s'il n'était qu'un décor. Ceux qui habitent ces imperméables et ces chapeaux peuvent à loisir faire irruption chez vous, inspecter et modifier le contenu de votre crâne. Et cette image issue de l'Amérique insouciante se trouve soudain associée à d'autres nettement moins réjouissantes : détectives, espions, mafiosi, agents d'un monde secret dont les règles prévalent sur le nôtre. Mystérieux hommes en noir - image du surmoi jaillissant dans un cauchemar.
![]() |
| Terence Stamp dans le rôle de Thompson |
Il n'est pas anodin que dans l'adaptation de George Nolfi, les membres de l'Agence portent cet accoutrement à la fois désuet, passe-partout... et empreint d'une implacable rigidité : "Le point de référence de notre palette vestimentaire était l'élégance militaire : la sobriété, le dépouillement, la netteté", souligne la chef costumière du film. Tout aussi significatif est le changement d'atmosphère : dans la nouvelle Adjustment Team, le "héros", Ed Fletcher (plutôt un anti-héros à la Philip K. Dick) collabore de bon gré avec le Vieil Homme pour "réparer" les conséquences de son intrusion involontaire en pleine scène de "rajustement" de la réalité. Dans le film de George Nolfi, le héros (un vrai héros celui-là, David Norris) se réveille dans une sorte de parking souterrain, recroquevillé sur une chaise, entouré de membres de l'Agence qui le guettent : une vraie scène d'interrogatoire policier ou de règlement de comptes de la mafia.
Il devra aussi affronter des équipes de "maintien de l'ordre" peu commodes aux uniformes noirs agrémentés de casques qui dissimulent leurs traits, et armées de sortes de matraques : ce qui dans la nouvelle relève de l'étrange tourne dans le film à la coercition. Le titre même du film (The Adjustment Bureau, en version originale) évoque une sorte d'agence para-gouvernementale (un décalque du FBI, le Federal Bureau of Investigation), ou de police politique. C'est même plus que cela : une police de la pensée. "Je peux lire dans vos pensées", dit l'un des membres de l'Agence à David Norris. Difficile de trouver expression de dictature plus radicale.
![]() |
| Face-à-face Thompson/David Norris |
L'Agence est pourtant tout sauf un film politique, malgré quelques séquences ironiques sur le poids du marketing politique dans toute campagne électorale. David Norris, ce pur produit du système démocratique américain, espoir de son parti pour les prochaines élections, se trouve désarmé. Il ne tente même pas de contester le pouvoir de l'Agence : s'il lutte, c'est non comme un résistant face à l'oppression, mais comme un individu isolé. Ce côté politique que l'on peut trouver dans un film comme Brazil est ici absent. L'oppression n'est pas extérieure, due à un système para-politique, elle est intérieure ; elle prend le visage du quotidien. Dans la nouvelle de Philip K. Dick, Ed Fletcher est confronté à un "passage du miroir" qui le projette dans un "méta-monde" distinct du sien : le soleil s'éteint, tout devient gris, la matière change de texture. Pas dans le film. Le monde reste inchangé ; seuls les êtres se figent. C'est bien notre monde, celui de tous les jours, qui est investi par les membres de l'Agence ; et nous découvrons que ce que nous pouvions prendre pour notre monde est en fait plutôt le leur. Un monde d'inquiétantes silhouettes qui marchent au pas dans des accoutrements des années 30 ou 50...
Ce détournement des images de "l'Amérique heureuse" en symboles de coercition, on en trouve une illustration plus parlante encore dans une comédie fantastique de Gary Ross, Pleasantville, sortie en 1998 - un autre film que l'on pourrait facilement qualifier de "dickien". Pleasantville, c'est, à l'origine, le titre d'une de ces séries typiques des années 50 comme pourrait l'être Ma sorcière bien-aimée, présentant un American way of life triomphant, où chacun est heureux, souriant, et d'où tout mal est absent. Par le biais d'une télécommande magique, ce monde "parfait" se trouve mis en lien avec le nôtre. Le doute s'y insinue, en même temps que s'infiltrent les couleurs du monde dans cette série en noir et blanc. Cet American way of life si parfait, et soudain si menacé, les habitants de Pleasantville veulent le sauvegarder. A leur manière habituelle : plaisante et raisonnable. Mais ce faisant, ils en viennent à édicter des normes radicales : certaines musiques sont interdites (on penserait aujourd'hui aux talibans), de même qu'est interdite la vente de certains objets comme les parapluies ; et se met en place une sorte d'apartheid anti-couleurs. Ce qui était une norme sociale devient un système oppressif, totalitaire.
![]() |
| Le face-à-face Richardson/David Norris |
Dans Pleasantville, la norme devenait une forme de totalitarisme ; dans L'Agence, le monde est déjà totalitaire. Il l'est dès l'origine, avant même que l'histoire humaine ait vraiment commencé ; il l'est de manière irrémédiable. La liberté n'existe pas ; le libre-arbitre n'est qu'un leurre. C'est, mot pour mot, ce que David Norris entend de la bouche d'un des membres de l'Agence. Adjustment Team était une des multiples illustrations de la fascination de Philip K. Dick pour le complot, une mise en scène plutôt drôlatique de sa manière d'envisager la réalité comme un paravent ; mais elle aurait pu avoir n'importe quel autre pays que les Etats-Unis comme décor. L'Agence, au contraire, c'est l'Amérique en proie au doute qui se considère elle-même avec stupeur.
Retour MYTF1
L'Agence, Blade Runner, Minority Report : cherchez le point commun...




Chargement en cours...




