L'Agence, Blade Runner, Minority Report : cherchez le point commun...

Par , le 22 mars 2011 à 15h45 , mis à jour le 11 septembre 2011 à 17h24

Dossier : L'Agence, le film

Ce point commun a pour nom Philip K. Dick, prolifique auteur de science-fiction des années 50-60, et qui figure parmi les romanciers américains récents les plus adaptés au cinéma. Avec plus ou moins de bonheur...

Tournage du film "L'agence", film de George Nolfi d'après Philip K. DickTournage du film "L'agence", film de George Nolfi d'après Philip K. Dick © Andrew Schwartz/2011 Universal Studios
L'agence

Blade Runner, Minority Report et maintenant L'Agence, avec Matt Damon et Emily Blunt : ces films taillés pour atteindre les sommets du box-office ont un secret en commun. Leur scénario puise dans l'univers d'un génie de la littérature de science-fiction : Mr Philip K. Dick. Sur papier, l'oeuvre de cet écrivain américain semble n'exister que pour finir sur grand écran. Chez Dick, tout est faux. Et ses mondes à double fond ne se dévoilent que par strates, chaque découverte nouvelle remettant tout en question. Au cinéma aussi, tout est faux : depuis les premiers films de Méliès, avec leur débauche de trucages, le cinéma s'efforce d'immerger le spectateur dans un univers qui fait concurrence au réel.

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Mais quand le cinéma tente de supplanter le réel, Philip K. Dick, lui, le nie, farouchement. Le réel n'existe pas, ou alors il est un mensonge, que ses héros (ou plutôt ses anti-héros pleins de faiblesses et de doutes) s'efforcent maladroitement de percer. Dick n'est pas tant un écrivain de science-fiction qu'un auteur de concepts et de fantasmes qui en découlent ; il ne cherche pas tant à décrire un univers, qu'à suivre des personnages en situation limite de déséquilibre. C'est à la fois cette proximité et ce malentendu qui marquent la plupart des adaptations cinématographiques de nouvelles de Philip K. Dick.

Comment rendre à l'écran l'univers si déstabilisant de Dick ? Certains réalisateurs ont opté pour un décor marqué par une radicale étrangeté, comme pour Blade Runner de Ridley Scott avec ses panoramas de ville futuriste. Richard Linklater, dans A Scanner darkly (tiré du roman du même titre, traduit en français par Substance Mort), plonge ses personnages dans un décor de dessin animé et y fait voyager le spectateur avec eux. Dans Total Recall, Paul Verhoeven laisse planer jusqu'au bout le doute : et si tout ceci n'était qu'un rêve ? Impostor, de Gary Fleder, reprend ce thème très dickien du doute sur sa propre identité qui tenaille le personnage principal. Fort peu de ces films parviennent à rendre l'impression de vertige des romans de Philip K. Dick. Certains, comme le Paycheck de John Woo, se contentent même de transformer le récit initial en un polar finalement très conventionnel. Dans L'Agence, dont TF1 News est partenaire, pas de décor de science-fiction, de jeu sur le paradoxe temporel ou de passage d'une planète à l'autre : toute l'action se déroule dans le New York d'aujourd'hui. Mais un New York transformé en scène de théâtre, et dont le héros va, malgré lui, découvrir l'envers du décor...

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Arnold Schwarzenegger dans Total Recall
Mais ce qui est un code, un jeu au cinéma (le détournement du réel et des perceptions des spectateurs) était pour Dick le reflet d'une angoisse profonde, exprimée de la manière la plus crue après son séjour de drogué en cure de désintoxication. C'est cette angoisse qui transparaît dans Substance Mort, dont la postface est une liste de proches disparus ou à jamais marqués par la drogue, dans laquelle l'auteur s'inclut lui-même par cette mention : "A Phil - lésion pancréatique permanente". Le cinéma crée un monde d'artefacts, quand Dick disait lui-même de ses nouvelles qu'elles représentaient une quête de la réalité dissimulée derrière la contrefaçon qu'est ce monde qui nous entoure.

Si un réalisateur peut prétendre devenir une sorte de "Monsieur Loyal" entraînant le spectateur dans un voyage dont il maîtrise les règles, comme sur un Grand Huit de fête foraine, chez Philip K. Dick, cette maîtrise est chancelante et la maladie mentale n'est jamais loin. Dans Les clans de la lune Alphane ou Glissement de temps sur Mars, les héros sont paranoïaques, schizophrènes ou autistes. Dans A rebrousse-temps, c'est le monde lui-même qui devient "fou" : le temps est inversé et les morts sortent de leur tombe pour régresser jusqu'à l'état de foetus.

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Affiche du film Blade Runner
Un autre obstacle lorsqu'il s'agit d'adapter Philip K. Dick est, paradoxalement, la manière dont il a lui-même intégré dans nombre de ses nouvelles des codes de cinéma, avec des scènes découpées en plans-séquences et une savante économie de moyens dans l'évocation d'un décor.  Mais l'action, justement, avec un art typiquement anglo-saxon de la nouvelle, va forcer l'imaginaire du lecteur à combler ces "manques" du décor.

Ainsi dans Adjustment Team, la nouvelle qui a servi de base à George Nolfi pour réaliser L'Agence  : seuls les dialogues permettent de deviner l'existence de toute une imposante machinerie administrative, dont on perçoit pourtant très bien la présence ; seuls quelques artifices permettent de rendre compte au début du glissement de la réalité, de l'irruption de l'étrange - sous la forme d'un chien parlant comme un fonctionnaire fatigué et quelque peu désabusé. Le risque est qu'une fois montrés à l'écran ces éléments soient privés de leur force, ayant perdu toute ambigüité, toute charge d'étrangeté.

exergue Les films les plus "dickiens" ne sont pas forcément ceux que l'on croit...

Car ces procédés pseudo-cinématographiques sont d'authentiques procédés littéraires, non des consignes laissées à un réalisateur. Dick joue en permanence sur l'ambigüité et sur les représentations que le lecteur aura dans son esprit à la lecture de son texte. Un exemple simple: dans le début de Minority Report (la nouvelle), le lecteur peut se croire dans un bureau ordinaire. Ce n'est qu'en poursuivant la lecture qu'il se rendra compte qu'il évolue véritablement dans un décor de science-fiction. Sa perception changera alors, et, se rendant compte qu'il a été "grugé", il devra se faire une autre représentation mentale du décor initial.

Un jeu intellectuel par lequel jaillit le sentiment d'étrangeté. Mais souvent, le "jeu" se corse. Les récits de Dick se construisent sous forme d'architectures où se multiplient les effets de miroir. Ils se font labyrinthiques, mélangeant temps et lieux - au point parfois de laisser le lecteur en suspens sans pouvoir décider où se situe vraiment la fin du récit. Dans Mensonges et Cie, le personnage central use d'une arme temporelle qui brouille l'écoulement normal du temps. La structure même du récit en devient dès lors perturbée. A tel point que le lecteur arrivé au dernier paragraphe se voit presque obligé de revenir en arrière pour chercher la "vraie" fin logique.

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Image extraite de Brazil, de Terry Gilliam
Une gageure lorsqu'il s'agit de passer du livre à l'écran. Peu de films parviennent à un tel côté déstabilisant. A part peut-être Usual Suspects... un polar qui ne doit rien à Philip K. Dick. Et c'est bien le paradoxe : au final, les films les plus authentiquement "dickiens" sont rarement des adaptations de nouvelles de Philip K. Dick. Dans The Truman Show, Peter Weir s'inspire largement du Temps désarticulé de Dick. Brazil de Terry Gilliam évoque lui aussi l'univers dickien : le thème, le décor, le personnage central sous forme d'anti-héros traqué et ne maîtrisant rien de son destin, se heurtant à un monde à la technologie asservissante, condamné à douter même de ce qu'il croit vivre, puisqu'il rêve une partie de son histoire...

Matrix, des frères Andy et Larry Wachowski, film pétri de multiples références, recèle des éléments propres à Philip K. Dick : l'image d'un héros immobilisé au crâne bardé d'électrodes, le concept d'un monde mental géré par un ordinateur (directement issu d'Ubik), les références à des expériences psychédéliques et les petites pilules permettant le passage vers un "ailleurs"... sans compter l'idée, partout présente chez Dick, que le monde tel que nous le percevons n'est qu'un mensonge.

On pourrait citer encore Alex Proyas ou David Cronenberg avec deux films sortis durant la même période que Matrix : Dark City et eXistenZ, et qui présentent beaucoup de similitudes ; Cronenberg n'est d'ailleurs jamais autant "dickien" que lorsqu'il porte à l'écran un autre écrivain junkie et maudit, négationniste aussi virulent de la réalité que Dick lui-même : William Burroughs dans Le Festin Nu. Ou enfin, tout récemment, Christopher Nolan avec Inception, film dickien s'il en est...
 

Du rêve cinématographique au cauchemar dickien
  • paycheckz203
      Ben Affleck dans Paycheck
    Entre les progrès des techniques cinématographiques qui visent à investir toujours plus le champ des perceptions du spectateur, et le thème typiquement "dickien" des personnages aux cerveaux directement câblés à des machines, il est facile de faire un parallèle frappant. Depuis l'entrée d'un train en gare de La Ciotat filmée par les frères Lumière (qui avait déjà, à l'époque, déclenché des réactions de panique dans la salle), le cinéma est passé du muet au parlant, du noir et blanc à la couleur, jusqu'à l'avènement de la 3D en passant par les incursions vers d'autres sens comme les tentatives de films en odorama. C'est bien ce qui fait en partie la fascination des images animées, celle qui tient un bébé en arrêt devant un écran, celle qui pousse un chat à tenter d'attraper les oiseaux qu'il croit voir : cet aspect foncièrement dément de simulation de vie et de recréation d'un monde. Une scène de Minority report, le film de Spielberg adapté de Philip K. Dick, pourrait même donner l'impression que le réalisateur et le romancier parlent la même langue : elle montre l'arrivée de l'agent John Anderton (Tom Cruise) dans un centre où l'on vend des rêves. Les clients sont englobés dans des machines qui n'ont même plus à s'adresser à leurs sens : c'est leur propre cerveau qui devient la toile sur laquelle sera projeté le film de leurs fantasmes.
Philip K. Dick adapté au cinéma
- Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (Do Androids Dream of Electric Sheep ?), adapté par Ridley Scott dans Blade Runner (1982)
- Souvenirs à vendre (We Can Remember It For You Wholesale) : Total Recall de Paul Verhoeven (1990)
- Confessions d'un barjo (Confessions of a Crap Artist): Confessions d'un barjo (Jérôme Boivin, 1992)
- Nouveau Modèle (Second Variety): Planète hurlante (Screamers) de Christian Duguay (1995)
- Rapport minoritaire (The Minority Report): Minority Report, de Steven Spielberg (2002)
- Impostor a été adapté sous le même titre par Gary Fleder en 2002
- La nouvelle Paycheck (La Clause du salaire) a été librement adaptée par John Woo pour un film du même titre en 2003
- Substance mort (A Scanner darkly) : A Scanner darkly de Richard Linklater (2006)
- L'Homme doré (The Golden Man): Next, de Lee Tamahori (2007)
- Radio Free Albemuth a été adapté sous le même titre par John Alan Simon en 2010
- Rajustement (Adjustment Team): L'Agence (The Adjustment Bureau) de George Nolfi (2011)
- The King of the Elves doit être adapté par Chris Williams pour les studios Disney; sortie prévue du film King of the Elve: 2012.
Par Franck Lefebvre-Billiez le 22 mars 2011 à 15:45
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