Il court, il court, Matt Damon, entre le pouvoir et l'amour

Par , le 29 mars 2011 à 15h50 , mis à jour le 11 septembre 2011 à 17h23

Dossier : L'Agence, le film

Il court, il court, David Norris, le héros de "L'Agence". Mais après quoi court-il, au juste ? La réussite politique suprême... ou cette attirante inconnue qui pourrait être l'amour de sa vie ? Une double course schizophrène dans laquelle pourront se reconnaître beaucoup d'Américains...

Les deux héros de "L'Agence", joués par Emily Blunt et Matt DamonLes deux héros de "L'Agence", joués par Emily Blunt et Matt Damon © Andrew Schwartz/2011 Universal Studios
L'agence

Escapades dans le temps ou visites de planètes étrangères ne changent rien à l'affaire : derrière un décor et des situations exotiques, c'est toujours de nous-mêmes que la science-fiction nous parle. Avec toutefois une limite : film de science-fiction rime bien souvent avec film d'action. Et là, il faut bien l'avouer, nous ne sommes pas tous des Bruce Willis... Et puis, entre le sauvetage de la planète et la lutte contre les méchants - forcément - aliens, il ne reste pas beaucoup de pellicule pour satisfaire nos penchants fleur bleue.

  • L'Agence, Blade Runner, Minority Report : cherchez le point commun...

    Ce point commun a pour nom Philip K. Dick, prolifique auteur de science-fiction des années 50-60, et qui figure parmi les romanciers américains récents les plus adaptés au cinéma. Avec plus ou moins de bonheur...

    Publié le 22/03/2011 L'Agence, Blade Runner, Minority Report : cherchez le point commun...
  • L'oppression souterraine de "l'American way of life"

    Avec leurs chapeaux et leurs imperméables, les membres de l'Agence ont l'air d'employés sortis de l'Amérique des années 50. Mais derrière ces silhouettes désuettes se dissimule une dictature d'autant plus implacable qu'elle reste insoupçonnée. Son mot d'ordre : "Coule-toi dans le moule".

    Publié le 01/04/2011 L'oppression souterraine de "l'American way of life"
  • L'Agence : renverser (ou pas) son café, telle est la question

    <b>Chronique - </b>"Le Plan" était imparable : splash, la chemise humide; pouf, le bus carapaté; hop, 10 minutes de retard et Matt Damon ratait une rencontre avec Emily Blunt, la femme de sa vie. Mais il n'aurait pas non plus fait connaissance avec les "Agents du sort" qui vont lui pourrir le karma, tout au long de ce film efficace et trépidant, inspiré d'une nouvelle de Phlip K. Dick.

    Publié le 07/03/2012 L'Agence : renverser (ou pas) son café, telle est la question
  • L'Agence : pour les potins de tournage, c'est par ici

    Courses-poursuites en talons aiguille, Bill Clinton au casting, immeuble créé de toutes pièces, entraînement "démentiel" à la danse..., TF1 News vous raconte les anecdotes du film.

    Publié le 10/03/2012 L'Agence : pour les potins de tournage, c'est par ici
Plus d'infos

En découvrant le scénario de L'Agence, dans les salles en ce moment, le producteur Chris Moore, engagé dans l'aventure avec George Nolfi, a tout de suite pensé qu'il avait résolu la quadrature du cercle : "J'aimais beaucoup le mélange de genres : thriller, film d'action et grande histoire d'amour, et la crise de doutes que traverse le protagoniste : la remise en question de ses convictions et de ses croyances. Ça, jumelé à un film d'action où le héros fait la course contre son propre sort : voilà qui était très prometteur."

Et voici comment, sous le vernis du scénario de science-fiction, le film de George Nolfi parle de l'Amérique d'aujourd'hui. Une Amérique écartelée dans une double course schizophrène vers la réussite sociale et le bonheur individuel, et qui peut facilement se reconnaître dans les affres des héros, David Norris (Matt Damon) et Elise (Emily Blunt), engagés dans une lutte désespérée contre un adversaire insaisissable pour sauvegarder leur amour et infléchir leur destin.

Emily Blunt et Matt Damon dans L'Agence
Emily Blunt et Matt Damon dans L'Agence
Les films américains regorgent de héros qui sauvent le monde et ratent leur vie privée : Bruce Willis dans Piège de Cristal, Jack Bauer dans 24 heures... Mais ces héros privilégient généralement le secteur dans lequel ils excellent (c'est la figure américaine du spécialiste, le meilleur de sa catégorie, celui qui perce dans son domaine) et sacrifient leur vie privée. Au coeur du rêve américain, on trouve en bonne place la figure de celui qui réussit à la force du poignet et construit sa vie par sa ténacité : la réussite matérielle, c'est la réussite tout court, c'est gagner sa place dans la société, dans le monde. D'où cette place toujours prééminente du travail, de la vie professionnelle.

Mais parallèlement à l'image de ce "winner" solitaire, le modèle familial reste toujours valorisé, et l'image du mariage (avec enfants) est plus forte aux Etats-Unis qu'en Europe. L'union libre y est socialement moins acceptée, on ne trouve pas outre-Atlantique d'équivalent du Pacs ; et le mariage reste un des éléments symboliques de la réussite sociale. On se marie donc plus, quitte à divorcer plus (le taux de divorce est de 3,8 pour 1000 habitants aux Etats-Unis, contre 2 pour 1000 en France), et à se remarier après : en 2008, 46% des mariages aux Etats-Unis étaient un remariage pour un des deux époux.

Et le modèle de la réussite "à la force du poignet" se retrouve transposé dans le domaine de la famille. Cette image de la famille idéale, c'est celle que l'on retrouve dans tous les sitcoms, jusque chez les Simpson ou dans la famille Adams. Une famille idéale... voire idéalisée : le héros du quotidien attend de se réaliser dans son mariage... pas d'y faire des compromis. Le meilleur dans sa catégorie ne fait pas de compromis. Et le héros divorce. Sans que l'image du mariage, pourtant, en soit affectée : s'ils divorcent, c'est, jugent-ils, le signe qu'ils n'avaient pas rencontré l'âme sœur. Ils essaieront de nouveau plus tard, ailleurs. Avec le même espoir, les mêmes attentes, et quelques fêlures en plus.

Emily Blunt dans L'Agence
Emily Blunt : la scène de la rencontre
Réussite professionnelle, réussite sentimentale : ces impératifs croisés et souvent inconciliables de la société américaine, L'Agence les réconcilie symboliquement en inventant un deus ex machina susceptible d'expliquer leur antagonisme. L'histoire est portée par deux héros américains des plus classiques, appelés à être les meilleurs dans leur catégorie (lui président, elle danseuse de renommée mondiale). Mais cette réussite ne dépend finalement d'eux que de manière marginale : leur destin est tout tracé. Ils sont doublement guidés sur des rails, en amont par leur histoire sociale et familiale, où chaque drame, chaque rendez-vous avec le destin, est comme un nœud d'aiguillages qui les oriente sur d'autres rails, et en aval par cette "agence" qui "corrige" ce qu'il pourrait y avoir, dans ces personnages pré-programmés, comme velléités de sortir des sentiers battus.

Le destin, chez David Norris, c'est cette enfance pauvre et cette famille ravagée, ce père mort après lui avoir fait découvrir les institutions de la démocratie américaine, ce frère emporté par une overdose qui lui fait jurer qu'il "ne sera pas comme lui", toute une soif de revanche sociale qui le conduira à se lancer en politique ; c'est aussi cette "agence" qui veille sous les apparences du monde, qui prend son avenir en main et lui promet cette réussite suprême pour laquelle il est déjà conditionné. C'est bien lui qui se bat, qui enchaîne les meetings, qui souffre lors des soirées électorales, mais c'est l'agence qui intervient en cas de doute pour le replacer sur les rails qui mènent à la Maison Blanche. Avec cette promesse déroutante, au cynisme si naïf de la part d'êtres qui régulent les choses et les individus : "Vous pouvez changer le monde". 
 

Emily Blunt et Matt Damon dans L'Agence
L'Agence : la scène du restaurant
Mais si tout est écrit, que valent tous ces efforts - et valent-ils surtout de sacrifier cet authentique rêve de conte de fée, ce "ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants" ? Car c'est une romance elle aussi très classique qui vient se nicher dans le décor du film d'action, avec deux héros propulsés l'un vers l'autre par une attirance qu'ils ne s'expliquent pas  : "Leur coup de foudre a lieu sur fond de lavabos et de toilettes, commente Emily Blunt avec un rien d'ironie, et repose sur l'idée qu'on ne choisit pas de tomber amoureux, ni les circonstances dans lesquelles cela arrive". Tous deux vont dès lors vivre une histoire contrariée, connaître la tentation d'une union plus stable et moins exaltante, et traverser mille et une péripéties avant que leur amour ne triomphe. Avec pourtant, là encore, ce bémol qu'ils ont été conditionnés pour cela. Ce n'est pas vraiment l'amour qui les pousse, c'est une résurgence d'un ancien "Plan", et c'est bien à cette impérieuse nécessité, au-delà même de tout espoir de bonheur, que fait référence l'un des membres de l'Agence qui comprend leurs efforts "même si c'est un mensonge"..

Voici, en tout cas, à travers l'Agence, mis en scène l'adversaire qui pourra devenir le réceptacle de toutes les frustrations, la cause de tous les échecs, l'obstacle unique sur la route du bonheur ; celui qui permettra d'exorciser sur grand écran ces démons familiers de l'Amérique.

Par Franck Lefebvre-Billiez le 29 mars 2011 à 15:50
Envoyer cette page à un ami
Les champs marqués par une étoile * sont obligatoires.
Les derniers articles Culture
  

Commentaires

Afficher : Les plus récents | Les plus appréciés

      logAudience