Cyril Delafosse-Guiramand lors de la traversée des montagnes chinoises du Xanxi © Cyril Delafosse-GuiramandEn 1956, Slavomir Rawicz, un Polonais, publiait A marche forcée, récit supposé de son trajet d'évadé du goulag entre la Sibérie et l'Inde. Longtemps prise pour argent comptant, son histoire est aujourd'hui sujette à caution. En 2006 et 2007, Cyril Delafosse-Guiramand, alors âgé de 28 ans, a refait le périple avec succès. Il a ensuite été embauché par Peter Weir pour être conseiller technique sur son film, inspiré du livre. Alors que Les chemins de la liberté est en salles ce mercredi, Cyril Delafosse-Guiramand revient pour TF1 News sur son voyage et sur son rôle auprès du réalisateur et des acteurs.
Pour Peter Weir, "Les chemins de la liberté" vont de la Sibérie à l'Inde
<b> Chronique -</b> Adaptant un classique du roman d'aventures historiques, le réalisateur américain raconte l'histoire, en partie authentique, d'évadés d'un goulag russe pendant la Seconde Guerre Mondiale.
Publié le 26/01/2011
TF1 News : D'où est venue l'idée de tenter de refaire le trajet décrit par Slavomir Rawicz dans son livre ?
Cyril Delafosse-Guiramand : J'ai découvert "A marche forcée" en 1999. Je l'ai dévoré. Comme je m'intéressais déjà beaucoup à l'oppression pendant la guerre en général et aux prisonniers de guerre en particulier, ce livre a été une étape supplémentaire et importante pour moi. J'ai alors rencontré plusieurs prisonniers par la suite, ainsi que des membres des institutions concernées. Puis, petit à petit, l'idée de refaire le voyage décrit par Slavomir Rawicz m'a pris aux tripes. Le projet a mûri progressivement. Il me fallait aussi obtenir des acquis sur le sujet. Entre-temps, j'ai fait d'autres expéditions. En 2006, je me suis donc lancé concrètement, avec un ami qui a fait une partie du trajet avec moi (ndlr : soit bien avant que le projet du film naisse).
TF1 News : Comment avez-vous préparé physiquement cette marche ?
C. D.-G. : Je n'ai pas fait de préparation spécifique. Si on est en forme et sans gêne spécifique (genoux...), il n'y a pas vraiment de problème. Il faut simplement être à l'écoute de soi-même et y aller progressivement : 10 km/jour la première semaine, 15 la seconde et ainsi de suite. Quant au matériel, il faut partir le plus léger possible. Mon sac pesait seulement 8 kilos, vêtements, tente, sac de couchage et nourriture compris ! Je n'avais qu'une chose en double : les chaussettes.
| "Le plus dur à gérer, c'est l'homme, pas la nature" |
TF1 News : Quelles ont été vos principales difficultés ?
C. D.-G. : Le grand problème, c'est l'état d'esprit, avec trois questions à la clé : où dormir ? Que manger ? Où et comment trouver de l'eau ? Mais, paradoxalement, contrairement à ce qu'on peut penser, le principal danger, ce n'est pas la nature, mais l'homme. La nature, si on la gère bien, ne pose pas de grand problème. Il faut simplement isoler la nourriture, éviter de dormir près des rivières.... Au pire, nous pouvions dormir chez l'habitant. Nous avions également bien sûr une base arrière en France qui nous suivait tant bien que mal selon les messages que nous arrivions à laisser lorsque nous avions accès à nos mails.
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| Cyril Delafosse-Guiramand au camp de transit de Magadan avec son équipier, Guillaume Tourlourat © Cyril Delafosse-Guiramand |
En revanche, l'homme peut poser problème. Il nous fallait parfois ruser avec les autorités, notamment en Russie, où nous étions entrés comme simples touristes et où le goulag est encore un sujet tabou. Nous avons été parfois arrêtés avec des vérifications qui prenaient plusieurs jours. Dans ce cas, il suffisait d'attendre.
Mais un soir, au fin fond de la Russie, je me souviens que l'habitant chez qui j'étais a invité un ami à lui. C'était un policier. Quand ce dernier est devenu ivre, il a voulu que je le suive à la vodka. Comme je refusais, il m'a mis son pistolet, chargé, sur la tête pour que je continue à boire.
TF1 News : Que vouliez-vous démontrer ?
C. D.-G. : Mon but n'était pas forcément de refaire précisément le voyage décrit dans le livre pour dire si Slavomir Rawicz avait menti ou pas. Tout d'abord, l'itinéraire n'est pas sûr à 100%, notamment son point de départ. Ensuite, il est impossible de se remettre dans les mêmes conditions que des évadés du goulag. On peut bien sûr tenter de s'en rapprocher autant que possible du point de vue matériel, en comptant par exemple principalement sur la pêche et la chasse (petits animaux en forêt, serpents et lézards dans le désert) pour se nourrir. Mais jamais on ne peut être dans leur état d'oppression. On ne peut que tenter de rejoindre cet esprit de l'évasion. Eux devaient ainsi à tout prix éviter les villages pour éviter de se faire reprendre. Nous, si besoin, on pouvait s'y arrêter pour manger ou bien utiliser quelques rations de survie.
Surtout, à travers ce voyage, il s'agissait de rendre hommage aux hommes du goulag. Je voulais retrouver des traces d'évadés et de prisonniers, en allant dans des camps, en rencontrant d'éventuels survivants ou témoins et en suivant les voyages des fuyards via des documents de l'époque. Nous nous sommes donc arrêtés régulièrement dans des villes ou villages pour inspecter ce qu'il restait d'un camp, interroger des gens et fouiner dans les archives.
| "Rawicz a probablement menti. Mais ce n'est pas le plus important" |
TF1 News : Avez-vous réussi ?
C. D.-G. : Oui. Nous avons retrouvé les traces de plusieurs évadés, sur un trajet incluant notamment la Sibérie, le lac Baïkal, la Mongolie, le désert de Gobi, la Chine, l'Himalaya et le Laos. La marque du dernier, un Britannique, se perd ensuite dans le delta du Mékong. Plusieurs villageois ou nomades de ces régions se souviennent très bien soit des camps, soit d'avoir vu des hommes blancs, évadés, venant du Nord. Et leur description concorde à chaque fois. Il s'agissait donc bien des mêmes personnes.
TF1 News : Dans le livre -et aussi dans le film-, les évadés finissent leur périple en Inde. De votre côté, vous avez choisi une autre route sur la fin. Pourquoi ?
C. D.-G. : La route qui mène à Calcutta depuis la sortie de l'Himalaya a déjà été faite. Cela ne servait à rien de repartir sur ce trajet. J'ai donc préféré prendre un autre chemin à Xian, au centre de la Chine, avant l'Himalaya, puisque nous avions repéré des traces qui semblaient nous mener à l'Est, vers l'ancienne Indochine française. J'ai bien fait de bifurquer puisque c'est là que j'ai donc encore retrouvé les traces de deux de nos évadés.
TF1 News : L'histoire racontée dans le livre est donc aujourd'hui largement remise en cause. Quel est votre verdict après vos 11.000 km sur un an ?
C. D.-G. : C'est tout à fait possible, dans des conditions difficiles certes, en un an ou en trois ans -voire en six mois- puisque nous avons donc retrouvé des témoignages de gens se souvenant d'hommes blancs en Mongolie ou en Chine. Rawicz l'a-t-il fait ? Probablement non. Il s'est plutôt approprié une histoire qui n'est pas la sienne. C'est dommage qu'il ait menti. Mais ce n'est pas important. Il a créé la polémique sur le problème des prisonniers du goulag. Personne n'en parlait avant lui. Et cela a abouti par la suite à un film.
| "J'ai fait en sorte que le film soit le plus réaliste possible par rapport à mon vécu" |
TF1 News : Justement, vous avez ensuite participé au film de Peter Weir en tant que conseiller technique. Comment avez-vous été recruté ?
C. D.-G. : Pendant le voyage, j'ai été interrogé par la BBC, qui préparait justement un documentaire sur la véracité de l'histoire de Rawicz. Début 2007, la production, qui avait entamé les démarches pour la réalisation, m'a contacté. J'ai ensuite rapidement rencontré Peter Weir. J'ai évidemment accepté leur proposition.
TF1 News : Quel était votre rôle ?
C. D.-G. : Dans un premier temps, j'ai organisé plusieurs voyages de repérages sur les lieux où se déroule l'action en Russie, Mongolie et en Chine et dans quels endroits ils pourraient être le mieux représentés (ndlr : ce fut finalement la Bulgarie et le Maroc. Les scènes censées se dérouler en Inde y ont été filmées). Nous avons ensuite visité des camps et j'ai ouvert mon carnet d'adresses obtenu grâce à mon expédition.
Pendant la période de pré-production, j'ai rédigé de nombreuses fiches sur le goulag pour que le camp que l'on voit dans le film soit le plus réaliste possible. Toujours dans ce souci de réalisme, j'ai aussi formé les acteurs avant le tournage pour leur apprendre comment devait agir leur personnage. Par exemple, nous avons travaillé avec Ed Harris pour qu'il sache aiguiser un fil barbelé pour le transformer en hameçon ou pour qu'il adapte sa démarche. Colin Farrell a quant à lui appris à dépecer les animaux capturés. Je leur ai aussi montré comment sécher les vêtements, comment organiser le feu, comment l'allumer...
TF1 News : Et pendant le tournage ?
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| Cyril Delafosse-Guiramand sur le plateau du tournage des "Chemins de la liberté" © Cyril Delafosse-Guiramand |
C. D.-G. : Je travaillais en amont pour qu'il y ait une continuité dans l'aspect des acteurs. Le film étant linéaire, il fallait montrer leur dégradation physique.
J'étais aussi en permanence sur le plateau pour que chaque détail colle bien et soit réaliste afin d'éviter des anachronismes ou des choses incongrues.
| "Une relation extraordinaire avec les acteurs" |
TF1 News : Quelles ont été vos relations avec les acteurs ?
C. D.-G. : C'était extraordinaire. On vivait vraiment en communauté. Surtout, ils étaient friands d'informations, limite affamés. Je ne devais pas leur dire comment était ou comment jouer leur personnage, mais simplement comment extérioriser leur interprétation afin que cela soit le plus crédible possible par rapport à la scène. Par exemple, comment marcher pour paraître le plus fatigué possible.
TF1 News : Avez-vous gardé des contacts avec eux ?
C. D.-G. : Oui. On s'échange nos vœux chaque année. Mais je ne tiens pas à jouer au fan et à les embêter. Je les laisse donc me contacter en premier, s'ils le souhaitent. En revanche, je reste plus en contact avec Peter Weir puisque nous habitons tous les deux dans le même secteur en Australie la plus grande partie de l'année.
TF1 News : Avez-vous vu le film ?
C. D.-G. : Oui, je l'ai vu à Londres où il est sorti au début de l'année. Et trois fois (rires) ! La première fois, j'étais incapable de le juger. Ensuite, je l'ai vraiment apprécié. Je suis notamment épaté par le travail des acteurs. Ils interprètent très bien ce que j'ai vécu pendant mon expédition. C'est vraiment très crédible et très réaliste. Quand ils allument le feu, ils le font vraiment avec leur main, pas avec un briquet, et s'y arrachent la peau. Cela représente bien ce que j'ai pu faire.
Le site de Taklamakan, l'association de Cyril Delafosse-Guiramand
Les chemins de la liberté
de Peter Weir
2h14, en salles ce mercredi
A marche forcée
de Slavomir Rawicz
Version française : Edition Phebus, collection "Ailleurs"
304 pages, 21 €
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Pour Peter Weir, "Les chemins de la liberté" vont de la Sibérie à l'Inde


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