
Pour les amateurs de romans policiers, le printemps ne commence vraiment qu'avec la parution de la dernière enquête du commissaire Montalbano (1). Cette année, "l'hirondelle" Camilleri — du nom de l'écrivain italien qui a inventé cet attachant policier — avait quelques semaines d'avance et c'est tant mieux ! Car suivre les pas du commissaire Montalbano, c'est prendre un aller simple pour la Sicile et plonger dans un univers savoureux.
Savoureux comme ce "peuple" insulaire, dont Andrea Camilleri, lui-même sicilien, dépeint avec justesse la sympathique exubérance, la générosité discrète, la fierté légendaire tout autant que la mesquinerie, le repli sur soi ou les accès soudains de violence. Difficile de ne pas aimer Montalbano, ce flic qui utilise davantage sa "coucourde" (ses méninges) que son revolver et qui n'hésite pas à professer une "menterie" pour acculer les criminels. Fin psychologue, le commissaire est profondément humaniste, malgré un caractère de cochon dont ses adjoints sont les premiers à faire les frais. C'est aussi un gourmand maladif, incapable de résister à un bon plat, quitte à s'en repentir quelques heures plus tard devant un verre d'aspirine. Les pâtes ‘ncasciata [sorte de gratin local] de sa bonne Adelina le font ainsi "gémir de jouissance à chaque coup de fourchette" et le lecteur n'est pas loin de vivre les mêmes émois lorsqu'il accompagne Montalbano dans sa trattoria préférée.
La saveur incomparable d'une enquête de Montalbano tient aussi au style unique de Camilleri, qui fait cohabiter dans une même phrase italien "officiel", italien "sicilianisé" et expressions purement siciliennes. Et c'est tout à l'honneur du traducteur Serge Quadruppani, auteur réputé de polars, d'avoir réussi à faire passer en français cette "langue camillerienne", dans laquelle "se rappeler" devient "s'arappeler" et "penser", "pinser". Passée la surprise des premières pages, on se baigne avec délectation dans cet idiome à la fois étrange et poétique.
"Connexion perverse"
Pas de sensualité en revanche dans la prose de Giancarlo de Cataldo mais de l'efficacité, du punch. Son Romanzo criminale (2), dont l'adaptation cinématographique est sortie mercredi, décrit la montée en puissance de petits voyous qui s'unissent à la fin des années 70 pour devenir les maîtres de Rome. Inspiré d'une histoire vraie, cette saga du crime narre sur près de vingt ans les destins flamboyants ou sordides d'une galerie de personnages aux caractères bien trempés : malfrats (le Libanais, le Froid, le Dandy, �il Fier, Ricotta...), femmes fatales ou fidèles, hommes de loi, barbouzes, terroristes... Dans la rue comme dans les palais de la République, la quête du pouvoir passe par des meurtres sans état d'âme, des alliances douteuses, des serments "à la vie-à la mort", des trahisons à la chaîne, des réconciliations opportunes.
Finalement, s'ils ne finissent pas truffés de balles, les bandits s'en sortent plutôt bien. C'est qu'ils servent le système, ce qu'un policier amer décrit comme "la connexion perverse entre politique, milieu, entrepreneurs marrons, services secrets dévoyés". Le constat est d'autant plus terrifiant que Cataldo est également juge auprès de la cour d'assises de Rome. Mêmes propos chez Camilleri, par la voix du commissaire Montalbano : "Les systèmes ont profondément changé, même si le but final est toujours le même. Maintenant, ils [les mafieux, NDLR] préfèrent besogner en immersion et avec les amitiés qu'il faut aux endroit qu'il faut. Et pour commencer, ces amitiés qu'il faut vont partout dire que la mafia n'existe plus, qu'elle a été battue, donc on peut faire des lois moins sévères [...]". Deux conteurs, deux styles mais un même regard implacable sur la société italienne. Le polar dans toute sa noirceur.
(1) Andrea Camilleri : La première enquête de Montalbano, éditions Fleuve Noir, 342 pages, 20 euros.
(2) Giancarlo de Cataldo : Romanzo criminale, éditions Métailié, 586 pages, 23 euros.
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