Le numéro de septembre du magazine "Lire" présente la rentrée littéraire 2006. © LireLCI.fr : L'an passé, la publication du dernier roman de Michel Houellebecq avait suscité la polémique. Cette année, la rentrée littéraire s'annonce-t-elle moins houleuse ?
François Busnel : Oui, il n'y a pas eu cette année la dérive et l'hystérie que nous avons connue en 2005 (lire l'interview que nous avait alors accordée François Busnel). La course aux prix est très, très ouverte : il n'y a pas de très grosses pointures qui peuvent prétendre au Goncourt, comme Houellebecq ou Weyergans, mais il y a de très bons écrivains et beaucoup de très bons livres.
LCI.fr : Parmi les 683 romans français et étrangers publiés pour cette rentrée littéraire, avez-vous un coup de cœur ?
F. B. : Les sirènes de Bagdad de Yasmina Khadra (voire encadré ci-dessous) est à tous niveaux formidable : si le jury du prix Goncourt avait du courage, il lui remettrait le prix. Ce livre marque le triomphe du roman politique et du roman à l'américaine : Khadra fait mieux comprendre les enjeux de la guerre qu'un éditorialiste, un journaliste ou un reporter. C'est quasiment du niveau d'Albert Camus. L'auteur [Yasmina Khadra est un romancier algérien, NDLR] construit peu à peu une œuvre : chaque roman est meilleur que le précédent. Il faut savoir que c'est lui qui représente la France aux Etats-Unis où ses derniers ouvrages ont eu beaucoup de succès. Hollywood va d'ailleurs adapter L'attentat.
LCI.fr : Quels autres romans ont-ils emballé la rédaction de lire">Lire ?
Le roman de Michel Schneider sur Marylin Monroe et son psychanalyste, un dingue chez qui elle s'est rendue sept fois par semaine pendant les deux dernières années de sa vie. Il s'agit d'un roman mais dont tous les dialogues sont tirés de témoignages véridiques. Il illustre une tendance lourde de cette rentrée littéraire, outre le retour des livres politiques : les romans qui racontent des biographies réelles. Charles Dantzig consacre ainsi un roman à Truman Capote et les frères Poivre d'Arvor signent un très bon roman sur Lawrence d'Arabie. Enfin, deux autres coups de cœur : le premier roman du jeune Américain Jonathan Littell — 900 pages [sur la Deuxième guerre mondiale] qui se lisent avec un total plaisir — et le dernier ouvrage de l'Irlandaise Nuala O'Faolain [sur une arnaqueuse ayant vécu au début du XXe siècle].
LCI.fr : Et vos coups de gueule ?
F. B. : Le livre de Christine Angot, fidèle à elle-même, a divisé la rédaction. Ceux qui aiment Angot adoreront, ceux qui détestent trouveront ça affligeant. Quant au nouveau Nothomb, à laquelle nous consacrons un dossier, le sujet est excellent mais on s'attendait à mieux. Amélie Nothomb, c'est comme le beaujolais nouveau : c'est un cru moyen ; aussitôt lu, aussitôt oublié. Mais il y a aussi ceux que l'on pensait détester et que l'on a aimé. Par exemple, Yann Moix, que je trouve excessif donc insignifiant. Or, son dernier livre est très bien."Amélie Nothomb, c'est comme
le beaujolais nouveau :
aussitôt lue, aussitôt oubliée"
LCI.fr : Parmi les romans étrangers, on note beaucoup d'œuvres américaines, dont celles de John Updike ou John Irving. Vous qui êtes un grand amateur de littérature américaine, qu'est-ce qui la distingue, à vos yeux, de la littérature française ?
F. B. : La force de la littérature américaine, c'est son audace et son souffle. Comme ils sont peu considérés dans leur pays, les auteurs américains n'ont pas d'enjeux de carrière ; du coup, ils osent, ils sont complètement désinhibés. Ils n'écrivent pas pour eux en se demandant si telle phrase est bien tournée ; ils abordent de grands sujets, sur l'état de l'Amérique, sur le monde, et surtout, ils racontent des histoires. En ce sens, ils sont très grecs et complètement modernes en même temps.
C'est ce qui explique leur succès en France : tous ces livres français d'autofiction, tous les médias en parlent mais on ne les lit pas. Ce que demandent les lecteurs, c'est d'être emmenés au bout du monde. J'ai rencontré une cinquantaine d'écrivains américains : ils ont tous eu une vie avant d'écrire et il n'y en a pas un d'entre eux qui n'ait pas voyagé. En France quand un écrivain passe deux jours au-delà du périphérique, il en ramène un livre !
LCI.fr : Ce sont 683 romans qui paraissent à partir de septembre. Est-ce trop ?
F. B. : Du point de vue des lecteurs, oui car ils n'auront jamais la possibilité de tout lire, ni l'argent pour tout acheter, ni même la possibilité de faire leur choix. Du point de vue des éditeurs, au contraire, c'est le signe d'une vraie dynamique. Il y a encore des gens en France qui croient qu'il est possible de s'exprimer en écrivant et d'autres, qu'il est possible de faire de l'argent avec les livres. La preuve que nous ne vivons pas dans un pays en régression intellectuelle et morale, comme on nous le rabâche trop souvent.
La sélection de Lire |
- Yasmina Khadra : Les sirènes de Bagdad (Julliard)
- Michel Schneider : Marylin, dernières séances (Grasset)
- Charles Dantzig : Truman Capote (Grasset)
- Olivier et Patrick Poivre d'Arvor : Disparaître (Gallimard)
- Jonathan Littell : Les bienveillantes (Gallimard)
- Nuala O'Faolain : L'histoire de Chicago May (Sabine Wespieser éditeur)
- Christine Angot : Rendez-vous (Flammarion)
- Amélie Nothomb : Journal d'Hirondelle (Albin Michel)
- Yann Moix : Panthéon (Grasset)
- John Updike : Tu chercheras mon visage (Seuil)
- Rick Moody : Le script (éditions de l'Olivier)
- John Irving : Je te retrouverai (Seuil)
photo : le numéro de Lire, spécial rentrée littéraire, en kiosques le 30 août, au prix de 5,50 euros
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