Le journal tenu par le docteur Dorothée Ramaut depuis 2000 relate, depuis l'intérieur, la vie d'une grande surface dont les pratiques managériales détruisent les salariés les uns après les autres. Les harceleurs d'un jour deviennent victimes à leur tour et le grain de sable que le médecin tente d'être dans cette organisation est à son tour mis en cause. Pour avoir brisé le silence et pris le parti de certains salariés, Dorothé Ramaut fera l'objet d'intimidation et d'une campagne de dénigrement. Son journal sort en librairie aujourd'hui.
LCI.fr : Qu'est-ce qui vous a poussé aujourd'hui à prendre la parole pour dénoncer ce type de méthode de travail ?
Dorothée Ramaut : La question est plutôt, pourquoi les autres médecins du travail ne le font pas. La réponse tient à notre statut. Nous sommes des salariés du secteur privé, soit employé par une seule entreprise si elle est assez grande pour avoir un médecin du travail à plein temps, soit employé par une société de médecins du travail qui intervient comme prestataire auprès de plusieurs 'entreprises. Ce n'est pas facile de dénoncer ces pratiques car l'entreprise incriminée peut rompre le contrat avec votre employeur et en choisir un autre. Votre entreprise peut ensuite vous le reprocher. Moi, j'ai eu la chance que mon employeur, même s'il ne me soutenait pas toujours, m'a laissé faire.
LCI.fr : Les cas dont vous parlez dans votre journal sont des salariés travaillant dans la grande distribution. Est-ce un milieu propice au harcèlement ?
D.R : C'est possible mais, et c'est pour cela que j'ai pris un pseudo et que je ne veux pas divulguer le nom de l'enseigne, il ne faut pas croire que cela ne concerne que ce domaine. Ceci étant, dans la distribution, la main d'œuvre est souvent peu qualifiée, on peut en changer facilement et on ne se prive pas de le lui faire remarquer. "Des comme vous, on en trouve plein les poubelles", entendent-ils à longueur de journée. Or, ces salariés sont précaires, travaillent à temps partiel et au smic et sont prêts à accepter beaucoup de choses pour signer un CDI. Par ailleurs, dans ces entreprises, il n'y a plus de collectif. Les syndicats existent mais ne peuvent rien faire.
LCI.fr : Pourquoi ?
D.R : Par peur. Par peur de perdre son boulot, d'être stigmatisé, mis à l'écart. Dans un système où la précarité et le recours aux intérimaires sont la règle, le collègue est un adversaire potentiel.
LCI.fr : Vous montrez que ces méthodes guerrières ne sont pas seulement le fait d'un ou deux pervers mais que cela n'est possible que parce que l'entreprise le permet.
D.R : En effet, il est toujours possible de tomber sur des "harceleurs" mais le problème c'est que l'entreprise laisse faire. Quand il y a harcèlement, tout le monde est au courant, la direction, les collègues, les fournisseurs... En fermant les yeux, la direction privilégie une gestion à court terme : réaliser le chiffre d'affaires attendu mais ne voit pas plus loin.
LCI.fr : N'est-il pas possible de saisir des instances susceptibles de protéger le salarié ?
D.R : Si, mais ça ne marche pas. Quand les salariés portent l'affaire devant les tribunaux, les collègues viennent rarement témoigner. Quant aux inspecteurs du travail, celui qui travaillait sur mon secteur était très mobilisé mais nos actions n'ont jamais abouti. L'arsenal législatif existe mais ça ne marche pas. On fait des rapports mais quelque part, ça bloque.
LCI.fr : Quel peut-être le rôle du médecin du travail dans ce cas ?
D.R : Paradoxalement, le seul moyen pour nous de sauver un salarié est de le déclarer inapte au travail et à tout poste dans l'entreprise, ce qui impliquera son licenciement sous un mois, avec des indemnités. Il pourra ensuite être au chômage et chercher un nouvel emploi.
LCI.fr : Mais son préjudice n'aura pas été reconnu et le harceleur continuera à harceler...
D.R : C'est vrai. Mais nous conseillons de moins en moins aux gens de se lancer dans des procès qui sont longs, demandent beaucoup d'énergie et d'argent. La solution serait de reconnaître le harcèlement comme maladie professionnelle. Les entreprises sont mises à contribution financièrement au prorata de leur taux de maladie professionnelle. Si cela leur coûtait quelque chose, cela les amènerait à réfléchir.
Journal d'un médecin du travail : morceaux choisis |
- A propos d'un salarié harcelé par son supérieur qui reprend le travail après un arrêt maladie pour dépression : "A la reprise du travail il y a parfois de véritables règlements de comptes. Sans se préoccuper de son état de santé, des remarques humiliantes fusent : 'Alors, elles étaient bonnes ces vacances ?' 'On ne dirait pas que vous avez été malade avec la bonne mine que vous avez !' 'Vous pouvez remercier vos collègues, eux, ils ont fait le boulot".
- La médecin du travail est convoqué par le directeur du magasin : "Stupéfaction, le directeur me remet une liste sur laquelle sont inscrits les noms des délégués du 'mauvais' syndicats et leurs sympathisants réels ou supposés. La consigne m'est alors clairement donnée de ne plus parler à ces gens. Je dois m'engager à ne plus les recevoir s'ils manifestent le désir d'une visite médicale spontanée. (...) Passée la surprise, le ton est est rapidement monté".
- Puis, la médecin est à son tour dans l'oeil du cyclone. "Plusieurs me mettent en garde : 'Ils' cherchent à vous virer, faites attention, 'ils' vont essayer de vous mettre un objet dans votre sac ou dans votre poche pour vous accuser de vol...'Ils disent qu'il faut vous 'casser', car vous avez trop de 'pouvoir". (...) J'ai décidé de ne rien changer dans mon comportement : si j'ai peur, je suis cuite. 'Ils ne m'auront pas. Je ne craquerai pas. Alors je continue de faire très régulièrement mes courses dans le magasin mais j'essaie de varier les jours et les horaires. Je ne prends qu'un tout petit sac à main que je tiens près du corps, je ne porte pas de vêtements amples... Dès qu'un salarié s'approche de moi, je recule, je sais que le danger peut venir de partout".
Journal d'un médecin du travail, Dorothée ramaut, le Cherche midi, 10 euros (sorti le 7 septembre 2006)






