"Au coeur du Djihad", de Omar Nasiri © FlammarionLes images de propagande islamiste montrant des djihadistes s'entraînant quelque part en Afghanistan ont fait le tour du monde. Mais en dehors de ces vidéos destinées à embrigader les jeunes musulmans, il n'existe pas de témoignages concrets sur la vie et le type d'entraînement reçus dans ces camps financés par Oussama ben Laden. Les interrogatoires des djihadistes capturés sont en effet à prendre avec des pincettes, en raison de la part de manipulation qu'ils peuvent receler.
Même si certaines informations contenues dans son livre sont difficilement vérifiables, le témoignage de Omar Nasiri -il s'agit évidemment d'un pseudonyme- constitue donc une première. Ce Marocain, petit dealer, se retrouva en contact avec la nébuleuse terroriste par l'intermédiaire de son frère. Il a surtout travaillé pour la DGSE pendant plusieurs années. Installé au milieu des années 90 en Belgique, sa mission a tout d'abord consisté à rapporter les faits et gestes des militants passant dans sa maison, devenue la plaque-tournante du GIA en Europe. Pour assurer sa couverture, Omar a été contraint à faire croire qu'il avait épousé la cause du djihad... et à le prouver par ses actes. Il a ainsi convoyé une voiture chargée d'explosifs entre Bruxelles et le Maroc. Quelque temps plus tard, un attentat ensanglantait Alger...
"Moudjahidine ou espion ? Les deux"
Omar Nasiri raconte également le peu de considération des services secrets envers leurs "indics", manipulés de bout en bout. Il est ainsi "balancé" par son recruteur de la DGSE lors de l'opération qui aboutit à l'arrestation de la cellule autour de laquelle il gravitait. Une simple erreur de timing lui permet alors de ne pas être interpellé par la police belge. Après avoir retourné la situation à son avantage, il réussit à convaincre l'agence de renseignements à l'aider à se rendre en Afghanistan. "J'enviais les hommes qui partaient pour les camps d'entraînement", explique-t-il. Seul, sans contact ni recommandation, peut-être déjà démasqué, sa mission s'avère impossible. Après un passage par le Pakistan, le djihadiste-espion réussit néanmoins à se faire enrôler par ce qu'on n'appelait pas encore Al-Qaïda à l'époque.
Et c'est là le passage le plus intéressant du livre. Omar Nasiri y décrit la vie dans les camps : l'embrigadement moral et religieux, l'entraînement physique, l'instruction militaire sous toutes ses formes (manipulation des armes, des explosifs...), l'esprit de fraternité des recrues, venues de tous les coins du monde musulman. Petit à petit, l'espion et le djihadiste ne font plus qu'un. "J'avais l'impression que c'était important pour ma mission. Mais quelle mission, au juste ? Celle du moudjahidine ou de l'espion ? Les deux, je suppose", admet-il, après s'être porté volontaire pour une opération de déminage qui ressemblait surtout à une mission-suicide. Il n'est alors pas très loin de passer du "côté obscur".
"Ils n'essayaient pas de comprendre l'ennemi"
A l'issue de son entraînement, il est renvoyé en Europe pour créer une cellule-dormante. Après avoir recontacté la DGSE, sa nouvelle mission d'espion consistera à infiltrer, avec les services secrets britanniques, les mosquées radicales du "Londonistan". Et une évidence s'imposera rapidement à lui : "c'était presque risible de voir à quel point ces soi-disant experts anti-terroristes connaissaient mal leur ennemi (...). Il n'essayaient pas de comprendre comment opérait l'ennemi". De quoi le dégoûter d'aider les Occidentaux à combattre les intégristes. Ce qu'il fit finalement en 2000, après un dernier détour par l'Allemagne, toujours aussi peu glorieux pour les méthodes des services secrets.
"Au coeur du Djihad. Mémoires d'un espion infiltré dans les filières d'Al-Qaïda", Flammarion, 446 pages, 20 €
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