J'ai tant rêvé de toi de Patrick Poivre d'ArvorCraignez de réveiller la furtive endormie.
Et si j'étais guérie. Mon reflet dans la glace, l'épaisseur du tatouage sur ma peau, cette petite épaisseur de chair autour des hanches, des fesses, du nombril, mes rondeurs revenues que je ne refuse plus : je crois bien que je revis.
Vendredi 27 janvier 1995. Aujourd'hui. Demain, presque. Très tard, autour de minuit. Prague, République tchèque. La ville des passages s'engage déjà dans le jour qui suit. Va-t-il neiger, enfin ?
J'ai dîné dans ma chambre. Room-service. J'ai commandé, mot magique. À volonté, rare occasion. On m'a obéi, servie, chérie. Je me suis fait plaisir, plaisir, mot tabou. Je prends ça, je prends ci, et ceci et cela. À la carte : poissons fumés, saumon, hareng et truite, avec de gros cornichons molossols, un petit pot de crème acide, un verre de riesling slovaque, une belle assiette de knedeliks aux prunes de Brno. Dîner de rêve. Hôtel Yalta : luxe à l'ancienne, charme slave, quelques restes soviétiques tout de même. Chambre 615. J'attends à peine, on frappe, un homme tout habillé de sombre, papillon à la gorge, queue-de-pie dans le dos, pingouin mécanique, me sert. Enfin ! Fini la sonde, les tuyaux dans le nez, les doigts dans la bouche, le cauchemar naso-gastrique. Je mange à ma faim, désormais. À pleines dents, je croque la vie comme cette pomme juteuse. Je suis une fille stabilisée.
Mon existence durant, je m'en souviendrai. De ce voyage en moi-même, au ras de l'os. De cette guérison à coups de serpe. Et de Prague qui, tout le jour, n'a su émerger de ses brumes, ni le ciel se délester de sa neige.
Dans dix-huit minutes exactement, la journée s'achève. À l'horloge aux aiguilles inversées, sur la grand-place de la Vieille Ville, le compte est presque bon. Havel, saint Václav, moine philosophe et laïque, a libéré le pays de sa torpeur. Prague renaît. Mon amoureux est rentré chez nous, à Paris. À l'ambassade de France, palais Buquoy, on a jeté les petits-fours et le champagne est retourné au frais. Bohême mélancolique. Minuit moins dix-sept. L'heure des chats qui rôdent. Pipo, Juan et Bouffi cherchent en vain leur maître par les rues glaciales. Le vent est vif. À l'esplanade des martyrs de la Montagne Blanche, j'ai préféré la chaleur d'une chambre d'hôtel aux murs tapissés d'une moquette brune, laide, pelucheuse.
Froid de neige qui s'annonce sur Prague assoupie.
Du plus bas de la table de nuit en aggloméré teinté, le gros réveil made in URSS fait également téléphone, enregistreur de messages et poste de radio à ondes courtes, moyennes et longues, en scandant chaque minute d'un petit clac métallique. Il y a peu encore, il abritait le micro directement relié aux services spécialisés. Minuit moins quinze. J'écris à la table, petite et raboteuse, de ma chambre de l'hôtel Yalta.
Il va neiger ou je rêve, j'ai tant rêvé qu'il neige, toute la journée. Et par la fenêtre, je vois la nuit se préparer à tout blanchir, tout endormir, à taire à jamais douleur, colère, battements trop rudes du cœur.
J'ai besoin, après tant de vacarme, de ce silence.
La ville remâche ses rumeurs, porte ses échos, roule de gros mots, gronde par ses gens. Une révolution qu'on a dite de Velours. Rages et repentirs bruissent et montent jusqu'au ciel du saint cavalier libérateur de la Bohême.
Dans ma chambre mansardée, je vis sous le toit du monde et la fenêtre, haute et étroite, mal jointoyée, laisse passer l'air entre verre, mastic et bois. J'écris assez lentement, au rythme des heures révolues d'une journée peu ordinaire dans la grisaille tchèque, je laisse échapper des phrases qui se tortillent, se cassent, s'entrechoquent, grincent comme les voitures du tramway de la ligne 14, entre Letná et Vyehrad.
J'écris dans la nuit des transports.
Une nuit qui, peu à peu, se fait de plus en plus blanche. Simple et blanche. Tombe, neige, floconne et blanchis-nous. Un retour à l'enfance ! Il neige ! Et à Prague la neige est rose, comme un tableau de Foujita. Le peintre japonais de Paris y a jeté un tube et du pigment. Rose. Un néon éclaire le blanc d'une couleur adolescente, un dégradé envahissant de crépuscule dans l'implacable gravité de cette blancheur qui finit par tout étouffer. Néon rose de la place Wenceslas. Je vois des hommes et des femmes avec des gants fourrés et des écharpes épaisses s'enlacer au pied de l'hôtel avant d'entrer, attirés par l'enseigne lumineuse, dans le Flamingo, un dancing pour touristes.
Je pense alors à celle dont je porte le prénom, à Youki - « neige rose » en japonais -, à cette lettre ultime que lui adresse le poète Robert Desnos, fou d'elle, à ce roman d'amour d'un genre tout à fait nouveau qu'il lui demande d'annoncer, pour les trois mois à venir, à son éditeur, Gaston Gallimard.
Minuit sonne à l'horloge. Je suis née en ce jour où j'ai failli mourir. Maintenant, je vais enfin pouvoir dormir. Manger encore, ne plus peser, trier, cacher, restituer. Le crime est accompli, je vais renaître. Jouir, me satisfaire, me donner sans retenue, vivre simplement.
Mais avant tout il me faut dérouler le fil de la journée qui m'a vue ressusciter, ce vendredi de mes plus hautes espérances, il me faut retracer le chemin du petit matin où tout était encore confus à cette heure divine de la nuit où enfin je renais.
Je m'appelle Youki et désormais je sais pourquoi je vis.
SORTIE DU LIVRE LE 23 AOUT
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