Extrait de "J'ai tant rêvé de toi"

Par Maud DESCAMPS, le 19 juillet 2007 à 16h52 , mis à jour le 27 août 2007 à 15h28

En avant première pour ses internautes, Patrick Poivre d'Arvor dévoile les premières pages de son nouveau roman : "J'ai tant rêvé de toi" publié le 23 août aux éditions Albin Michel.

J'ai tant rêvé de toi de Patrick Poivre d'ArvorJ'ai tant rêvé de toi de Patrick Poivre d'Arvor

Craignez de réveiller la furtive endormie.
 
Et si j'étais guérie. Mon reflet dans la glace, l'épaisseur du tatouage sur ma peau, cette petite épaisseur de chair autour des hanches, des fesses, du nombril, mes rondeurs revenues que je ne refuse plus : je crois bien que je revis.
 
 
Vendredi 27 janvier 1995. Aujourd'hui. Demain, presque. Très tard, autour de minuit. Prague, République tchèque. La ville des passages s'engage déjà dans le jour qui suit. Va-t-il neiger, enfin ?


J'ai dîné dans ma chambre. Room-service. J'ai commandé, mot magique. À volonté, rare occasion. On m'a obéi, servie, chérie. Je me suis fait plaisir, plaisir, mot tabou. Je prends ça, je prends ci, et ceci et cela. À la carte : poissons fumés, saumon, hareng et truite, avec de gros cornichons molossols, un petit pot de crème acide, un verre de riesling slovaque, une belle assiette de knedeliks aux prunes de Brno. Dîner de rêve. Hôtel Yalta : luxe à l'ancienne, charme slave, quelques restes soviétiques tout de même. Chambre 615. J'attends à peine, on frappe, un homme tout habillé de sombre, papillon à la gorge, queue-de-pie dans le dos, pingouin mécanique, me sert. Enfin ! Fini la sonde, les tuyaux dans le nez, les doigts dans la bouche, le cauchemar naso-gastrique. Je mange à ma faim, désormais. À pleines dents, je croque la vie comme cette pomme juteuse. Je suis une fille stabilisée.


Mon existence durant, je m'en souviendrai. De ce voyage en moi-même, au ras de l'os. De cette guérison à coups de serpe. Et de Prague qui, tout le jour, n'a su émerger de ses brumes, ni le ciel se délester de sa neige.
 
 
 Dans dix-huit minutes exactement, la journée s'achève. À l'horloge aux aiguilles inversées, sur la grand-place de la Vieille Ville, le compte est presque bon. Havel, saint Václav, moine philosophe et laïque, a libéré le pays de sa torpeur. Prague renaît. Mon amoureux est rentré chez nous, à Paris. À l'ambassade de France, palais Buquoy, on a jeté les petits-fours et le champagne est retourné au frais. Bohême mélancolique. Minuit moins dix-sept. L'heure des chats qui rôdent. Pipo, Juan et Bouffi cherchent en vain leur maître par les rues glaciales. Le vent est vif. À l'esplanade des martyrs de la Montagne Blanche, j'ai préféré la chaleur d'une chambre d'hôtel aux murs tapissés d'une moquette brune, laide, pelucheuse.

Froid de neige qui s'annonce sur Prague assoupie.
 
 
Du plus bas de la table de nuit en aggloméré teinté, le gros réveil made in URSS fait également téléphone, enregistreur de messages et poste de radio à ondes courtes, moyennes et longues, en scandant chaque minute d'un petit clac métallique. Il y a peu encore, il abritait le micro directement relié aux services spécialisés. Minuit moins quinze. J'écris à la table, petite et raboteuse, de ma chambre de l'hôtel Yalta.

Il va neiger ou je rêve, j'ai tant rêvé qu'il neige, toute la journée. Et par la fenêtre, je vois la nuit se préparer à tout blanchir, tout endormir, à taire à jamais douleur, colère, battements trop rudes du cœur.
J'ai besoin, après tant de vacarme, de ce silence.
La ville remâche ses rumeurs, porte ses échos, roule de gros mots, gronde par ses gens. Une révolution qu'on a dite de Velours. Rages et repentirs bruissent et montent jusqu'au ciel du saint cavalier libérateur de la Bohême.

Dans ma chambre mansardée, je vis sous le toit du monde et la fenêtre, haute et étroite, mal jointoyée, laisse passer l'air entre verre, mastic et bois. J'écris assez lentement, au rythme des heures révolues d'une journée peu ordinaire dans la grisaille tchèque, je laisse échapper des phrases qui se tortillent, se cassent, s'entrechoquent, grincent comme les voitures du tramway de la ligne 14, entre Letná et Vyehrad.

J'écris dans la nuit des transports.

Une nuit qui, peu à peu, se fait de plus en plus blanche. Simple et blanche. Tombe, neige, floconne et blanchis-nous. Un retour à l'enfance ! Il neige ! Et à Prague la neige est rose, comme un tableau de Foujita. Le peintre japonais de Paris y a jeté un tube et du pigment. Rose. Un néon éclaire le blanc d'une couleur adolescente, un dégradé envahissant de crépuscule dans l'implacable gravité de cette blancheur qui finit par tout étouffer. Néon rose de la place Wenceslas. Je vois des hommes et des femmes avec des gants fourrés et des écharpes épaisses s'enlacer au pied de l'hôtel avant d'entrer, attirés par l'enseigne lumineuse, dans le Flamingo, un dancing pour touristes.

Je pense alors à celle dont je porte le prénom, à Youki - « neige rose » en japonais -, à cette lettre ultime que lui adresse le poète Robert Desnos, fou d'elle, à ce roman d'amour d'un genre tout à fait nouveau qu'il lui demande d'annoncer, pour les trois mois à venir, à son éditeur, Gaston Gallimard.

Minuit sonne à l'horloge. Je suis née en ce jour où j'ai failli mourir. Maintenant, je vais enfin pouvoir dormir. Manger encore, ne plus peser, trier, cacher, restituer. Le crime est accompli, je vais renaître. Jouir, me satisfaire, me donner  sans retenue, vivre simplement.
Mais avant tout il me faut dérouler le fil de la journée qui m'a vue ressusciter, ce vendredi de mes plus hautes espérances, il me faut retracer le chemin du petit matin où tout était encore confus à cette heure divine de la nuit où enfin je renais.

Je m'appelle Youki et désormais je sais pourquoi je vis.
 
 
SORTIE DU LIVRE LE  23 AOUT

Par Maud DESCAMPS le 19 juillet 2007 à 16:52
Envoyer cette page à un ami
Les champs marqués par une étoile * sont obligatoires.
Les derniers articles Culture
  

8 Commentaires

Afficher : Les plus récents | Les plus appréciés

  • Martine, le 29/08/2007 à 15h50

    Houfff, merci pour le réconfort, Christine de Poitiers, chacun de vos mots vaut le prix de l'or. Merci. Martine, une fidèle internaute.

  • Christine, le 29/08/2007 à 12h24

    Ecrire est toujours un acte de courage. C'est se donner en pâture à de tristes critiques parfois. Que ceux qui en sont cause écrivent au moins sans fautes d'orthographe ! "On ne peut juger que lorsque l'on est Maître du sujet jugé, sinon, on se tait, et on apprend."

  • GJM, le 28/08/2007 à 10h21

    Ces premières pages du livre de Patrick Poivre d'Arvor sont magnifiquement écrites. L'évocation de Prague que je connais m'a ému. Les allusions à la guérison sont si justes et tout cela avec une telle qualité de langue que je n'ai qu'une envie, c'est lire la suite.

  • Killian, le 28/08/2007 à 08h58

    Ecriture tres banal,on reconnais tout de suite le style ppda,ses romans sont iterresant quand il ya du vecu.

  • Maritain, le 27/08/2007 à 21h29

    Ou, et bien c'est pauvre, très pauvre.

  • Emilie, le 27/08/2007 à 17h23

    Le sujet du nouveau roman de Patrick et d'Olivier, auquel la couleur vert printemps de la couverture du livre fait écho, est porteur d'espoir et je m'en réjouis. Jusqu'à ce jour, Patrick avait beaucoup traité de l'anorexie sur le mode de la douleur. Désormais, dans ce nouvel ouvrage, cette foutue maladie y est considérée comme une étape dans la vie d'une jeune fille et un départ vers la découverte de sa propre identité. Youki utilise ce déséquilibre alimentaire comme un point de départ vers une nouvelle vie et une exploration d'elle-même. La maladie devient un tremplin pour l'avenir, en servant de catharsis à toutes ses souffrances et ses interrogations. Souffrant moi-même de troubles alimentaires, j'ose, grâce à ce livre, croire qu'une guérison est possible. Emilie

  • Martine, le 23/08/2007 à 17h23

    Cette année, quelques éditeurs ont misé sur le vert, c'est le code couleur tendance:ça donne de l'espoir, et beaucoup de gaité dans les bacs. Un peu comme pour des miscellanées, que l'on peut lire en piochant une page au hasard, on reviendrait plus tard sur le livre en commançant par la fin, moi j'ai été un peu tentée, à un moment donné, de déflorer l'ouvrage à une page qui ne s'attendrait pas à ce que je la viole, tant ce roman m'a offert de poésie, et comme il m'a été agréable de jouer sa mélodie. Evidemment, il y a une trame. Donc, une logique, une intrique. Alors ne suivez pas mes conseils qui sont par peu académiques, et saperaient le travail de deux frères qui nous parlent de Youki, de sa mère défunte, de son père, une sorte de Graal, seulement en vaut-il la peine, qu'elle aimerait tant déshabiller mais la définition du mot n'est pas celle que vous croyez. Le "passage de témoin" d'un poète à l'autre est une idée juste sublime. Notons dans nos carnets quelques phrases élégantes: "Je suis née par infraction";'"jambes à mon cou avec la clé des champs pour tout bagage. Après quelques semaines, je n'en peux plus de tes bons sentiments". Si on achète ce roman, on est encore un peu plus riche, c'est toujours ça de pris. Martine

  • Hélène, le 21/08/2007 à 20h13

    Cet extrait m'a mis en appétit et donné envie de le dévorer tout entier!

Lire tous les commentaires

       Chargement en cours...
      Alertez-nous
        alertez-nous

        Témoin d'un événement ?

        Alertez la rédaction !

        Envoyez une alerte

        A lire aussi
        logAudience