Voyage aux origines de la Terre du Milieu

Par , le 13 avril 2008 à 15h32 , mis à jour le 09 janvier 2010 à 18h39

Chronique - Bien des siècles avant l'épopée du Seigneur des Anneaux s'est nouée la tragédie de Túrin, fils de Húrin.

Les enfants de Húrin, de J.R.R. Tolkien (chez Christian Bourgois)Les enfants de Húrin, de J.R.R. Tolkien (chez Christian Bourgois) © DR

Les enfants de Húrin est une ébauche de monument ; de ses tours et de ses antichambres, de ses coupoles et de ses transepts, on ne retrouve que de superbes croisées d'ogives perdues en plein ciel, portées par des piliers que n'unit aucune muraille. Il a fallu à Christopher Tolkien toute la patience de l'archéologue et toute la rigueur de l'historien pour retrouver une unité dans ces ruines, leur rendant vie et substance. Il en résulte, comme dans la majeure partie de l'oeuvre de J.R.R. Tolkien, une structure hybride, mi-fiction, mi-document, où la quête réelle se noue à la quête imaginaire.

Voici donc Túrin au destin tragique, victime de la malédiction lancée contre son père par Morgoth, sombre divinité des premiers âges. Sur lui s'appesantira toujours cette parole du Seigneur des ténèbres : "L'ombre de ma pensée pèsera partout où ils iront, et ma haine les poursuivra jusqu'aux confins du monde". Dans ce récit qui précède de loin Le Seigneur des Anneaux (dans la chronologie du monde de Tolkien, puisqu'elle se noue bien des générations avant la naissance des Hobbits Bilbo ou Frodo, tout comme dans le travail de l'écrivain, puisque le projet avait pris forme dès 1918), on retrouve une grande partie du charme propre  à toute l'oeuvre du créateur de la Terre du Milieu. L'écho des vieilles légendes scandinaves y résonne tout comme celui des chansons de geste - alors que la gratuité de l'acte et son aspect de rêve éveillé évoqueraient presque certains aspects de la quête surréaliste. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si Julien Gracq avouait son intérêt pour Le Seigneur des Anneaux.

Grands contes et compilations

Tragédie pour ce qui est du récit, Les enfants de Húrin s'apparente plutôt, par sa genèse, à un labyrinthe. Les principales péripéties de l'ouvrage ne seront pas une découverte pour les connaisseurs de Tolkien, qu'il s'agisse de la "bataille des larmes innombrables" (revisitée toutefois ici) ou du noir destin de la maison de Hador. Les autres pourront être déconcertés par un style qui hésite entre celui, lointain, du Silmarillion, dont l'auteur semble survoler le fleuve des siècles, et celui plus épique du Seigneur des Anneaux. Tout comme ils pourront être déstabilisés de voir le récit passer comme par mégarde sur certains épisodes si riches, mais où la montée dramatique se résout en quelques lignes à peine (que l'on songe à l'épisode de la fuite de la maison de Mîm...) En filigrane se dessinent à la fois le grand oeuvre de J.R.R. Tolkien, qui est et reste Le Silmarillion, dans lequel son fils Christopher a largement puisé... et la quête archéologique de ce dernier, à la fois exégète et exécuteur testamentaire de son père, sur laquelle il s'explique d'ailleurs longuement en annexe de l'ouvrage.

Mais Le Silmarillion avait été  conçu à l'origine comme un résumé des grands mythes  du monde imaginé par J.R.R. Tolkien - monde bien moins vaste alors que ce qu'il devait devenir après la rédaction du Seigneur des Anneaux. Et des années de patients ajouts, des empilements de notes et de brouillons, des corrections et des repentirs sans nombre, avaient fini par le transformer en la somme encyclopédique que l'on connaît aujourd'hui. Ce monde en construction dans Le Silmarillion, la série des grands contes que projetait Tolkien (et dont Le Seigneur des Anneaux n'aurait dû être qu'un exemple) devait l'animer d'une vie plus riche et plus immédiate. Cette "immédiateté" (le terme est de Christopher Tolkien) se retrouve dans les passages les plus riches des enfants de Húrin ; ailleurs, le temps a manqué à J.R.R. Tolkien, et les fragments manquants, complétés à l'aide de brouillons ou d'extraits d'autres oeuvres couvrant la même période, retrouvent le style plus lointain du compilateur naviguant au-dessus des siècles.

Une légende sauvée de l'oubli

Pourtant, c'est sans doute la structure même du récit dans Les enfants de Húrin, si hétérogène et inégale, qui lui permet de trouver ses résonances les plus profondes, ce même aspect d'authenticité qui peut émaner d'une légende assyrienne décryptée sur des tablettes d'argile. Aucun artifice littéraire ne pourrait rendre à la fois ces échos de légendes jamais écrites, cette impression qu'il y a toujours d'autres contes à retrouver... tout en faisant émerger un personnage aussi complexe, ses élans, sa rigidité, son orgueil et sa quête de paix avortée.

Voilà bien la manière dont il faut lire Les enfants de Húrin : comme un fragment, issu d'un ensemble bien plus vaste et dont l'ampleur réelle, au premier abord, échappe nécessairement à toute appréhension. Les enfants de Húrin est donc un échec, mais un échec formidable, et le patient travail de reconstruction de Christopher Tolkien lui donne la majesté qui sied à l'ultime défaite d'un grand général. Ce livre apparaît ainsi comme l'un des derniers messages d'un auteur singulier et resté à ce jour, malgré la floraison de romans de type "fantasy", sans réel successeur ; aussi seul, aussi dénué d'héritier que le furent et le sont encore, chacun dans ce territoire du fantastique qu'il explora et défricha, Edgar Allan Poe ou Howard Phillips Lovecraft.

Les enfants de Húrin, de J.R.R. Tolkien, chez Christian Bourgois. 25 euros.

Par Franck Lefebvre-Billiez le 13 avril 2008 à 15:32
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