Ray French : Six Pieds sous terre (Fleuve Noir). © Stewart GriffinRay-French
Dans la peau de Jérôme Kerviel
Tout, tout, tout, vous saurez tout sur le trader, de ses pensées les plus intimes au contenu de son réfrigérateur.
Publié le 08/09/2008
Six pieds sous terre
Fleuve Noir, 442 pp
"Abandonner le travail pour aller défiler, faire des grèves surprises, mettre en place des piquets, marcher derrière une banderole, avec une fanfare aux fesses : qui s'intéresse à ce genre de choses aujourd'hui ?" Le constat est désabusé mais Aidan est bien décidé à ne pas baisser les bras.
Ce quinquagénaire gallois est condamné à mort. Professionnellement. Le groupe Sunny Jim a décidé de fermer l'usine où il travaille comme "prolo", selon ses propres termes. Mille emplois sacrifiés sur l'autel du libéralisme. Autant de familles frappées par le chômage dans une région déjà bien mal en point. Après le décès de sa femme, le départ de sa fille et de son fils, c'en est trop pour Aidan.
Plutôt que d'organiser une vaine manifestation, l'ouvrier décide de s'enterrer vivant dans son jardin. En espérant que sa démarche attirera l'attention des médias et obligera ses patrons à négocier. Séduit par "le petit homme qui s'attaque au système, un pauvre type un peu dingue qui ne veut pas s'avouer vaincu", Pancho, le roi local du trafic en tous genres, lui fournit un cercueil spacieux, pas trop cher -et écolo ! Ses copains de l'usine (et du pub) lui assurent ravitaillement quotidien et soutien moral. Son fils se charge de gérer les relations presse. Et voilà Aidan six pieds sous terre. Immobile mais actif, motivé mais angoissé.
Voix d'en bas
Avec un tel sujet, Ray French aurait pu succomber à la tentation de pondre une histoire bien larmoyante qui aurait comblé les dépressifs et les inquiets. C'est au contraire une comédie douce-amère qu'il a écrite, dans la lignée de Full Monty sur grand écran. Ici, pas de huis clos psychologique mais une belle galerie de personnages hauts en couleurs, Gallois à grande gueule et cœur d'or, pas toujours futés mais loin d'être idiots.
La force de ce roman drôle et émouvant tient justement à son humanité. Ray French a de la sympathie pour cette espèce en voie de disparition qu'est la classe ouvrière. Il se fait le porte-parole des laissés pour compte dont on ne voit plus les visages qu'aux infos, lors de l'annonce de plans sociaux. Avec leurs mots, l'auteur fustige les pratiques de certains entrepreneurs peu scrupuleux.
Serrer la ceinture
"On a fait tout ce qu'ils ont voulu ces dernières années", rappelle Aidan : pas d'augmentations pendant quatre ans, généralisation des trois-huit et des heures sup... "Sans se plaindre, sans discuter, parce qu'on nous a rabâché que c'était notre intérêt à long terme". Et d'enfoncer le clou : "Vous avez remarqué que c'est toujours ceux d'en bas qui doivent s'adapter à la réalité du marché ? Ceux d'en haut, les directeurs, les PD-G, les actionnaires, c'est jamais eux qui se serrent la ceinture."
Un discours qui devrait faire mouche en cette rentrée sociale forcément tendue. Et pourtant, Six pieds sous terre n'a rien d'un manifeste gauchiste contre les ravages de la mondialisation. C'est avant tout un bon roman qui fait rire et, mine de rien, réfléchir ; qui donne envie de s'engager, de reprendre sa vie en main. Et le plus incroyable, c'est qu'en le refermant, on se sent bien.
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