La couverture de Sempé pour Le matin des abrutis, de Marin de Viry, J.-C. Lattès © J.-C. Lattès/Sempé "Il a développé |
Marin de Viry, Le matin des abrutis, Lattès |
Qu'on ne s'y trompe pas, l'abruti n'est pas un imbécile. Trop longtemps, philosophes, penseurs et autres sages ont sciemment entretenu la confusion. L'abrutissement, nous apprend Marin de Viry, est "un état de conscience caractérisé par l'omission de penser", c'est "la vie intérieure réduite à la rumination, à l'oubli de soi, à la sieste de la conscience." "La bêtise, à côté de l'abrutissement, est une forme d'activité intellectuelle très sociale (...) Les imbéciles émettent des idées, en hommage paradoxal à l'intelligence (...) Les abrutis ne sont pas en situation de rendre un hommage à l'éveil, car ils dorment."
Et s'ils dorment, explique le nouveau philosophe, c'est parce que le sommeil est le seul moyen de répondre aux exigences du monde contemporain. Le plus simple serait de céder à la paresse. Mais la paresse est moralement condamnable et généralement mal acceptée. C'est pourquoi il existe ce que l'auteur appelle un "agir abruti". L'abruti ne pense plus, n'agit plus par lui-même mais il a "développé des compétences qui permettent d'avoir l'air de penser" et de s'activer. En somme, comme le décrit très bien Marin de Viry, "l'abruti est l'hologramme de l'homme intelligent qu'il pourrait être."
Pour mieux faire comprendre son propos et explorer des contrées extrêmes de l'abrutissement, l'auteur tire ses "exemples de l'existence d'un infortuné Jean, personnage fictif qui se trouve être l'époux de la prénommée Athénaïs". Habitués des embouteillages, des retards au boulot, des réunions matinales ou vespérales, des powerpoints chiadés aux couleurs de l'entreprise, des soirées d'anciens de promos où l'on compare les salaires, des rejetons en échec scolaire (et qui sont toujours ou déjà au lit quand il est à la maison), Jean est tout cela à la fois. Il a renoncé à se rebeller mais souffre toujours à l'idée qu'il devrait le faire... jusqu'à la révélation : il doit s'abrutir.
| "C'est une Athénaïs en pleine forme qui sautille en nuisette autour du lit congujal" |
| Marin de Viry, Le matin des abrutis, Lattès |
Ses références bibliographiques sont en vrac Gavalda (oui à l'émotion), Nothomb (oui à l'originalité), Houellebecq (oui aux antidépresseurs et questionnements basiques), Bret Easton Ellis (oui à la mode), les magazines féminin (être cool et assurer), les magazines masculins (oui, l'homme est le passé de la femme), Comte-Sponville (Dieu n'existe pas), Psychologie (oui à la respiration ventrale et au sourire permanent) : bref être open, cool et neutre en toutes circonstances. En cas de contrariétés, en cas de "fuck", la réponse est le "zen", c'est-à-dire attendre la tête enfouie dans le sable que le cool reprenne le dessus. Et ça marche ! Quelques heures après avoir endossé son habit d'abruti, "c'est une Athénaïs en pleine forme qui sautille en nuisette autour du lit conjugal." Et on ne vous parle pas des effets sur sa carrière...
Publicité, médias, politique, culture, l'auteur passe en revue les grands outils de l'abrutissement et annonce l'avènement d'une société entièrement aux mains des abrutis que nous sommes (presque) tous (parfois), y compris lui. Il a pris soin de compléter son court exposé d'un bréviaire définissant les grands termes de l'abrutissement. La philosophie de Marin de Viry livre à l'homme moderne le secret de la sérénité et du bien-être. La réponse tant attendue par tous ceux qui ont constaté que réfléchir ne leur apportait que des ennuis, et beaucoup de lassitude. On rit, et souvent jaune.
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